‹ De la perfection religieuseChapitre 40 sur 80 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Combien l'obéissance religieuse est agréable à Dieu.

Mon fils, tu sais quels ont été les tristes effets de la désobéissance d'Adam, lorsque non-seulement il fut banni du paradis terrestre , mais encore maudit avec toute sa postérité. Travailler péniblement à la terre, manger son pain à la sueur de son front , toutes les misères qui ailliiient le genre humain , sont les suites funestes de la malédiction qu'il attira sur lui. La désobéissance qui est fille de l'orgueil ne pouvait pas produire d'autres fruits.

Tu sais aussi quelles furent au contraire les suites heureuses de l'obéissance d'Abraham ; non-seulement il fut béni avec sa famille entière, mais toutes les nations de l'univers ont été bénies dans sa postérité , et la promesse lui fut faite que de lui naîtrait un jour le Sauveur , celui qui devait par son obéissance ouvrir les portes du ciel que la désobéissance avait fermées. En Borie qu'on |>«'ut dice que tons les dons célestes, toutes les grâces et toutes les vertus sont «les effets de l'obéissance et des bénédictions qu'elle a méritées. Gela seule devrait suflire pour faire comprendre aux religieux combien j'aime l'obéissance et combien la désobéissance me déplaît.

De plus , si l'obéissance qu'on rend à un commandement exprès, et qui semble en quelque manière être forcée, m'est si agréable que je lui accorde une si ample récompense , je dois aimer bien davantage l'obéissance, religieuse, dans laquelle l'homme s'oblige à observer jusqu'à mes conseils, sans y êlre excité par aucun ordre, mais par un sincère amour et contre les inclinations de la nature.

Oui , mon fils , quand je vois l'homme , qui est naturellement porté à la grandeur et à la gloire s'abaisser pour l'amour de moi, s'appliquer à des choses qui paraissent viles aux yeux du monde, et bien loin de rechercher les applaudissements des hommes , se plaire à en être méprisé à cause de moi; quand je vois qu'il se dépouille de sa propre volonté et du désir des honneurs, et que pour me faire plaisir, il se soumet à un autre homme qui est son égal, et auquel peut-être il eût commandé, s'il fût resté dans le siècle, comment me serait-il possible de ne pas l'aimer d'un grand amour? Puis-je rester indifférent pour une obéissance qui engage les religieux à tant faire pour l'amour de moi? Non, non, mon fils, on ne peut rien perdre à faire beaucoup pour Dieu; si quelqu'un triomphée cause de moi des inclinations de la nature, et s'abaisse devant les hommes par l'obéissance, je saurai l'exalter à mon tour.

Une autre propriété de l'obéissance , c'est

qu'elle rend Ics inférieurs doux et iraitables, et qu'elle 1rs habitue à être prompts au moindre signe de ceux qui ont l'autorité sur eux. Il n'y a rien qui puisse donner a un supérieur autant de consolation et de soulagement que d'avoir des inférieurs qui se laissent conduire avec docilité. 0 qu'il est beau de voir un religieui qui se met joyeusement à la chose qui lui est commandée, qui la laisse avec une egale joie, pour en faire une autre, si le supérieur le juge à propos, et qui , en un mot , se montre toujours prêt à faire volontiers ce qu'on lui ordonne! Au contraire, il n'y a rien qui afflige un supérieur et qui le fasse gémir sous le poids de sa charge, comme d'avoir des inférieurs difficiles, et qui n'obéissent qu'avec peine, semblables à des - de somme, qui regimbent, quand on veut leur mettre un fardeau sur le dos, qui le jettent à terre, ou qui le portent si mal. qu'on est obligé de prendre bien des précautions pour empocher qu'il ne tombe.

Le supérieur qui a des sujets peu obéissants , ne peut jamais se (ier a eux , tellement que pour leur faire exécuter un ordre , qui d'ailleurs ne présente aucune difficulté, il faut quelqu s'y prendre avec plus de précautions que si l'on avait affaire avec un animal indompté. Au lieu que c'est l'inférieur qui doit avoir une crainte respectueuse pour son supérieur, il arrive au contraire par le défaut d'obéissance que c'est le

supérieur qui craint son inférieur, et qu'il évite de lui rien commander, ou de le reprendre, en le laissant suivre ses goûts , de peur de lui donner occasion de scandaliser les autres par son indocilité. 0 misère inexprimable ! ô religieux indigne dece nom! que ne reslait-il dans le siècle , pour y vivre à sa fantaisie ? au moins ce serait à ses dépens et non pas aux miens. En religion c'est au prix de mon sang qu'il veut suivre sa volonté, injustice criante qui ne saurait demeurer sans châtiment. C'est en même temps un désordre funeste , capable de causer la ruine d'une maison religieuse , et qui pour ce motif est digne de toute ma colère.

Les enfants d'obéissance se conduisent bien autrement. Tandis que le désobéissant ne reçoit que malgré lui les ordres de son supérieur, qu'il ne les exécute pas, ou qu'il les exécute mal, en se contentant de l'apparence , le bon religieux n'éprouve pas de peine à recevoir des ordres, et il obéit également sans peine. Le supérieur peut traiter avec lui en toute assurance ; il n'a pas besoin de prendre de précautions, car il a confiance en lui , et quand il lui a commandé une chose, il est persuadé qu'il l'exécutera, quand même elle serait difficile.

Une autre raison qui me rend encore l'obéissance religieuse très-agréable, c'est qu'elle renferme l'exercice de beaucoup d'autres vertus. Ainsi lorsque par le motif de l'obéissance un re-

ligieux se soumet à d'autres qui sont ses égaux ou ses inférieurs , il exerce l'humilité ; lorsque les ordres de son supérieur présentent des dillicullés et qu'il les surmonte , il exerce la force ; quand il supporte des peines en accomplissant des choses contraires aux sens età la nature, c'est de la patience; et s'il fait tout cela pour moi, c'est de la charité. Et comme toutes ces vertus ont accompagné mon obéissance, on peut dire que le religieux obéissant est mon fidèle imitateur, qu'il est semblable à moi, et que cette ressemblance, qui me le rend très-cher, lui fait obtenir d'autant plus de mérites et de grâces qu'il pratique un plus grand nombre de vertus.

Mon fils, le don que l'on fait à quelqu'un est d'autant mieux reçu que l'objet donné a plus de valeur, et si le donateur est excité par un pur motif de bienveillance plutôt que par intérêt , son présent est encore plus agréable. Telle est l'obéissance religieuse : il n'est pas possible de me faire un don qui me plaise davantage. Car en me donnant la liberté, le religieux me donne ce qu'il possède de plus précieux et de plus excellent , et il n'est pas excité à le faire par des motifs de vanité ou de respect humain, mais uniquement par l'amour qu'il me porte. Voilà pourquoi le don et le donateur me sont trèsagréables. Et il ne faut pas penser que pour m'avoir beaucoup donné et pour avoir été liberal

envers moi , il en soit après cela moins riche : dans la vie spirituelle, plus on donne à Dieu, plus on gagne.

On peut dire que l'état religieux est comme une vigne qui m'appartient et qui. m'est trèschère. Ses statuts et ses règles sont comme les ceps et les pieds d'arbre que j'y ai plantés de ma propre main et non sans fatigue. Les ouvriers de cette vigne sont ceux que j'appelle du monde, et leurs talents divers sont les instruments que je leur mets entre les mains pour faire fructifier mes plantations.

L'intendant que j'y ai établi, et qui distribue leur tache à chacun des ouvriers , c'est l'obéissance. Tous entrent dans la vigne, mais tous n'y font par un travail également utile et méritoire. Ceux qui cultivent soigneusement les arbres et les ceps de cette vigne, c'est-à-dire les religieux qui observent exactement leurs constitutions et leurs règles, me sont très-agréables et je leur prépare une juste récompense pour avoir ainsi travaillé au bien de l'état religieux. Mais les désobéissants qui ne font que dégrader la vigne au lieu de la cultiver, comment pourrais-je les voir avec plaisir? Manquer à une règle qu'est-ce autre chose que couper un cep , ou l'arracher de terre ? Et agir ainsi n'est-ce pas détruire la vigne, c'est-à-dire travailler à la ruine de l'état religieux ? Mais autant la désobéissance me déplaît à cause des ravages qu'elle cause dans ma

vigne, autant l'obéissance m'est agréable, parce qu'elle la conserve, qu'elle la cultive et qu'elle lui fait produire une grande abondance de fruits.

si

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