‹ De la perfection religieuseChapitre 43 sur 80 · CHAPITRE Wlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Wlll

De l'utilité de l'obéi* : use.

Seigneur, malgré les biens sans nombre et les grands avantages qu'un religieux reçoit de

l'obéissance il semble qu'il eut été plus utile, si vous aviez voulu commander vous-même, et si s.ins l'entremise d'aucun supérieur, vous aviez daigné nous gouverner en personne. Alors nous aurions obéi promptement; alors nous n'aurions jamais murmuré; vous ne nous auriez jamais donné occasion de nous plaindre, et votre gouvernement eût été en même temps de la plus grande force et de la plus grande suavité. Que si vous ne jugiez pasce moyen convenable, au moins vous auriez pu nous envoyer un ange pour nous gouverner; il nous aurait inspiré plus de resp etile confiance que des hommes comme nous.

— Mon fils, de U;ls sentiments ne proviennent que (Je l'amour-propre , et ils sont bien loin d'être raisonnables. Si les religieux étaient de purs esprits , il conviendrait peut-être qu'ils fussent gouvernés par moi ou par un ange ; mais étant composés d'esprit et de corps , il fallait pour les gouverner un supérieur qui leur fût semblable en nature , et tel est l'ordre que ma Providence a établi dans le gouvernement

l'univers. Quand il a été question de convertir le monde à mon Evangile , je n'ai pas envoyé des anges, mais des hommes; et c'est par des hommes, que je continue de gouverner mon Église. Pareillement les ordres religieux n'ont pas été fondés par des anges, mais par des hommes , et il est convenable que ce soient des hommes qui les gouvernent.

Supposons qu'une maison religieuse ait un ange pour supérieur, l'obéissance y serait-elle beaucoup plus parfaite? N'entendrait-on pas les inférieurs se plaindre bien des fois? Si cet ange qui est notre supérieur, diraient-ils, avait éprouvé, comme nous , les incommodités de la chair, s'il connaissait par expérience le fardeau du corps et les peines de la vie présente, il aurait pour nous plus de compassion et d'indulgence. De plus , n'y a-t-il pas bien des excuses qui sont acceptées des supérieurs, et qu'un ange ne recevrait pas? Combien de scrupules , combien de doutes surviendraient à chaque instant à plusieurs religieux s'ils étaient gouvernés par un supérieur invisible? Enfin le devoir d'un supérieur n'est-il pas d'aider ses inférieurs par le bon exemple de sa vie , encore plus que par ses paroles? Et que pourrait-il offrira l'imitation s'il était un pur esprit? Ah! que le supérieur soit plus parfait que ses inférieurs, qu'il ait une vertu angélique; mais il n'est pas expédient qu'il soit un ange.

Si un ange était supérieur, dis-tu, on aurait plus de respect pour lui, on l'aimerait davan- OQ lui obéirait plus volontiers. Non, mon (ils, il n'en serait pas ainsi. C'est moi qui suis le supérieur, et celui «jui ne m'aime pas, et qui ne sait pas m'obéir dans la personne d'un homme qui tient ma place, ne m'aimerait et ne I n'obéirait pas mieux , si c'était un ange. Souviens-toi de ces paroles de Jean, mon disciple bien-aimé : si vous n'aimez pas votre prochain que vous voyez, comment pourrez-vous aimer Dieu que vous ne voyez pas? Je dis pareillement aux religieux : si vous n'obéissez pas à un supérieur que vous voyez, comment obéirez-vous à un supérieur invisible?

C'est l'humilité qui donne à l'obéissance une grande partie de son mérite, mais serait-ce une œuvre d'humilité d'obéir à un ange? Au contraire, lorsque des religieux se soumettent à un homme pour l'amour de moi, qu'ils l'honorent comme tenant ma place, et qu'ils lui obéissent comme à moi-même, alors ils font un acte méritoire d'humilité. Ce n'est pas assez dire; il y a encore dans leur obéissance de la force et de la grandeur d'âme, la foi s'\ trouve avec l'espérance et la charité, en sorte que cette soumission, m'est d'autant plus agréable quVIle suppose la réunion d'un plus grand nombre de vertus. Voila l'avantage d'obéir à un homme ; mais crois-moi, mon lils, l'orgueilleux qui ne se sou-

met pas volontiers à un homme pour l'amour de moi, ne voudrait pas non plus se soumettre à un ange.

En un mot, c'est ma volonté qu'il s'agit d'accomplir, et peu importe qu'elle te soit déclarée par un homme ou par un ange. Il ne faut pas tant faire attention, à celui qui parle qu'à celui au nom duquel il commande. Quand il faut arroser un jardin, l'essentiel est que l'eau y vienne, peu importe que ce soit par des canaux d'argent ou par des canaux de plomb.

Veux-tu maintenant savoir, mon fils, quels sont les avantages de l'obéissance? N'est-il pas vrai que si un homme se trouvait sur un cheval fougueux parmi des précipices , ce serait un grand service à lui rendre de le sauver de ce péril, en prenant la bride et en conduisant le cheval ? Et s'il refusait un secours si opportun , ne serait-ce pas une insigne folie de sa part? Ce cheval fougueux c'est la nature avec ses penchants déréglés, par les précipices il faut entendre les illusions auxquelles est exposé le religieux dans la vie spirituelle, et le supérieur est celui qui vient le conduire par la main, pour qu'il ne fasse pas de chutes. Juge donc, mon fils, combien serait grande et digne de châtiment la folie d'un religieux qui ne voudrait pas se laisser conduire par son supérieur.

Tu peux faire encore une autre comparaison. Pour ne pas s'enfoncer et se noyer dans une eau

profonde, rien n'est plus sûr. en nageant , que d'être soutenu par quelqu'un. Tel est le religieux obéissant, quan 1 il se laisse gouverner par son supérieur, c'est comme s'il nageail entre les bras d'un autre, avec d'autant plus d'aisance et de sécurité.

Une autre utilité de l'obéissance est de délivrer le religieux d'une infinité d'ennuis et de désagréments. Combien n'y a-t-il pas d'inquiétudes qui font le tourment d'un homme du monde! Semblables aux petits de la vipère qui n'éclosent qu'en déchirant le sein de leur mere, mille soucis lui rongent sai sprit et le cœur. Quand

même il n'aurait pas à s'inquiéter des besoins de son ménage et des inleièts de sa fortune, la seule site de se conduire soi-même devient une peine insupportable : a quoi faut-il se décider? Comment s' 3 prendra-t-il ? Quels sont les moyens les plus convenables pour réussir? C'est une suite continuelle d'embarras, auxquels il faut encore joindre ceux de la vie spirituelle, bien plus graves et d'une plus ■ conséquence.

Car ceux qui ont à cœur de me plaire doivent bien examiner, a chacune de leurs actions, si elles snni conformes ;i ni' n désir, s'ils ont agi par un moni d<« charité, s'ils ont observé toutes igles de la discrétion , el après une foule d'anxiétés, ils ne s ni pi> encore sûrs d'avoir fait ce qui m'était agi éable.

L'obéissance délivre un religieux de tour.

inquiétudes; elle ne lui en laisse qu'une, c'est d'obéir; le reste est entre les mains du supérieur. C'est à lui à régler ce qui est à faire et à déterminer le quand et le comment; c'est à lui à chercher les moyens les plus convenables et à pourvoir ses inférieurs de tout ce qui leur est nécessaire ; il remplit à leur égard l'office de père, de mère, de pourvoyeur, de guide et de maitre. Qu'est-ce donc après tout de vivre dans l'obéissance ? N'est-ce pas remettre tout son fardeau sur les épaules d'autrui ? Dis-moi, mon fils, si tu te trouvais dans une forêt dangereuse, remplie de bêtes farouches, et si tu étais en même temps chargé d'un pesant fardeau, sans connaître ton chemin, ne te rendrait-il pas un service bien agréable celui qui non-seulement voudrait te guider dans cette forêt, mais se chargerait encore de ton fardeau, pour te laisser la faculté de marcher plus à l'aise ? Sache donc apprécier le bienfait de l'obéissance et ne sois pas ingrat envers ceux qui te rendent un service aussi important.

Un autre avantage de l'obéissance est de rendre meilleures les choses déjà bonnes par elle: -mêmes et de donner un grand prix à celles qui ne sont d'aucune valeur. Celui qui dans une bonne disposition, et d'après son choix s'acquitte d'une bonne œuvre fait bien, et il a du mériie en proportion de la bonté de son œuvre et de sa disposition. Mais celui qui fait par obéis-

sance la môme œuvre avec la môme disposition , acquiert un plus grand mérite. Car à la valeur d.' cotte bonne œuvre vient se joindre celle de l'obéissance.

L'obéissance est môme si puissante et si fructueuse qu'elle donne delà valeur à des œuvres qui n'eu ont aucune par eli. s-mèmes et dont on ne saurait se dispenser, comme par exemple, de manger , de dormir , de marcher. Ces actions indifférentes me deviennent agréables, quand un religieux les fait par obéissance, et j'ai coutume de les récompenser , en raison de la charité qui les accompagne. Bien plus, il arrive quelquefois, par Tetre t de l'obéissance, qu'il y a plus de melile à ne pas faire une bonne œuvre qu'à la faire. Un religieux qui s'abstient de jeûner pour obéir à son supérieur fait mieux que celui qui jeune par une dévotion de son choix : celui-ci n'a que le mérite du jeûne, et celui-là, outre le mérite du jeûne qu'il avait le désir d'observer, a de plus celui de son obéissance.

D'après cela, mon fils, tu peux juger si ce n'est pas un grand privilège que j'ai accordé aux religieux dans le vœu d'obéissance. Puisque c'est une vertu si importante et si avantageuse, vois combien doivent me déplaire les religieux qui ne lui sont pas fidèles, et combien de mérites on perd en faisant par sa volonté propre ce qu'on pourrait faire par obéissance. Ne néglige

pas, mon fils, un moyen si facile d'acquérir beaucoup de mérites. Toute œuvre qui est marquée au coin de l'obéissance, quelque petite qu'elle soit d'ailleurs , est d'un grand prix sur la terre et dans le ciel.

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