‹ De la perfection religieuseChapitre 31 sur 80 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Des fautes qui se commettent contre la pauvreté.

Mon fils, celui qui est pauvre et qui veut néanmoins faire les mêmes dépenses que les riches, commet une folie ; bientôt il se trouvera si chargé de dettes qu'on sera forcé de le couduire en prison, jusqu'à ce qu'il ait satisfait à ses créanciers. Tu es pauvre, mon fils; les biens dont tu jouis dans l'état religieux ne t'appartiennent pas. C'est à moi et pour l'amourde moi qu'ils ont été donnés; et ce n'est qu'en mon nom qu'il t'est permis d'en faire usage, en qualité de pauvre, et seulement pour tes nécessités ou celles de ton ordre. Maintenant qu'avec ces biens tu veuilles , faire des dépenses comme les riches , et que tu en disposes comme si tu en étais le maître absolu , ce serait un désordre qui te réussirait mal ; car tu dois un jour m'en rendre compte.

Quoi donc! tu as laissé tout ce que tu avais dans le monde, et pour ne pas disposer de tes biens , tu as renoncé au domaine légitime que tu avais sur eux. et maintenant en religion tu voudrais avoir le domaine sur le bien des autres , et en disposer à ta fantaisie? n'est-ce pas une inconséquence répréhensible et bien propre à

me déplaire? songes-y bien, mon fils, il est

d'obligation pour loi de trailer les biens de ta communauté comme des objets qui m'appartiennent et qui m'ont été consacrés , el ce qui est appliqué a ton usage, tu ne dois pas le considérer comme un bien qui soit à toi , mais comme un prêt queje veux bien te faire par l'entremise de ton supérieur, et que je te laisserai autant qu'il me plaira, comme aussi je te 1 olerai, quand je le jugerai à propos.

C'est une chose qui me déplaît beaucoup de voir un religieux s'attacher tellement à ce qui lui est donné pour son usage, qu'il a de la peine à s'en dessaisir. Quand une bète de somme a été chargée d'un fardeau par son maître, que diraiton, si elle ne voulait pas laisser enlever ce qu'où lui a mis sur le dos? En religion tout est réglé pour mon service el chacun a sa charge. S'il convient de laisser à un religieux celle qu'il a , ou de la remplacer par une autre, ce n'est pas à lui à l'examiner. Pourquoi se troubler quand on lui ôte une chose qui ne lui appartieni pas ? \'aî s'y attachant trop fortement, il oublie qu'il n'en est que dépositaire.

Combien m'ollensent encore ces mauvais religieux qui rou-i>senl de leur pauvreté, qui sont honteux de si voir mal vêtus et de vivre en pauvres. Quoi donc ! leur pauvreté fait leur gloire, c'est un état sublime qui les rend semblables a moi, leur Sjigneur et leur maître, et ils en rou-

JT.RF. \C)

gissent ! Gomment ne se souviennent-ils plus de la promesse qu'ils m'ont faite ? et s'ils s'en souviennent, comment n'en font- ils pas plus de cas? Il n'est personne, dans le monde, qui rougisse de l'art qu'il professe, et le religieux qui fait profession de pauvreté, sera honteux de paraître pauvre! Ce n'est pas ainsi qu'agissaient plusieurs de mes fidèles serviteurs qui sont maintenant glorieux dans le ciel : s'ils avaient de la honte , c'était plutôt quand ils trouvaient quelqu'un plus pauvre qu'eux. Voilà ce qui les faisait rougir et ce qui leur inspirait une sainte jalousie. Quand on a honte d'une vertu, c'est qu'on ne l'aime pas : que penser d'un religieux qui n'aime pas la vertu qu'il devrait mettre avant les autres et qui est la vertu propre de son état ?

11 y en a d'autres qui sont honteux d'avoir des parents pauvres, ou qui se glorifient d'en avoir de riches; dans les deux cas c'est la disposition d'un religieux mal mortifié. Que les parents d'un religieux soient riches, ce n'est pas ce qui fait son mérite, pourquoi donc s'en faire un sujet de gloire ? Les richesses n'augmentent pas non plus le mérite de ses parents ; au contraire elles les exposent au danger de se perdre éternellement. Aussi un religieux devrait plutôt s'affliger que se réjouir, quand il pense que ses parents sont riches. Que tes parents soient pauvres, mon fils , ce n'est pas ce qui diminue ton mérite à mes yeux , pourquoi donc en concevoir

de l i bonté ou du oh igrio ? Si o'étttt un péché pour un séculier d'être pauvre, ou si la pau-

rendail le chemin du ciel plus difficile, tu aurais bien raison de rougir de les parents et de gémir sur leur sort. Mais il n'nn est p ta ainsi; tu sais bien que la pauvreté n'est pas un vioe, et co qui rend le chemin do ciel plus difficile, ce n'est pas eli ■. ce b >m au contraire les rich Tu \ ux que les parents soient riches '.' Bt bien ! fais en sorte qu'ils soient vertueux et contents (Je leur condition. Sila grâce de i)ieuesl avec eux, ils jouiront de la plus grande et de la plus lionorable richesse <pie l'homme puisse avoir en cette vie. Le religieux qui désire que ses parents soient d'une condition distinguée dans le inonde, au risque de ne pas taire leur salut, montre par là qu'il ne les aime guère et qu'il est lui-même peu avancé dans la vie spirituelle.

C'est encore un défaut considérable en matière de pauvreté, quand un se contente de ne rien posséder en propre, mais que du reste on ne veut manquer de rien. Je ne vois pas somment

ux Choses peuvent exister ensemble : l'aire vœu de pauvreté et vouloir n'en pas éprouver

■ts ; aim -r la pauvreté et vouloir toujours

jner de s »i. Pour moi, mon fils, j'ai été vraiment pauvre f et j'ai ressenti toute ma vie les effets de la pauvreté ; j'ai eu a souffrir de la

taiin. de la soif, du chaud, du froid, de la fatigue **t d'une foule d'autres incommodités. Comme

j'aimais la pauvreté, aussi ai-je voulu l'avoir pour compagne tous les jours de ma vie et jusque sur la croix , où je suis mort dépouillé de tout.

Mes Apôtres aussi , mes autres disciples et en un mot tous ceux qui ont fait profession de me suivre , ont souffert les incommodités de la pauvreté jusqu'à leur mort. Et toi , mon fils , qui fais également profession de pauvreté , non-seulement tu ne cherches pas les occasions d'avoir quelque chose à souffrir de la part de la nourriture ou du vêtement, comme il arrive à ceux qui sont pauvres, mais tu désires toujours ce qu'il y a de meilleur, tu emploies quelquefois l'artifice et l'importunile pour l'obtenir , et si on te le refuse, cette privation te trouble et te fait murmurer. Et ce qui est encore pis , tu couvres ta sensualité d'un prétexte menteur, en supposant que la chose est nécessaire ou que ta santé le demande. Ce n'est pas être pauvre, de fuir les inconvénients de la pauvreté.

0 que j'étais bien plus satisfait de ces bons religieux, qui ne se plaignaient jamais lorsqu'il leur arrivait de manquer d'une chose accoutumée ou d'être privés même du nécessaire, et qui bien loin d'en être chagrins s'en réjouissaient en disant : A la bonne heure, voilà que nous sommes véritablement les pauvres de Jésus-Christ : que son nom soit toujours béni !

Il est également peu conforme au vœu de pauvreté de ne pas se contenter de la vie corn-

munc, mais eie vouloir, sans une juste raison, avoir quelque chose de particulier , oe qui occasionne de la dépense, ou bien d'aller au delà de ce que demande le vrai besoin , ce qui devient une superfluità ; l'un et l'autre sont contraires à la pauvreté religieuse , dont la devise doit être : amant qu'il fait, it RUM M KOS. Economiser les biens de son monasteri . et ne les pas consumer sans besoin , ce Brest pas de l'avarice, comme diront peutêtre ceux qui n'ont pas l'esprit de pauvreté, \n acte de vertu et de justice réclamé par i qu'on a fait.

C'est encore manquer à la pauvreté religieuse, de recevoir des présents pour soi , sans en demander la permission au supérieur , ou d'en faire part à d'autres , après les avoir reçus. Car c'est un principe quo tout ce qui se donne à un religieux n'appartient pas à ce religieux , mais à son monastère; le religieux ne peut avoir ni propriété, ni domaine. Recevoir des présents , c'est un acte de propriété : en faire aux autres, le domaine, doux choses également contraires a la pauvreté. Et qu'on ne dise pas pour excuser le religieux qui agit ainsi que c'est un objet de peu de valeur. Car dans le vœu qu'il a fait, il ne s'est pas réservé le pouvoir de posséder quelques petites choses ou de faire quelques petits présents; mais il a promis de ne rien posséder du tout , et il a renoncé a tout domaine

sur les petites choses comme sur les grandes. Une faute, pour être en matière légère, ne laisse pas d'être une faute.

Enfin c'est encore blesser la pauvreté, de faire des dépenses dont on n'a pas besoin, et d'acheter des objets plus curieux que nécessaires , et pour l'agrément plutôt que pour l'utilité. Celui qui est vraiment pauvre et qui aime sincèrement la pauvreté est attentif à faire ce qu'elle veut et rien autre chose. Qu'importe à un religieux que ses livres soient dorés et ses habits cousus de soie ? Quand ses livres seraient sans dorure et ses habits cousus de fil , ils ne lui serviraient pas moins , et puisque ce serait ainsi plus conforme à la pauvreté , pourquoi ne s'y arrète-t-il pas ? Pareillement pourquoi un religieux conserverait-il dans sa chambre des objets qui ne sont pas à son usage , dont il n'a pas besoin et qui pourraient servir à d'autres? n'est-ce pas une superfluità pour lui , et un préjudice pour la communauté ?

Mon fils , veux-tu être considéré comme pauvre sur la terre ou dans le ciel ? sur la terre il suffit que tu aies fait vœu de pauvreté et que les hommes disent que tu es pauvre; au ciel, cela ne suffit pas, il est encore nécessaire que tu sois pauvre en effet. Mais celui-là seul est véritablement pauvre, qui met la pauvreté en pratique , en évitant avec soin toute espèce de superfluilé. Celui qui veut posséder quelque chose de su-

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