‹ De la perfection religieuseChapitre 35 sur 80 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Combien il est important et néo ssaire que le religieux soit parfaitenu ut cfa

Mon (ils, la moindre tache est visible sur une chose blanche, et plus la blancheur est grande et pure, plus la tache est apparente et désagréable à voir. Aussi la vie religieuse étant d'uno pureté et d'une blancheur parfaite, la moindre impureté s'y distingue et choque les yeux même du monde. Les religieux sont considérés par les séculiers comme des miroirs de la perfection chrétienne, et on exige d'un miroir qu'il soit bien poli et tout-à-fait exempt de taches, sans cela il offense les regards. Dans lesautres vertus les petites fautes ne sont pas aussi choquantes et ne causent pas autant de dommage aux religieux qu'en ma tieredechasteté. Qu'un religieux manque parfois de douceur ou de générosité, qu'il donne des signes de colère ou de vaine gloire et qu'il ne soit pas toujours d'une humilité parfaite, ces défauts et d'autres semblables ne lui font pas perdre dans l'esprit des hommes la réputation de bon religieux. Mais commet-il une faute contre la chasteté, quelque légère qu'elle soit il n'en faut pas davantage pour qu'on ait mauvaise opinion de lui. Car tout homme judicieux n m is

pensera qu'un caractère un peu dm* et sévère n'exclut pas la sainteté, et qu'un religieux peut être naturellement curieux ou porté à la colère, sans cesser pour cela d'être pieux et fervent. Mais quand il est question de chasteté , on tire une conséquence différente et l'on juge que la sainteté ne peut se trouver avec l'incontinence, ni la véritable dévotion avec la vie de sensualité, en un mot que l'esprit n'est pas là où règne la chair. En outre les fautes qui se commettent contre les autres vertus trouvent des excuses; la colère, par exemple, est souvent un effet du tempérament, et la trop grande sévérité est justifiée par la bonne intention et par la fin qu'on se propose. Mais pour le vice de l'incontinence , lous également la condamnent, et il n'est personne qui ose l'excuser.

L'idée qu'on se forme encore des religieux, c'est qu'ils sont le sel de la terre et la lumière du monde, comme je l'ai dit de mes disciples dans l'Evangile. Aussi est-il nécessaire qu'ils prennent des précautions pour conserver les propriétés du sel et de la lumière. Le sel, en dissolvant les humeurs par son acrimonie, préserve les chairs de la corruption ; mais il faut pour cela qu'il soit pur; s'il est gâté par quelque mélange , au lieu d'être un préservatif, il ne fera que hâter la putréfaction. Ainsi le religieux, s'il est pur, préserve les autres de la corruption, par sa manière de parler, par ses bons conseils,

pw toutes ses démarches; mais s'il est infecté du vice de la chair, sou mauvais exemple sera plus pernicieux que celui d'un séculier.

La propHélé de la lumière est déclairer les hommes el de garantir leurs rs de

l'obscurité. Mais si la mòche d'una lampe n'est pas nette, el si l'huile esl mélangée d'eau, il y aura plus de fumée et d'ombre que de clarté. Ainsi le religieux qui n'a pas le cœur pur, au lieu de servir aux heaumes a éclairer le chemin de la vie, le rendra plus obscur, il fera trébucher ceux qui s'approcheront de lui , et à la fin il ne donnera plus qu'une fumée infecte au lieu de lumière. Si quelqu'un ne sait pas se conserver, et avoir de la lumière pour lui-même, il lui est bien difficile de conserver et d'éclairer les autres.

De plus, la vie religieuse est quelque chose de si délicat et desi tendre, que non-seulement une faute contre la pureté, mais le moindre soupçon d'incontinence suffit pour porter atteinte à la réputation d'un religieux et empêcher le bien qu'il pourrait faire. Est-il une femme sage qui veuille choisir pour la direction de son àme un religieux qui serait tant soit peu suspect sous le rapport des m eurs ? N'est-ce pas une grande misère qu'un religieux qui m'est spécialement consacre donne mauvaise opinion de lui aux séculiers ? quel fruit peut-il espérer de faire I ■ prochain , s'il n'a pas soin de conserver toujours une réputation sans tache ? 0 combien

se trompe un religieux qui ne craint pas d'être déshonoré par l'apparence d'un tel vice ! Dira-til qu'il lui suffit de ne pas faire le mal et qu'il ne s'inquiète pas de ce qu'on dit de lui. Certes, ce n'est pas une chose de peu d'importance de donner occasion à de mauvais bruits sur son compte : les religieux ne sont pas seulementobligés d'éviter le vice, ils doivent même se garantir de tout soupçon et de toute apparence de mal. Celui qui n'aime pas le démon, le déteste même en peinture.

Chasser quelqu'un de sa propre maison , c'est une injustice criante et contraire à toutes les lois. Souviens-toi , mon fils , que j'ai choisi ton cœur pour ma demeure et pour mon sanctuaire. C'est moi qui ai fondé cette demeure, et quand elle eut été ruinée par le péché, je me suis plu à la rétablir et à l'orner de mes dons les plus précieux ; et afin qu'elle se conservât toujours pure et digne de me servir d'habitation, j'y ai mis la chasteté comme une gardienne vigilante et fidèle- Ne serait-ce donc pas une chose indigne, mon fils, de vouloir maintenant me chasser de cette demeure? Tu ne saurais le faire sans te rendre coupable d'un énorme sacrilège. Et comment veux-tu que je te reçoive un jour dans le royaume des cieux, si tu me forces de sortir de ton cœur , par des impuretés ? Ecoute ce que dit mon Apôtre : si quelqu'un a le malheur de souiller le temple de Dieu , Dieu le rejettera loin de lui et l'exterminera.

Eh quoi ! mon Bis , après tant de promesses , après avoir fai l vœu de i>- conserver par jusqu'à

la mort, pourrais-tu laisser encore entrci- le plaisir charnel dans ton cœur? Voudrais-tu en bannir la chasteté , pour j faire régner la concupiscence en sa place I ah ! si la 'étais assez insensé pour éloigner de toi ce qui f;iit ton soutien et ta gloire, et pour adopter un autre maître que moi, il le ferait bientôt repentir de la folie criminelle et pour prix d'une volupté honteuse et passagère, tu serais privé de la vision de Dieu ; car celle béatitude n'est promise qu'à ceux qui auront le cœur pur. Songes-y donc bien , mon fils , il ne t'est permis aucune satisfacliou charnelle, quelque pelite qu'elle soit, et par le vœu que tuas fait, tu as renoncé indistinctement à loulce qui pourrait souiller ta pureté. Contre cette vertu, il n'y a jamais légèreté de malière.

Une autre raison pour laquelle il est encore ^aire que le religieux soit parfaitement chaste, c'est que la vie spirituelle dont il fait profession n'a pas de plus grand ennemi que la concupiscence de la chair; et il lui est impossible de s'y conformer, si la chair n'est entièrement soumise à l'esprit. Le religieux qui vit selon l'esprit non-seulement déteste les voluptés charnelles, mais il a encore en horreur tout ce quia rapporta la chair; non-seulement il éloigne avec soin toutes les pensées mauvaises et les Mar. 1 8

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imaginations impures, mais encore il est circonspect dans ses paroles , réservé dans ses regards , décent dans tout son maintien , et il s'abstient de tout ce qui serait tant soit peu libre, quand même il n'y aurait pas de péché. De celte manière il vient à bout de mortifier la chair et de la tenir sous le joug. Mais il faut que je t'avertisse, mon fils, d'une ruse de la chair. Quelquefois elle fait la morte, et feint qu'elle est tout-à-fait soumise à l'esprit. Que le prudent religieux se tienne sur ses gardes! elle ne fait usage de cette feinte que pour être flattée et pour obtenir un peu plus de liberté; ainsi cherche-t-elle à persuader au religieux qu'il ne doit pas en user si sévèrement avec elle , puisqu'elle est si docile et si prompte à se soumettre. Mais pour ne pas tomber dans une dangereuse illusion, qu'il s'en rapporte toujours à l'avis de son père spirituel. Il ne faut jamais se fier à un ennemi qui dissimule ; quand il dissimule , c'est pour trahir.

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