‹ De la perfection religieuseChapitre 44 sur 80 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Combien il est convenable que 1<' religieux soit obéissant.

Mon fils, si ta as dessein d'otre mon fidèle imitateur , il faut te résoudre à embrasser de tout ton cœur la vertu d'obéissance , et à la pratiquer sans cesse avec la plus grande exactitude. Souviens-loi que par amour pour toi j'ai pris la forme d'esclave et que j'ai voulu me soumettre et obéir à des hommes. J'ai protesté hautement que je n'étais pas venu pour faire ma volonté , mais celle de mon père, qui m'avait envoyé; je me suis empressé d'observer les commandements de la loi ancienne, quoique je n'y fusse pas obligé; pour n'y pas manquer, rien n'a pu m'arrêter, dì la douleur, ni L'ignominie, ni la mort, et môme, selon les paroles de Jean, mon évangélisle, j'ai appelé l'obéissance ma nourriture. En effet , je ne trouvais en rien sur la terre autant de goût et de plaisir qu'à faire la volonté de mon Père , et il m'était si doux de lui obéir , que malgré les répugnances de l'humanité, jtei accepté volontiers le calice qu'il m'avait envoyé, et que toute l'amertume de ma passion s'est changée en douceur. En voyant ainsi combien j'ai eu faim et soif de l'obéissance , comment le

religieux pourrait-il en concevoir de la crainte ou du dégoût ? Est-il convenable que le serviteur dédaigne les aliments qui plaisent à son maître ?

Mais que trouves-tu, mon fils, qui te déplaise dans l'obéissance? Est-ce de te voir soumis à un homme? as-tu honte d'obéir aux commandements de ton semblable? Et moi qui suis le Seigneur de l'univers, la sagesse du Père céleste, j'ai bien voulu néanmoins me soumettre aux hommes, mes créatures, et ce ne fut pas d'une manière passagère ou pour une fois seulement , mais mon obéissance a été continuelle, depuis le moment de ma naissance jusqu'à la mort ignominieuse de la croix. Et j'ai obéi non-seulement à des personnes justes et sages telles qu'étaient ma mère et Joseph , mon père nourricier , mais encore à des méchants et à des juges iniques , tels que furent Anne, Caïphe, Hérode , Pilate , lesquels sachant bien que j'étais innocent et n'ayant aucun grief contre moi , ne laissèrent pas néanmoins de me condamner à la flagellation , aux épines, à la croix, et tous ces supplices je les ai acceptés sans me plaindre, sans en appeler, sans proférer une seule parole. J'ai obéi même aux valets qui m'ont maltraité sans raison , qui m'ont donné des soufflets, qui m'ont craché au visage , qui m'ont traîné honteusement à travers les rues et les places publiques. Alors je n'ai fait entendre aucune plainte , et

quoiqu'il m'eût été facile d'en tirer vengeance et de les punii- justement du mal qu'ils me faisaient , je ne l'ai pas voulu , mais j'ai promplement exécuté tout ce qu'ils m'ont commandé . et

bien loin de leur montrer de la colere, je n'ai éprouve a leur égard que des sentiments de

compassion.

Apres cela . mon fils, l'obéissance doit-elle encore te paraître si dure et si difficile? Pour obéir, tu n'as pas encore été, comme moi, lié à une colonne et Ilagelle, tu n'as pas encore été traîne . comme moi , par les rues de la ville , la corde au cou et les mains garrottées. Quoi! j'ai voulu obéir, moi qui suis ton Seigneur et ton Dieu , je me suis dévoué par obéissance à toute espèce de tourments et d'ignominies, et tu craindrais d'obéir dans des choses qui ne t'apportent que de la gloire et du mérite? Juge toimême comment tu dois obéir à ton supérieur , et s'il est convenable que tu conçoives du ressentiment quand il t'ordonne une chose qui n'est pas de ton -oui. Fùl-elledilìieile, pourvu qu'elle ne soit pas au-dessus de tes forces, obéis promptement à mon exemple, et prends garde aux ruses (Je l'ennemi : car il tâchera souvent de te persuader qu'une chose est dillicile , afin que tu l'abandonnes et que tu perdes le mérite de l'obéissance. Ainsi fit-il à l'égard d'Adam et d'Eve. S'abstenir de manger des fruits d'un arbre , c'était une chose bien facile dans un jar-

din de délices, où il y avait tant d'autres arbres et une si grande abondance de fruits. Mais le démon pour les tromper et leur faire transgresser le commandement de leur Créateur, leur persuada qu'il était trop difficile de s'y soumettre.

Ainsi , mon fils , ne prends jamais la difficulté pour excuse. Doit-il paraître difficile au serviteur de passer par où son seigneur a passé lui-même avec beaucoup plus de peines? Mais quand même la chose commandée aurait des difficultés réelles, pourvuqu'elle ne soit pas impossible, cela suffit; un bon religieux se met aussitôt en devoir de l'exécuter.

Mon fils, tant que l'oiseau est dans la campagne, il vit à son gré; niais est-il enfermé dans une cage, il ne fait plus rien qu'au bon plaisir de ceux qui l'y ont mis. Quand tu étais dans le monde, tu agissais comme il te plaisait, tu portais des habits à ta guise , tu prenais tes repas à l'heure que tu voulais, et tout cela était à ton choix, puisque tu étais alors maître de toimême, et que c'est l'usage dans le monde que chacun se gouverne comme il l'entend. Mais en renonçant au siècle tu as renoncé à ce pouvoir ; maintenant tu as en religion un autre supérieur, que tu as choisi toi-même, qui tient ma place, et auquel tous obéissent : il ne t'est plus libre de te gouverner toi-même. Vouloir vivre en religion comme on vivait dans le siècle, c'est montrer qu'on n'a pas véritablement quitté le siècle ,

mais qu'on est entré avec lui en religion, c'est ótre religieux .1 l'extérieur, tandis qu'intérieurement (m est ancore séculier, ou pour mieux dire, c'est

M vouloir être , ni l'un, ni l'autre.

Une maison religieuse ne subsiste quo par l'obéissance, et les membres dont elle est composée ne s'\ maintiennent en beta1 étal que pilleur union avec celui qui en est comme la tète. Ce qui fait l.i force d'une ville, c'est la bonne harmonie qui rogne parmi ses habitants; la concorde est l,i source de la prospérité. Ainsi le principe conservateur de l'état religieux et ce qui est capable de le rendre florissant , c'est l'union des inférieurs avec le supérieur, qui se fait par l'obéissance. Car où règne l'obéissance , la aussi règne la concorde. Mes Apôtres étaient en petit nombre, et d'une condition vile aux yeux du monde, et cependant ils ont fait de grandes choses, parce qu'il régnait entre eux la plus parfaite harmonie, et qu'ils ont été parfaitement soumis a m.; volonté, au point qu'ils ont mieux aime perdre la vie que d'être infidèles à leur mission. Ils sont morts par obéissance, si toutefois on peut dire que h mort supportée par obéissance soit une véritable mort. Puisque les Apôtres, a l'exemple de leur maître, ont moins craint de mourir que de désobéir, n'est-ce pas méconnaître la valeur de l'obéissance, que de s'en écarter, en quoi que ce soit, même en matière peu considérable?

Dans l'état militaire on regarde la soumission des soldats aux capitaines comme une chose si importante , que souvent une légère désobéissance est punie de mort. Et cependant, quand un homme devient soldat, il ne s'engage par aucune promesse , il ne prononce pas de vœu d'obéissance , il fait seulement profession de suivre son commandant à la bataille , à la défense d'une place , à ce qui concerne le service militaire. Que si dans la milice du monde on exige une si exacte subordination, et qu'on n'y permette pas la moindre désobéissance, que doit-on dire de l'état religieux, où personne n'est admis, s'il ne fait pas d'abord vœu d'obéir? Là sans doute on peut encore moins tolérer la désobéissance; elle est plus incompatible avec la profession religieuse qu'avec la profession militaire.

On en voit quelques-uns qui sont contents , il est vrai, d'avoir un supérieur, mais à condition qu'il ne leur commandera rien qui puisse leur déplaire. Ce n'est pas là le propre d'un religieux qui tend à la perfection, c'est vouloir être religieux de nom seulement et n'avoir pour supérieurs que des statues inanimées et insensibles. Il en est d'autres qui sont contents d'avoir un supérieur qui soit attentif à tous leurs besoins, qui ait du zèle à les pourvoir de tout ce qui leur est nécessaire pour la nourriture, le vêtement et le reste, qui s'empresse en un mot de les favoriser en tout ; mais ils ne voient pas avec plaisir

qu'il soit exact observateur de la discipline , et que pour la garder il exige se\erement l'obéissance de ses inférieurs. Celte disposition est eocore moins raisonnable et plus éloignée de la

perfection que la précédente. C'est vouloir à proprement parler que le supérieur ait sous lui non pas de bons religieux, niais des hommes sans règle et qui vivent a leur aise; c'est vouloir qu'il ait soin des corps et qu'il ne s'inquiète pas de conduire les âmes a la perfection spirituelle; c'est vouloir, en un mot , trouver en lui un bon compagnon plutôt qu'un bon supérieur.

Celui qui veut que son supérieur ne fasse pas l'oilicede supérieur, donne à croire qu'il ne fait pas lui-môme celui d'inférieur.

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