CHAPITRE XVII
Des grand
Mon fils , lorsque dans mon Evangile j'ai donné des louanges a ceni qui se font eunuques pour le royaume dos eieux, je désignais ceux qui font pour l'amour do moi lo vœu de chasteté perpétuelle, et je voulais dire que ce vœu, semblable a un couteau tranchant, délivre celui qui le prononce du pouvoir et des occasions de la concupiscence , ce qui n'est plus permis , devenant pour ainsi dire impossible. Voilà pourquoi en donnant ces éloges a la chasteté j'ai ajouté : Comprenne qui pourra ce que je dis. Car je savais bien que tous ne comprennent pas les grands avantages de la continence religieuse. Pour toi , mon hls, écoute, et tâche de les comprendre.
J'omets cet avantage d'être délivré des révoltes honlenaef de la chair, et de ces misères sans nombre où elle entraîne les plus sages , dès qu'elle a un peu d empire. Si le soin des richesses a quelque chose do fâcheux, à cause des inquiétudes qu'elle apportent avec elles, les embarras de la concupiscence causent bien plus do peines, car elle est plus ini imo, elle frappe île plus | - blessures soni plus mortelles.
Je passe également sous silence l'avantage que la chasteté procure au religieux d'être exempt de ces nombreux soucis auxquels sont condamnés les pères de famille , soucis du côté de la femme, soucis du côté des enfants, soucis pour élever les uns, soucis pour établir les autres, soucis pour conserver ses biens , soucis pour trouver de quoi vivre, soucis delà part des domestiques, soucis de la part de tous ceux qui habitent la maison. On n'ignore pas combien l'entretien d'une famille est déjà pénible quand elle est bien composée; il l'est bien davantage quand il s'y trouve des caractères difficiles. J'omets aussi les soupçons et les inquiétudes qu'un homme éprouve à l'égard des dérèglements de sa femme et de ses enfants, et qui l'affligent quelquefois jusqu'au désespoir. J'omets enfin une foule de chagrins et de malheurs imprévus, qui concourent à tourmenter de toute manière le cœur d'un père de famille. Le religieux n'est pas exposé à toutes ces peines; malheur à lui, s'il ne profite pas de cette liberté pour se perfectionner dans son état !
Mais maintenant, mon fils, considère en premier lieu que par la chasteté le religieux est délivré de mille peines d'esprit, et que semblable à un habitant du ciel, il peut à loisir s'occuper des choses divines et du salut de son àme. Voilà déjà un avantage précieux que comprennent fort bien ceux qui mènent une vie chaste et pure dans l'heureux asile d'un monastère. Ils le savent
aussi les malheureux habitants du siècle qui BOOt en proie à toutes sortes de désagréments. N'y eût-il que l'embarras continuel de paraître avec
honneur dans le inonde, de faire plaisir à son épouse, de content- serait déjà
suflisant pour faire le tourment de la vie. Pour un religieux la seule pensée qui l'occupe est de me plaire; et combien il lui est plus facile de me plaire que de plaire au monde 1 quai lui est surtout bien plus util.' di' s'appliquer à contenter Dieu que de chercher à contenter les créatures ! De plus, un séculier, dès qu'il est marié, n'est plus le maître de sa personne et il appartient a son épouse; telle est la loi du mariage. Or n ya-t-il pas une dure servitude dans celte dépendance qui n'est pas seulement pour une année ou pour deux , mais qui doit durer toute la vie. Il est vrai (pie la peine est moins grande, lorsque l'homme a le bonheur de rencontrer une épouse vertueuse , et pourtant c'est toujours une a de servitude. Mais si par malheur il a eu en partage une femme vicieuse, colère, acariâtre, quelle triste condition! un esclave chargé de fers na pas autant de peines : c'est un véritable enfer. Ahi combien le sort du religieux est préférable! s'il a des engagements, c'est avec la chasteté, vertu douce et bienfaisante, ou avec m<»i qui lui montre la tendresse d'un père plutôt que la sévérité d'un m. litre, et en gardant lement son vœu pour l'amour de moi , il acquiert
tous les jours de nouveaux mérites, qui doivent enrichir sa couronne.
C'est un malheur d'être au service d'un autre, sans en tirer de profit; c'en est un plus grand de ne servir que pour perdre toujours davantage.
Supposons qu'un homme soit contraint de demeurer nuit et jour avec une bete venimeuse et cruelle, exposé continuellement au danger de ses morsures, si quelqu'un venait à lier la gueule de celte bete, en sorte qu'elle ne pût ni mordre, ni jeter son venin, ne serait-ce pas un grand service qu'il rendrait à ce malheureux et qui lui causerait un plaisir extrême? Or, mon fils, il n'y a pas au monde de bete aussi cruelle et aussi dangereuse que la concupiscence de la chair ; ses morsures empoisonnées vont jusqu'à faire perdre la vie de Pâme. Aussi lame étant forcée de rester avec elle dans la demeure, se trouve nuit et jour exposée au plus grand des périls. Qui pourra l'en délivrer? La chasteté; c'est cette vertu, qui enchaîne la concupiscence avec les heureux liens d'un vœu perpétuel; elle parvient ainsi à fermer la gueule du monstre et ne lui laisse plus la faculté de mordre ou de répandre son venin. Voilà , mon fils , le secours qui t'est donné : C'est à loi d'en profiter, ou lu serais sans excuse. N'est-il pas indigne de pitié celui qui se laisse mordre par une bêle enchaînée ?
Lorsqu'il arrive une émeute dans une ville , il n'est besoin, pour l'apaiser, que de saisir
tiir, ~
celui quia soulevé les autres; la populace étant une fois sans chef so débande d'elle- môme et le calme se rétablit. Ou peut comparer l'âme du religieux à une cité bien réglée; s'il y survient
du tumulte, c'est la parlie inférieure (jui se révolte control.! partie supérieure, roui- calmer le trouble et rétablir la paix , il sulììt de soumettre la chair; c'est elle qui est à la tête de celte multitude de passions et dappélrts sensuels qui ilevent contre la raison et qui mettent le trouble dans l'a me. Mais la chasteté est dans le cœur du religieux pour le garder. De là , comme du haut d'une citadelle elle domine les inclinations charnelles , elle les enchaîne au moyen de son vœu , et elle conserve la place dans une paix inaltérable. Et voila un des grands avantages de la chasteté; il est d'une telle importance que sans lui le cœur du religieux serait plein de confusion , et semblable à une Babylone.
A cet avantage il faut en ajouter un autre qui en provient, et qui n'est pas moindre; c'est que le religieux, jouissant de cette paix intérieure , pourra plus facilement triompher de ses autres ennemis du dehors. Un général dont les soldats sont bien unis entre eux et bien disciplinés fera beaucoup avec eux , fussent-ils en petit nombre. Ainsi le religieux , lorsque la bonne harmonie i igne parmi ses facultés et que la partie inférieure est soumise a la parlie supérieure, pourra sans crainte attaquer ses ennemis; la victoire
lui est assurée. Ce qui fait la force d'une armée , c'est moins la multitude que l'harmonie et le bon ordre , et un sage capitaine doit avoir à cœur de favoriser tout ce qui entretient la paix parmi ses soldats. Il en est de même dans la milice spirituelle : un religieux, à l'exemple d'un bon capitaine, doit favoriser la chasteté de toutes ses forces puisque c'est elle qui entrelient la paix et l'harmonie parmi les facultés de son âme.
Celui-là est en grand danger d'être vaincu par ses ennemis, qui n'a pas su avant la bataille établir le bon ordre parmi ses soldats.