CHAPITRE III
Que le religieux doit avoir un prode estime <le sa
lion.
Seigneur, je serais bien stupide, si je n'avais pas une grande estime pour ma vocation. Oui, sans doute, c'est une laveur céleste, un don précieux de votre bonté, et je serais bien ingrat, si je ne vous rendais pas de continuelles actions de grâce d'avoir jeté sur moi un regard de miséricorde, et de m'avoir choisi entre tant de milliers d'hommes, sans que je l'aie mérité, pour m'appeler dans votre maison et me recevoir au nombre de vos serviteurs.
— C'est la vérité, mon fils, tu dois beaucoup estimer cet insigne bienfait de la vocation, nonseulement parée que c'est un don de ma main . mais encore parce que j'ai daigné le le faire, sans que tu l'aies mérite. là même c'est lorsque tu me fuyais et que lu étais digne de punition pour Sensés, «pie je t'ai appelé hors du monde, pour te recevoir dans ma maison avec mes amis lesptus chers. Que si maintenant ta ne répondais i tant d'amour, et si tu faisais peu de cas d'une faveur aussi signalée, outre le châtiment d'une telle ingratitude, ne mériterais -tu pas en-
core d'être privé de toutes les grâces que tu as reçues? Celui-là est indigne de recevoir un bienfait, qui.n'en a pas de reconnaissance, ou qui ne l'estime pas selon sa valeur.
De plus, mon fils, comme il est certain que tu n'as rien de plus précieux que ton âme, et que ton affaire la plus importante est de la sauver, ainsi il est indubitable que tu dois faire grand cas de ta vocation , dont la fin directe est le plus grand bien et le salut de ton âme. Situ l'estimes autant qu'elle le mérite , elle te sera infiniment chère , et tu la conserveras au fond de ton cœur avec le plus tendre amour. Et cela ne suffit pas. Car c'est encore être ingrat d'estimer le bienfait, et d'oublier le bienfaiteur. Si quelqu'un ne veut pas être accusé d'ingratitude, il faut que ses œuvres répondent aux faveurs qu'il a reçues, et qu'il témoigne les sentiments de son cœur par des paroles de louanges et d'actions de grâce.
Si tu considères ensuite, mon fils, le lieu d'où je t'ai appelé, tu comprendras encore mieux le bienfait de ta vocation , et tu avoueras que ce serait te faire tort à toi-même de n'en pas concevoir une plus grande estime. Car en te faisant sortir du monde , on peut dire que je t'ai tiré d;un vrai labyrinthe de misères, où les embarras et les périls augmentent à mesure qu'on s'y engage. Là, parmi lus malheureux enfants du siècle, on en voit qui sont tellement dominés par l'ambition , qu'ils se laissent entraîner aux
vanités du monde, comme par no esprit de vcrligo. S'ils peuvent saisir celle ramée d'honneur . ils en soni fiera el tout bouffis d'orgueil ; sielle leur échappe . ils tombent dans la désolation et le désespoir, et il no leur reste, après tant de vains efforts, que l'amertume et les larmes. Les autres vont à la reeherche des plaisirs de la chair, et ils s'y adonnent avec tant de passion que, pour en jouir, ils ne craignent pas de sacrifier leur corps et leur âme, et dénie perdre moi-même, qui suis leur véritable et souverain bien. L'homme charnel ne conçoit pas les choses de Dieu . et comme il n'y trouve aucun goût, il leur préfère les plaisirs sensibles. Est-il étonnant qu'un aveugle se trompe? D'autres follement enivrés du faux honneur et du désir de la gloire , se laissent aller à des emportements furieux pour la moindre injure, et plus cruels en cela que les botes féroces, ils ne pensent qu'à assouvir leur vengeance dans le sang de leur ennemi, au prix même de leur vie, funeste passion, qui cause la ruine d un grand nombre de ramilles , et quelquefois d'une ville entière, excès double* meni coupable, qui rend l'homme aussi cruel à l'égard de lui-même qu'à l'égard des autres.
On en voit qui se trouvent si accablés du
joug du mariage que souvent ils désirent la mort
comme l'unique remòd • a leurs maux car les
céments | i ils éprouvent de la
femme . de leurs enfants el de
affaires de leur famille, leur semblent plus insupportables que la mort môme. Ainsi souffrent-ils toutes les conséquences du mauvais choix qu'ils ont fait. Enfin il en est d'autres, dans ce labyrinthe du monde, qui sont liés avec des chaînes d'or; ce sont les malheureux esclaves des richesses, qui, bien souvent sans qu'ils en comprennent la cause, éprouvent, nuit et jour, une foule d'anxiétés et de tourments. Peu importe que les chaînes soient d'or ou de fer, c'est la captivité qui est le mal. Telles sont les richesses; on ne les possède pas sans inquiétude , on ne peut les perdre sans douleur : ô quelle folie de mettre son affection dans des objets qui causent tant de peines pendant la vie et tant de regrets à la mort !
Pour apprécier le monde à sa juste valeur, considère encore, mon fils, que c'est une école de mensonge, où l'on enseigne à faire plus de cas des lois des hommes que de celles de Dieu même, et où les passions et la folie l'emportent toujours sur la souveraine sagesse. C'est une école d'erreur où l'homme apprend à préférer les faux biens de cette vie passagère aux véritables trésors de la vie éternelle. Dans cette école, plus on commet de fautes, moins on sait les connaître , et au lieu de s'en corriger, on les aime toujours davantage. Là les moqueries sont pour la vertu et les éloges pour le vice. Là enfin les méchants sont plus en honneur que les bons .
désordre en quelque façon pire que l'enfer même où les méchants wnt condamnés et punis. Maintenant, mon 61s, jette les yeux sur cette maison sainte où je t'ai appelé , lu verras cornbien 1rs ch - es \ - ,:.t différentes . et te contraste l'inspirera encore une plus grande estime de ta vocation. Gomme une maison religieuse est fondée sur l'humilité , ceux <jui l'habitent ne sont pasavides de gloire et ne cherchent pas les louanges des bénîmes, mais persuadés qu'ils sont de leur bassesse , ils se plaisent à demeurer inconnus ri se réjouissent même d'être méprisés, et bien loin de désirer la vengeance, ils prient de bon cœur pour cëui qui 1rs ont olFensés. Là tous les jours se passent dans la paix la plus douce: on n'y voit point celle distinction de mien et de tien, qui est la source des disia, m, us lous étroitement unis s'entr'aident mutuellement comme des frères; celui qui p ut davantage fait davantage; 1rs uns s'empressent nu service des autres, et tous au service de Là on peut \ >ir ce qui est inconnu dans le m ►nde, mullitud infusion , différence
d'humeurs sans antipathie, variété de nations lébat; toutes 1 a a ;ti his y sont tellement réglées q u (aireobslacle l'une à l'autre,
elles conspirent toutes ensemble au même but, i salut des âmes et à la gioir
la disine Majes Cette maison a pour gardiennes fidèles tro'
sœurs dont la fonction est de préserver ceux qui y demeurent de toutes les sollicitudes de la vie et de prendre leur défense contre leurs ennemis visibles et invisibles. D'abord c'est la Pauvreté volontaire , qui délivre le religieux de tous les embarras des richesses. Tandis que l'homme du monde a le cœur dévoré de mille soucis, tantôt par le désir insatiable des biens de la terre , tantôt par des craintes continuelles de les perdre , le religieux est sans inquiétude et il ne se met en peine ni pour acquérir des richesses , ni pour les conserver, ni pour les augmenter. Vient ensuite la Chasteté qui délivre le religieux de la tyrannie de la chair: par sa présence elle chasse bien loin ces passions désordonnées qui corrompent le cœur , et qui rendent quelquefois la raison elle-même esclave des plaisirs sensuels. En troisième lieu l'Obéissance préserve le religieux du péril auquel sont exposés ceux qui veulent se gouverner selon leur propre jugement , et qui aveuglés par l'orgueil n'ont plus à la fin que le démon pour directeur et pour maître. Voilà les trois vertus qui servent de gardiennes à un religieux : avec une telle défense il ne peut manquer ni de sécurité sur la terre , ni de récompense dans le ciel.
Enfin, mon fils , sache que l'état religieux est une éeole entièrement opposée à celle du monde- On y enseigne à honorer Dieu non-seulement par l'observance de ses commandements, mais eucore
paroeUedeoesconeeils; on \ mooUneane roieplas
courte el plus sûre pour parvenir au salut éternel; on y découvre les pièges <l<>nt noire ennemi commun a coutume de se servir pour séduire les
.'mus et les entraîner aver lui dans l'abîme do l'enfer. Elle chef de cette école, c'est inoi-méme; j'ensuis le grand maître , cl c'est par des inspirations intérieures que j'enseigne a mes disciples le chemin île la perfection. Dans mon enseignement il n'y a ni partialité , ni acception de personnes ; car les riches et les pauvres, les nobles et les roturiers, tous me sont également chers , et si j'ai de la prédilection pour quelqu'un, c'est peur celui qui sait mettre plus exactement en pratique les leçons d'humilité , de mansuétude et d'obéissance dont j'ai donné des exemples pendant ma vie, et qui sont fidèlement rapportées dans mes Évangiles. Tel est, mon (ils. l'objet le plus important de ton elude et île ton zèle . et tu ne seras un bon disciple qu'a proportion des efforts que tu feras pour imiter la perfection de ton maître.