CHAPITRE
En quoi consiste L'obéi*
Seigoeur, je vois que malgré loui mon zèl i a me conduire sagement, je commets encore bien des fautes ; je tombe BÎ souvent que j'en ai de la confusion. Quelquefois j'ai trop d'empressement, quelquefois je ne sais pas me decider, et dans les affaires que j'ai à traiter avec le prochain, je ne trouve pas les moyens de réussir.
Mon fils, il n'est personne, en cette vie, qui se suffise a soi-même et qui soit capable de se bien gouverner. Car il n'est personne qui puisse connaître tout ce qui est nécessaire pour ne point faillir. Tu ignores ce qui arrivera demain , tu ne pénètres pas les cœurs des hommes, tu ne te connais pas toi-même, comment donc pourraistu traiter avec le prochain ou te gouverner, sans avoir l'erreur à craindre? Est-il possible de mareher dans les ténèbres, sans être exposé à se heurter, à tomber ou à se tromper de chemin? Et je suppose même que tu aies assez de lumières etde connaissances, as-tu les forces suffisantes pour surmonter toutes les difficultés qui surviennent? Les passions sont quelquefois si violentes qu'elles entraînent ceux-mèmes qui
semblaient supérieurs aux faiblesses ordinaires de l'humanité. Que si dans la vie naturelle où tous ont pour les guider les lumières de la raison, il y a néanmoins tant d'erreurs, que sera-ce dans la vie spirituelle, où les difficultés sont bien plus grandes, et où la plupart ont si peu de connaissances ?
— Seigneur, cette vérité n'est que trop évidente. Mais sommes-nous donc réduits à marcher toujours dans les ténèbres, sans aide et sans soutien?
— Dans cette nécessité , mon fils , tu ne peux avoir d'autre secours que la vertu d'obéissance , dont la devise est : laisse-toi gouverner. Celui qui fait voyage , s'il ne voit pas assez clair, a besoin d'être conduit par un autre qui ait la vue bonne et qui connaisse la route. Or parle moyen de l'obéissance un religieux se remet entre mes mains , afin que je le guide, et comme je connais parfaitement le chemin qu'il faut suivre et les dangers qu'il faut éviter , il peut se confier à moi en toute assurance ; je le conduirai fidèlement et par la voie la plus convenable, vers son salut éternel. Mais ce qui est important, c'est qu'il se laisse gouverner jusqu'à la fin. Tous les religieux , dès qu'ils ont quitté le monde , commencent par me suivre , mais il en est plusieurs à qui par la suite il semble qu'ils pourront se conduire eux-mêmes, et ils me laissent, imprudents qu'ils sont , pour courir à leur perte. Il ne
suffit pas de bien commencer. Si le moment du début était seul dangereux et dillicile, on serait excusable de m'abandonner ensuite; mais si les difficultés et les occasions de chute se trouvent sur toute la route, il est nécessaire aussi sur toute la route, d'avoir de bons guides et de les suivre fidèlement. Abandonner son guide lorsqu'il est encore nécessaire , c'est montrer qu'on ne se soucie guère d'être dans le bon chemin.
C'est moi qui gouverne tout dans l'univers ; c'est par moi que les rois régnent et que les chefs commandent , que les législateurs font des lois et que les magistrats rendent la justice; c'est moi qui ordonne aussi d'obéir aux maîtres temporels, et celui qui résiste à leur puissance me résiste à moi-môme. Il en est ainsi à plus forte raison dans 1 état religieux. Une maison religieuse peut être comparée à un navire dont je suis le chef suprême : c'est moi qui le gouverne et qui le dirige vers le port , je donne à chaque matelot la fonction qui lui convient , et j'ai établi des officiers auxquels tous les autres doivent obéir, et comme c'est moi qui règle par leur moyen ce que chacun doit faire, celui qui leur obéit m'obéit , et celui qui les méprise me méprise.
De l'obéissance dépend le succès de la navigation, et tous les religieux , pour être dans un même vaisseau , ne jouissent pas d'un voyage également prospère. Celui qui s'y laisse gouverner , navigue sans péril et sans inquiétude , et
tout en dormant, pour ainsi dire, il achève heureusement sa course. Mais celui qui ne se laisse pas gouverner, se trouve peu à l'aise dans le vaisseau ; tantôt il se repent de s'être embarqué , tantôt il lui prend une violente envie de descendre à terre, et semblable à ceux qui ont le mal de mer, il n'a de goût pour rien. Il y en a qui sont mécontents, parce que le vaisseau ne va pas à leur guise et suivant leur bon plaisir ; ils n'aiment pas d'être gouvernés et voudraient toujours se gouverner eux-mêmes. Malheur à une maison religieuse où les supérieurs tâchent de s'accommoder au goût des inférieurs! Quand le pilote, au lieu de se régler d'après la boussole, consulte le goût des nautonniers, le vaisseau ne saurait avoir une heureuse navigation et il finit souvent par un triste naufrage. Si un religieux veut arriver au port de la félicité éternelle , qu'il se laisse gouverner.
Mais , mon fils , veux-tu comprendre encore mieux ce que c'est que l'obéissance? C'est un tombeau. Qu'est-ce qu'obéir ? C'est ensevelir sa propre volonté. Pour qu'il y ait unité dans une maison religieuse , il faut qu'il n'y ait qu'une seule volonté , et c'est la volonté du supérieur. Toutes les volontés particulières doivent être ensevelies dans la sienne. 0 qu'heureux est le religieux qui peut dire avec vérité : J'ai enseveli dans l'obéissance tout le vouloir et le non vouloir qui étaient en moi ! Ce religieux s'est
ainsi dépouillé de toul ce qui pouvait l'empêcher de monter au ciel : il est véritablement mon disciple, car avant de prendre N croil pour me suivre, il a commencé par renoncer a soi-même. Au contraire un religieux qui garde sa volonté et qui fait ce qui lui plaît, n'est pas mort au monde, ou bien on peut dire qu'il est semblable à un mort qui n'est pas enseveli , et qui exhale une odeur insupportable.
Que dirait-on, mon fils, de celui qui, par fantaisie et sans eause, tirerait de son tombeau un corps mort depuis longtemps ? Ne serait-ce pas une chose indigne et horrible? Mais désobéir aux lois de ton institut ou aux ordres de ton supérieur , qu'est-ce autre chose que tirer du tombeau le vouloir et le non vouloir qu'en entrant en religion tu avais ensevelis, bien résolu de les y laisser toujours ? El parce que tu appelles le vouloir pouvoir, et qu'au lieu de dire : je ne veux pas; tu dis : je ne peux pas; crois-tu pour eetle raison, que ce sera uneexcuse auprès de moi ? Tu le trompes. Lorsque tu dis à ton supérieur : Gela m'est impossible, c'est à moi que tu le dis, et je sais bien ce que chacun peut et ce qu'il ne peut pas, je connais ce qu'il a dans le cirur , comme ce qu'il a sur les lèvres ; et je comprends si celte impossibilité qu'il allègue signifie qu'il ne veut pas s'incommoder pour l'amour de moi et qu'il craint d'avoir de la fatigue. Et quand même le supérieur accepterait PEnp 20
cette fausse excuse et n'examinerait pas s'il y a impossibilité ou non, l'inférieur n'aurait pas lieu de s'en felici ter; car la chose n'en restera pas là. Je l'examinerai à mon tour , et la sentence de mon tribunal sera sans subterfuge et sans appel. On peut bien tromper des hommes et leur faire prendre une chose pour l'autre ; mais Dieu connaît également tout, et ses regards pénètrent dans le fond des cœurs.