‹ De la perfection religieuseChapitre 38 sur 80 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Des moyens qui aident à garder la chasteté.

Mon fils , dans les guerres qui ont lieu parmi les hommes, il est utile de faire face à l'ennemi; quelquefois même , avec des forces inégales , la hardiesse de l'attaque renverse les ennemis et gagne la victoire. Dans la guerre spirituelle au contraire, où il s'agit de combattre la concupiscence et le vice de la chair , c'est par la fuite la plus prompte qu'on est plus sûr de triompher : celui qui veut faire résistance perd plus qu'il ne 2a™ne et se met en danizer d'être vaincu. N'en sois pas étonné; dans les guerres ordinaires une attaque vigoureuse augmente les forces des assaillants et affaiblit celle de l'ennemi; c'est le contraire qui arrive dans la guerre spirituelle. Car la concupiscence prend des forces quand on l'attaque de front ; alors elle s'enflamme davantage et il en résulte toujours pour l'àme quelques blessures : on ne réussit contre elle que par la fuite. Tu n'es pas plus sage que Salomon , et lu sais quelle chute misérable il a faite pour n'avoir pas fui les tentations. Jean-Baptiste, mon précurseur , bien qu'il ait été sanctifié , même avant sa naissance , a voulu néanmoins pour éviter

loute sorte d'occasions dangereuses, se retirer dans un désert, dès ses plus jeunes années. Et loi, mon (ils, il Mit la naissance n'a pas été aussi privilégiée, et dont la vertu esl bien loin d'égaler une, lu voudrais rester au milieu des occasions.aveela prétenti >nd être assez fori pour j résister? Ces! unsignequetu néteconnaisgu >re,ou que tu n'attaches p.is un grand prixà la chasteté» L'ti second m>»\ en de se conserver chaste , est d'être ii lèle à rejeter promptement toutes les suggestions impures que l'ennemi envoie dans l'esprit. Car ces pensées sont comme des plantes qui germent dans le parterre de l'âme ; si on ne se bâte pas «le les arracher , elles prennent racine, elles croissent au détriment des bonnes et finissent pas étouffer la chasteté. Quand un religioni qui s'aperçoit de ces p >nsé js gi ossières no les chasse pas aussitôt, c'est qu'elles lui plaisent, et s'il en est ainsi , comment peut-il dire qu'il aime la chasteté qui est leur ennemie et qui ne peut subsister avec elle? Si une chose fait du mal des son commencement , plus elle demeure , plus elle est nuisible. Quelque petit que soit un charbon, si on le laisse tant soit peu sur un manteau, l'odeur et la fumee avertissent, bientôt qu'il y a une brûlure. Ah! si le religieux voyait bien tous les maux qui sont la conséquence des penimpures négligées, il se garderait bien de laisser grandir ces enfants de Babylone et il se hâterait de les écraser contre la pierre !

La négligence à repousser les tentations rend le tentateur plus diligent et plus hardi.

On peut dire que, pour conserver la chasteté, il est quelquefois utile d'être aveugle, sourd et muet. S'il est vrai qu'on ne doit ni regarder, ni écouter ce qu'il n'est pas permis de désirer , quel motif pourrait avoir un religieux . en allant par les rues de jeter les yeux de côté et d'autre, et d'arrêter ses regards sur la figure de ceux qu'il rencontre ? Qu'il laisse cela aux peintres , qui ont besoin de considérer attentivement les traits des personnes qu'ils ont à représenter. Le bon religieux, par un sentiment de chasteté, considère plus volontiers ce que deviendront ces visages après la mort, que ce qu'ils paraissent être quand ils sont en vie. Pourquoi regarder des objets qui ne sont d'aucun profit , et qui peuvent être, au contraire , des obstacles pour les méditations utiles. Moins tu entendras et moins tu verras des choses de ce monde , plus tu pourras conserver paisiblement ta chasteté.

Il est encore d'un grand secours pour la conservation de cette belle vertu, d'éviter l'oisiveté. L'oisiveté est aussi contraire à la chasteté qu'agréable à la chair. Car c'est pendant l'oisiveté que la chair prend des forces et devient plus importune à l'esprit et plus audacieuse. Demeurer dans l'oisiveté, c'est, pour ainsi dire, laisser la porte de sa maison ouverte à la merci des voleurs et des malfaiteurs, et n'est-ce pas une

insigne imprudence, quand on a un trésor, de fournir un moyen commode à ceux qui ont envie de le dérober ?

Gelai qui est bien occupé ne donne audience qu'aux choses nécessaires; mais celui qui est sans occupations accepte tout ce qui se présente» il prète l'oreille à tout ce qu'on dit, soit en matière spirituelle, soit en matière sensuelle; mais ce qui est selon l'esprit s'évanouit bientôt, et ce qui est selon les sens demeure et se fortifie dans l'oisiveté. Sois-y donc bien attentif, mon (ils, et si tu as à cœur de conserver la chasteté que tu m'as promise , ne sois jamais sans travail, et n'oublie pas qu'il est bien diflicile d'être oisif et de rester longtemps chaste.

Il y en a qui se plaignent d'être extrêmement tourmentés de pensées deshonuôtes, et qui disent que c'est le démon qui les tente, mais ils devraient plutôt s'en prendre à eux-mêmes. Car que fait le démon, quand il tente? Il donne une occupation à ceux qui n'en ont pas; s'ils étaient occupés à quelque bonne œuvre, il les laisserait tranquilles, parce qu'il n'y trouverait pas son compte, et leur chasteté ne serait pas exposée à ses dangereuses atteintes. Vouloir être dans l'oisiveté et n'avoir point de tentation, c'est vouloir l'impossible. Il n'y a rien qui excite autant le démon à tenter une personne, que de la voir dans l'oisiveté.

Ceux de mes bons serviteurs qui sont maintenant glorieux dans le ciel, avaient coutume, quand

ils étaient encore sur la terre , afin de conserver leur cœur pur, de s'exercer principalement dans deux vertus, dans l'humilité et dans la pénitence. Ils comprenaient bien d'abord que l'humilité de cœur est une garantie d'autant plus-importante pour la chasteté que des chutes houleuses viennent ordinairement à la suite de l'orgueil. Quant à la pénitence ils y avaient aussi recours pour dompter leur corps et le conserver chaste. Car ils n'ignoraient pas combien les afflictions corporelles sont des remèdes efficaces contre l'incontinence. Aussi étaient-ils pleins d'ardeur pour mortifier leur chair, l'un par des jeûnes, l'autre par des disciplines, celui-ci par le cilice , et celui-là par des veilles. Et quand ils voyaient que ces remèdes ne suffisaient pas, ils en cherchaient d'autres plus rigoureux et plus forts. Pour éteindre les feux de la concupiscence, il y en avait qui se plongeaient dans une eau glacée, ou qui se couchaient nus sur la neige. On en a vu qui se brûlaient la main, d'autres qui se roulaient dans des épines. Par ces actions extraordinaires ils montraient combien ils haïssaient leur corps et combien ils étaient jaloux de conserver leur chasteté. Et certes pour dompter le corps, il n'y a pas d'autre moyen que la rigueur: sans elle il devient indocile et se révolte contre la raison, semblable à un cheval indompté qui regimbe contre son cavalier et qui le renverse dans la poussière.

Page 1