‹ De la perfection religieuseChapitre 32 sur 80 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Ce que c'est que la chasteté religieuse, et quel est son office.

Mon fils, si la vertu de chasteté n'existait pas, l'homme serait dans une bien malheureuse condition , la concupiscence de la chair étant telle, que sans le frein qui l'arrête, elle abaisse et dégrade l'homme; et que malgré l'excellence de sa nature et l'élévation de son esprit, elle le rend semblable aux animaux sans raison. L'effet des délectations sensuelles est d'offusquer l'intelligence, et de rendre lame si aveugle qu'elle se laisse emporter à la plus grossière immondici té, et quand elles parviennent, comme il arrive d'ordinaire, à lui ôler le jugement et la prudence, il n'y a pas d'excès où elle ne se précipite. De là vient qu'un homme adonné aux plaisirs de la chair, perd toute énergie pour le bien, qu'il ne pense qu'à la sensualité, qu'il ne parle que des plaisirs des sens , et par l'effet de l'ivresse où ils le plongent , il souhaiterait vivre toujours pour avoir toujours des jouissances charnelles. Aussi ne peut- il supporter la pensée de l'autre vie. La folie de l'homme sensuel ne

s'arrête pas là, mais clic va jusqu'à haïr le Créateur de ce qu'il a condamné par ses lois les plaisirs déréglés de la chair. L'intelligence du voluptueux diminue à proportion que ses péchés augmentent

Un autre eiïet de cette concupiscence est la manière effrénée avec laquelle un homme charnel se porte aux plaisirs. Pour contenter sa passion, il n'y a aucun bien qu'il ne sacrifie, aucun mal qu'il ne commette ; il dissipe toute sa fortune , il ruine sa santé, il met sa vie en danger , il foule aux pieds sa conscience , il rejette bien loin le salut de son âme, en un mot il n'y a rien, ni au ciel, ni sur la terre, qu'il ne sacrifie à ses honteuses passions : on dirait qu'il n'y a plus en lui que la vie animale.

Le troisième caractère de la concupiscence de la chair est de n'être jamais rassasiée. Plus elle goûte de plaisirs sensuels , plus elle s'allume , et devient comme un l'eu dévorant, qui semble ne pouvoir s'éteindre que par la mort , en sorte qu'il n'y a point de Sèrre ardente qui tourmente autant l'homme, point de furie infernale qui puisse l'agiter autant que la luxure. Cette passion impitoyable, après avoir lie d'abord l'âme du voluptueux, le prive ensuite de la vue , et après cela elle le fait marcher et tourner à son gré qu'il ne se rende pas son esclave , celui qui no veut pas en être ainsi traite.

C'est avec cette bète furieuse qxCa affaire la

chasteté; quand l'homme l'appelle à son secours, elle vient volontiers pour combattre les assauts de la concupiscence. L'office propre de la chasteté est donc en général de modérer et rie régler toutes les inclinations sensuelles , selon les lois de la raison , en donnant à chaque homme le degré de continence qui convient à sa condition. Et comme il y a différents degrés de continence , selon les conditions, les lois de la chasteté ne sont pas les mômes pour tous, elle permet plus à l'un, et défend plus à l'autre.

Le premier et le plus bas degré de la chasteté est celui des gens mariés , auxquels sont seulement défendus les plaisirs désordonnés. Le second est celui des veufs. Au troisième sont les célibataires, qui se privent non-seulement des plaisirs désordonnés , mais encore de ceux qui leur seraient permis s'ils étaient engagés dans le mariage. Au quatrième degré se trouve la condition des Vierges , qui consiste dans le ferme propos de s'abstenir de tout plaisir charnel et de conserver la continence toute la vie: ce degré l'emporte sur les précédents en mérite et en récompense.

Au cinquième degré qui est le plus élevé se trouve la chasteté religieuse. Quand même elle n'aurait pas l'intégrité virginale, cette continence est néanmoins plus parfaite que les autres à cause du vœu qui la consacre à Dieu. Car le vœu étant un effet de la charité parfaite et un acte

de la verta de religion qoi est la première dee vertus morales, il donne à la continence religieuse une grande excellence el le plus baut de perfection.

Or la loi Je la chaslelé impose trois devoirs a un religieux. Le premier est ile se conserver

toujours pur et sans tardo , ee qui exige ile lui uin" grande (<n-.-r d'ara u G ir le penchant a l* in— eanlinenceet a l'impureté etani naturel a la chair, il est impossible delà contenir sans des efforts

continuels, et comme, bien loin de haïr son corps , l'homme est toujours disposé à le flatter et a compatirà ses faiblesses, ce n'est pas sans qu'il le relient, et qu'il l'empôche de s'enfoncer dans le bourbier des plaisirs sensuels.

Le second devoir consiste dans la garde des

sens, et pour cela une diligence attentive est

--aire. Cai I le l'homme sont légers et

I comme il leur vient de toutes parts

une foule d'occasions de s'égarer , si le religieux

ilio pas soigneusement sur eux, ils lui

échapperont à chaque instant.

Le troisième devoir est de conserver son âme pure, ce qui exige de la part du religieux une grande circoospeclion. Il faut qu'il examine attentivement tout ce qui se présente pour entrer dans son âme, et s il aperçoit une chose qui pourrait la souiller , il doit l'arrêter au passage : ii est plus facile de lui refuser l'entrée, que de la chasser, une fois qu'elle aurait pénétre dans l'intérieur.

Voilà, mon fils, la Ioide la chasteté, et les devoirs qu'elle t'impose. Si tu désires qu'elle vienne à ton secours , ne te contente pas de l'invoquer, seconde-la toi-même, et fais en sorte quelle ne trouve aucun empêchement à l'exercice de ses fonctions. Autrement ce serait faire comme celui qui appelle le médecin sans lui permettre de toucher à la plaie, de peur de la douleur que cela lui causerait : de cette manière le mal empire au lieu d'être guéri. Le corps qui aime habituellement la satisfaction des sens, a coutume de se plaindre de la chasteté ; il trouve qu'elle met trop d'exactitude et de rigueur dans ses lois , qu'elle défend trop et permet trop peu. Mais ce langage vient de la sensualité. Ainsi se plaignent les malades, qui pour l'ordinaire ont envie de ce qui leur est nuisible. Ce serait être cruel à leur égard d'écouter leurs plaintes et il faut leur refuser ce qu'ils désirent, dût-on par là leur causer du mécontentement. Laisse donc , mon fils, laisse le chirurgien prendre le fer en main, et retrancher sans pitié la plaie de la concupiscence, de crainte que la corruption ne s'y mette, et ne te donne la mort. L'opération est douloureuse, mais il vaut mieux la subir en temps opportun , que de s'exposer à des tourments éternels.

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