CHAPITRE II
En quoi consiste l'obligation qu'a le religieux d'aimer et de servir Dieu parfaitement.
Un religieux aurait beau faire les plus grandes choses du monde, si ce n'est pas pour l'amour de moi , elles ne sauraient m'être agréables et je ne suis pas obligé de l'en récompenser. Et quand même il les ferait pour l'amour de moi, si c'est seulement d'un amour faible et imparfait, il ne satisfait pas entièrement à l'obligation de son état. Lorsque je le fis sortir du monde, il se donna tout entier à moi seul , avec de grandes promesses d'amour. Non-seulement je voulus bien alors accepter son offrande, mais encore je pris possession de lui , je le reçus dans ma maison , et là il fut revêtu de mes livrées et pourvu de tout ce qui lui était nécessaire. En un mot il m'appartint dès lors, et, à ce titre, il fut le plus cher objet de mes affections. Si donc il allait maintenant ouvrir son cœur aux créatures et le partager avec un autre que moi, serait-ce là un parfait amour? Ne serait-ce pas plutôt une injustice criante? Celui qui reprend pour soi ou pour le donner à autrui , ce qu'il avait déjà donné, est coupable de larcin et mérite le châtiment des voleurs.
Or, mon fils, veux-lu savoir quel est le religieux qui m'aime parfaitement? C'est celui qui tâche île me faire plaisir en tout, dans les petites choses comme dans 1rs grandes, et qui s'empresse d'exécuter ce que je désire aussitôt qu'il lt> <N»nnait; c'est celui qui non-seulement observe volontiers mes commandements, mais encore est attentif au moindre signe de ma volonté. Le parfait amateur a un même coçur avec son bienaimé; il n'a pas d'autre volonté que la sienne, il hait tout ce qu'il hait, il aime tout ce qu'il aime. Le parlait amateur ignore la fatigue, et toute peine lui paraît douce, quand il s'agit d'une chose agréable à son bien-aimé, et il ne se contente pas d'éviter tout ce qui pourrait lui causer le moindre désagrément, il s étudie encore à lui plaire toujours davantage. Celui qui ne s'efforce pas d'égaler son amour au mérite de la chose aimée ne la connaît pas, ou il lui fait injure. 0 combien se trompe le religieux qui met son affection dans des objets frivoles, qui les conserve avec sollicitude, qui se trouble, qui s'afflige, uni se laisse aller aux murmures, lorsque j'ordonne do les lui ôter ! C'est une preuve que son amour est bien imparfait, et qu'il m'aime en paroles plutôt qu'on réalité. Bien qu'il dise de bouche qu'il m'a donné son cœur, il y entretient • lo l'attachement pour autre chose que pour moi, et il éprouverait de la douleur si je l'en privais. M lis on vérité comment peut-il dire
qu'il s'est donné à moi tout entier, puisque je ne puis lui ôter la moindre bagatelle qu'il n'en ressent e de la peine? Ah! il y en a beaucoup parmi les religieux qui font profession de m'aimer et qui s'en vantent, mais je n'ai égard qu'à ceux qui m'aiment véritablement et qui le prouvent parleurs actions. Ce qui fait le véritable amour, ce ne sont pas les paroles que prononce la langue, mais les œuvres produites par une sincère affection du cœur.
Maintenant, mon (ils , il me reste à te dire quel est le religieux qui me sert parfaitement. C'est celui qui me sert par amour. Quand même ce qu'il fait serait peu de chose, si c'est pour l'amour de moi qu'il le fait, j'en tiens compte et je lui en donnerai un jour une grande récompense. Car une action, quelque petite qu'elle soit, si elle est faite avec beaucoup d'amour, a plus de valeur à mes yeux qu'unegrandeaction avec peu d'amour. Il s'en trouve quelques-uns qui se donnent beaucoup de peine et qui n'y gagnent rien, ou dont tout le profit se réduit à peu de chose , parce que les actions qui ne portent pas le sceau de la charité ne parviennent pas jusqu'à moi, et passent sans être récompensées, et que celles qui n'ont qu'une petite marque de charité ne reçoivent qu'une petite récompense. Il en est d'autres qui ne cherchent que leur propre satisfaction dans mon service , de sorte que si elle vient à leur manquer, ils cessent aussi de Ira-
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v ailler pour moi, et ih h Vxi'iis.'ui en disant quHls
M le peuvent pas ut qu'ils n'en ont p.is la force* oe qui veut dire qu'ils n'en oot plus la volonté , pane qu'ils n'y trouvent pai i«»ur contentement
mauvais serviteurs, <jui ne me servent (jue pour leur intérêt. Mais a proprement parler, ce n'est pas moi qu'ils servent , ils ne servent qu'euxmêmes, aussi est-ce en vain qu'ils attendent de
moi une récompense. Je ne regarde pas comme
mon serviteur celui qui ne veut s'incommoder en rien pour l'amour de moi. Le vrai serviteur ne craint pas de soutïrir quelques incommodités pour son maitre; il n'ignore pas que c'est le propre de sa condition.
Il est dit dans mes saintes Ecritures que le serviteur doit être non-seulement fidèle , mais encore prudent , c'est-à-dire qu'il doit savoir se conformera son maitre, et non pas faire en sorte que son maître se conforme à lui. Un serviteur na pas a exécuter sa volonté, mais celle de son maître : celui qui veut agir à sa guise n'est pas fait pour servir. Il y a bien des religieux qui sont mécontents de leur état et qui ne doivent s'en prendre à personne qu:a eux-mêmes c'est qu'ils ne veulent me servir que dans les offices ou les lieux qui leur pi. usent , et quand ensuite ils n'y trouvent pas ce qu'ils espéraient. le dégoût s'empare de leur Ame, et ils cherchent des voies détournées pour sortir de cette peine attribuant aux autres la cause de leur inquie-
tude. Le prudent serviteur, au contraire , sait que ce n'est pas à l'inférieur à choisir le lieu et l'office où il veut servir, mais que le propre de sa condition est d'exécuter ce que son maître lui ordonne. Aussi il s'inquiète uniquement de bien connaître la volonté de son maître, et uue fois qu'il la connaît, il se met en devoir de l'exécuter avec amour et avec zèle. Il se garde bien de dire : cet exercice ne me convient pas , ce lieu n'est pas bon pour moi, tel office me plaît, tel autre ne me plaît pas. Parler ainsi, c'est agir en maître et non en serviteur, et c'est en même temps se mettre dans le cas d'avoir bien des inquiétudes et des chagrins. Mais, mon fils, saistu bien si ce lieu où tu veux aller ne serait pas dangereux pour toi? Sais-tu à quelles tentations tu serais exposé dans cet office que tu désires ? Ah! si tu es un serviteur prudent et sage, tu attendras en tout la décision de ton supérieur. Bien plus, s'il te vient en pensée que tel office serait bon pour toi, néanmoins ne le demande pas encore et ne fais point de démarches pour l'obtenir. Car tu ignores si tu es bon toi-même pour cet office. En un mot, il ne suffit pas qu'une fonction convienne à quelqu'un, il faut encore qu'il convienne à cette fonction, et ce n'est pas à l'inférieur à en juger, c'est au supérieur.