CHAPITRE
Ou'il ni Déœtsaire de bi d observer le toi de pauvreté,
Mon fils, dans mon Évangile , j'ai comparé les richesses à dos épines, et c'est avec raison. Car les épines s'attachent ;mx habits des voyageurs et les empêchent de marcher librement; la seule crainte d'être piqués suffit quelquefois pour les retarder et les arrêter, et quand ils y mettent la main, elles leur pénètrent dans la chair, les font saigner et leur causent de la douleur. Et peu importe que les épines soient petites ou grandes . qu'il y en ait peu ou beaucoup ; toutes les épines piquent, et elles piquent toujours; on ne peut être exempts de leurs atteintes qu'en les dépassant et en les laissant derrière soi. Telles sont les richesses : elles causent dans le chemin du ciel des embarras et des peines sans nombre aux voyageurs. Il est bien difficile de posséder des biens et de ne pas s y attacher; on les aime presque toujours avec passion, et celte passion produit infailliblement des épines, c'est-à-dire des soucis, des craintes et des inquiétudes; plus on s'y attache, plus elles blessent, en sorte que c'est un avantage de n'avoir rien à faire avec les richesses grandes ou petites, et d'avoir retranche
de son cœur jusqu'à la volonté d'en posséder. Cet avantage on l'obtient par le vœu de pauvreté- Mais ce n'est pas assez, mon fils, d'avoir fait ce vœu, il faut encore l'accomplir. Souviens-toi que de ton plein gré tu as voulu t'obliger à une pauvreté perpétuelle, que c'est à moi que tu en as l'ait la promesse et que la vertu de religion par laquelle tu as contracté cet engagement, est la principale des vertus morales. Enfreindre ton vœu par des actes contraires, c'est une révolte , car tu as choisi la pauvreté pour ta reine; c'est une offense envers ton créateur et bienfaiteur, car c'est à moi que tu as fait cette promesse, et je l'ai acceptée; enfin c'est une cause de damnation. Juge donc, mon fils, combien il est important pour toi de tenir exactement une promesse aussi sainte et aussi solennelle dont l'exécution conduit au salut et la violation à la perte éternelle.
— Seigneur, puisqu'il y a tant d'inconvénients et de périls dans les richesses, et que d'un autre côté il est néanmoins nécessaire d'avoir de quoi vivre, ne nous suffirait-il pas d'être comme ces pauvres qui sont loués dans votre sainte Ecriture, quand elle dit : bienheureux l'homme qui ne court pas après les richesses et qui ne met pas ses espérances dans l'argent et dans les trésors. Ne pourrions-nous pas en conséquence posséder quelque chose, pourvu que nous n'allions pas jusqu'à y mettre notre affection et manquer a l'esprit de pauvreté?
— il csi très-vrai , mon (ils. que oelui-.là esl heureux qui ne recherche pas fore! les richesses, mais suivant ces paroles qu'ajoute la mémo Ecriture : quoi est celui qui a de l'or, et qui no s'y attache pas ? Quel est celui qui possède des richesses, el qui ne s'inquiète pas do le^ conserver, de les augmenter, en un mol qui n\ met pas son affection ? Et quand bien même tu n'irais pas après les richesses, les richesses iront après toi, elles s'attacheront à tes habits, semblables à des épines, el si elles ne te causent pas de piqûres douloureuses, au moins elles embarrasseront ta marche. C'est pour cola que le vani de pauvreté ne permet de posséder aucun bien, soit grand, soit petit. Pour ce qui est du vivre , l'on avoir de l'inquiétude et laisse-moi le soin d'y penser. Sois seulement attentif à bien remplir tout ce qu'exige le vœu que tu as fait, moi. do mon côté j'aurai soin de pourvoir à la subsistance. Celui qui mot sa confiance en d'autres qu'en moi lue lait injure, et i'.-xpérience lui apprend un peu plus tard combien il s'était trompé.
i viens-toi, mon fils, que la pauvreté est appelée la muraille et le rempart de l'état religieux. Tant que la muraille esl entière, elle protège U viHecontre les attaques des brigands ci des ennemis. .Mais si par hasard elle tombe en ruines, ou s'il s'\ formo dos brèches, les ennemis "ii profitent poui -'introduire dans la fille et la
saccager. De même la pauvreté comme une forte muraille sert à te défendre et conserve en toi l'esprit religieux; mais si tuia laisses tomber en ruines par ta négligence, ou si tu y pratiques des ouvertures, pour posséder quelque chose en propre , dès lors ton âme n'est plus en sûreté , et bientôt elle sera la proie de ses ennemis. 11 est donc bien nécessaire de garder cette muraille , si tu veux qu'elle te garde et te défende. Mais que doit faire celui qui est chargé de garder un rempart en temps de guerre ? II a deux devoirs à rempli!*: veiller attentivement, et ne pas se laisser corrompre par les ennemis. Ces deux conditions se trouvent dans les religieux véritablement pauvres qui ne s'endorment pas sur leurs obligations, et qui n'ayant rien en propre ne sont pas exposés à la séduction. Il n'y a pas de gardien plus vigilant ou de plus ferme défenseur de la vie religieuse que celui qui est parfaitement pauvre.
Il est bien important de visiter souveut la muraille et d'examiner , de temps en temps, si elle n'a pas besoin de réparation. Car si elle commence à fléchir , ou s'il s'y forme quelque part une ouverture, il faut se hâter d'y porter remède, de peur que plus tard il ne soit plus temps. Ainsi doit-on fréquemment examiner en quel état se trouve la pauvreté d'une maison religieuse, pour empêcher qu'elle ne se relâche et pour la restreindre dans les points où elle
sciali eu défaut. Voilà ce qui procure à un
ordre religieux île la force et de la sécurité. Celui qui défend une forteresse veille surtout au bon état des murailles, car il sait que c'est contre elles que se portent les premières attaques des assiégeants.
On a raison de dire que Ips religieux doivent considérer la pauvreté comme leur mère. Car cesi elle qui leur a donné naissance en religion, et c'est elle qui les a élevés et pour ainsi dire nourris de son lait. II est vrai que dans l'éducation de ses enfants , cette mère montre un peu de sévérité , et qu'elle leur refuse les commodités de la vie qui ne sont pas nécessaires, et tout ce qui serait plutôt superflu qu'utile. Mais elle n'en agit ainsi que pour une bonne fin. C'est pour que ses enfants deviennent de bons et robustes soldats, capables d'endurer la fatigue et de faire courageusement la guerre aux vices; elle sait fort bien qu'un homme élevé délicatement, et qui n'est pas habitué à supporter les privations, ne saurait être un bon soldat.
Un autre caractère de cette mère, c'est qu'elle ne parait agréable et ne donne du contentement qu'à ceux de ses enfants qui ont de l'amour pour elle; mais ceux qui ne l'aiment pas la trouvent fâcheuse et insupportable, et c'est pour eux un déplaisir continuel de vivre maigre eux sous ses lois. Et toi aussi , mon fils, peut-être n'es-tu pas content d'avoir une telle mère. Mais souviens-toi
que ce n'est pas la pauvreté qui t'a choisi pour fils; c'est toi qui l'as choisie pour mère, et puisqu'elle a bien voulu t'accepter, et que tu as promis par vœu de lui obéir, il ne t'est plus libre <le renoncer à elle ; ton devoir est désormais de l'aimer, de l'honorer et de la défendre. Que dirait-on d'un fils qui maltraiterait sa mère et qui oserait la chasser honteusement de sa maison? Ne serait-ce pas un grand crime , digne des plus sévères châtiments? Mais si tu tâches d'avoir quelque chose en propre afin de satisfaire à tes fantaisies , qu'est-ce autre chose que maltraiter ta mère la pauvreté? Et si tu n'as que du mépris pour elle, n'est-ce pas la chasser de sa maison , c'est-à-dire de ton cœur? Prends-y garde, mon fils; tout le mal en retomberait sur toi seul. Car elle n'a pas besoin de toi ; c'est toi qui as besoin d'elle et sans elle tu ne peux être un vrai religieux. Elle n'a contracté envers toi aucune obligation; c'est toi qui en as contracté une trèsétroite envers elle. Souviens-toi aussi que le royaume des cieux est pour les pauvres, et que celui qui ne veut pas avoir la pauvreté pour mère n'aura aucun droit à son héritage.
— Seigneur, je comprends bien que par le vœu de pauvreté on promet à votre divine Majesté de n'avoir et de ne vouloir jamais posséder rien en propre , et de vivre pauvrement. Mais je voudrais savoir si le vœu de pauvreté est bien observé, lorsque ne possédant rien en propre,
oo a cependant toute chose a souhait , sans manquer de rien.
— Mou lils, de môme qu'il m'est agréable que ions aient ce qui leur est necessaire . ainsi an religieux me déplaît quand il a ou qu'il cherche à se procurer des choses superflues. Du reste, ce n'est pas à toi qu'il appartient déjuger de ce qui t'est necessaire ou convenable ; l'amourpropre te ferait illusion. Mais après que tu as proposé tes besoins au supérieur , au supérieur appartient d'y pourvoir conformément à la pauvreté religieuse. On peut dire en général que celui qui ne manque de rien n'est pas véritablement pauvre , et que ce n'est pas vivre en pauvre d'avoir toute chose à son gré.