‹ De la perfection religieuseChapitre 45 sur 80 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Du premier degré d'obéissance , qui consiste dans l'exécution.

Mon fils, ne pense pas avoir beaucoup fait, lorsque tu as fidèlement exécuté le commandement de ton supérieur. Ce n'est que le premier degré d'obéissance et il est commun à toutes sortes de sujets et d'esclaves. Il se trouve même dans les bêles brutes qui vont partout où veulent leurs conducteurs, et qui font ce qui plaît à celui qui a soin d'elles. Ce serait donc une chose bien misérable , qu'un religieux , refusant de faire ce que son supérieur lui commande , se laissât devancer par les animaux sans raison.

Mais quoique ce premier degré d'obéissance qui consiste dans l'exécution de ce qui est commandé soit encore bien bas , il ne laisse pas néanmoins de me plaire quand il a toutes les conditions requises. Quatre qualités ont rendu mon obéissance agréable à mon Père céleste ; elle a été prompte, entière, forte et persévérante; Voilà les quatre conditions qui me feront agréer l'obéissance du religieux , et elles lui seront d'autant plus faciles qu'il aura un plus ardent désir d'être mon fidèle imitateur.

Ne pas obéir promptement et sans retard,

c'est un défaut qui nie déplaît beaucoup, surtout quand il procedo . comme cela arrive quelquefois, d'une volonté froide et lâche, mauvais effet d'une plus mauvaise e;iuse. Celui qui a la facilité d'obéir sur-le-champ , et qui diffère sans raison, outre qu'il perd du temps, se met en danger

île ne pouvoir plus fane, un pou plus tard, ee qui lui élait commando. Si le délai provient de ee «pie le religieux appliqué a quelqu'une de ses affaires n'aime pas deqoiller son occupation, il me déplaît encore beaucoup; n'est-ce pas en e lV<t montrer qu'il se préférée son supérieur, et quii met ee qui le concerne au dessus des obligations de l'obéissance. Le vrai obéissant quille tout et laisse imparfaites ses propres affaires, pour que son obéissance soit parfaite. 0 combien me sont agréables les religieux, qui, pour informer exactement à la règle ou aux ordres du supérieur, abandonnent tout , au premier signe, qui laisseni leurs occupations les plus chères et jusqu'à leurs pratiques de dévotion, et qui me laisseni moi-môme, lorsque l'obéissance les appelle, au moment OÙ ils s'entretienuentavec moi dans l'oraison! Celle promptitude ne peut jamais manquer de me plaire.

Combien me déplaisent au contraire ceux qui consultent plutôt leur amour-propre que ma volonté, et qui, pour ne pas se priver de leurs aises ou pour ne passe déranger de leurs affaires, sont tardifs à se rendre où l'obéissance les

appelle ! Et lorsque c'est pour l'oraison et pour les exercices de piété qu'ils ont de la lenteur à obéir, combien ils font de mal à la communauté en même temps qu'à eux-mêmes, surtout si l'on observe que, quand il est question des récréations ou des commodités du corps , ils montrent beaucoup de zèle et d'activité! Il serait avantageux pour eux et pour les autres , qu'on ne les vît jamais en public , parce que n'ayant aucune excuse plausible, leur conduite est un véritable scandale. Considère les forçats de galère, combien ils sont prompts à obéir! à peine a-t-on donné le signal qu'ils sont aussitôt à l'œuvre, et ils sont si habiles que tout en faisant la chose commandée , ils crient déjà qu'elle est faite. C'est la crainte des coups qui leur donne cette promptitude d'obéissance ; dans un religieux ce doit être l'amour seul , et l'amour a plus de force que la crainte. Aussi doit-il être plus prompt à obéir que les forçais.

Ce n'est pas seulement dans les galères , parmi les chaînes et les fouets , qu'on peut voir une prompte obéissance : elle se trouve aussi dans le palais des princes. D'où vient que les serviteurs des grands du monde ont tant de zèle au service de leurs maîtres? Qui est-ce qui leur donne tant d'empressement? Est-ce l'espérance du salaire ? Mais il y en a un bien plus grand à espérer de moi. Est-ce l'affection qu'ils ont pour leur maître? Mais ils devraient m'aimer bien davantage, soit

à cause de ma bonté , soit à cause de mes récompenses , qui sont incomparablement plus grandes que toutes celles des princes de la terre. Mais si des religieux ne sont pas prompts à obéir, c'est qu'ils n'ont pas assez d'amour pour moi ; l'amour leur donnerait de la diligence. Ah! il n'est que trop vrai que les enfants du siècle ont plus de prudence que les enfants de la lumière.

La seconde qualité de l'obéissance religieuse est d'être entière , comme la mienne l'a été. Pour en être persuadé, il devrait suffire à un religieux de penser que telle est ma volonté et l'intention de ses supérieurs. Il y en a quelques-uns qui obéissent exactement dans les choses importantes , mais qui ne se font pas scrupule de désobéir dans les petites. 11 en est d'autres qui pensent que c'est assez de faire une partie de ce qui leur est commandé , et qu'ils peuvent laisser le reste. Singuliers interprètes de l'obéissance! je ne sais où ils ont trouvé ce principe commode qu'il n'est pas nécessaire d'exécuter tout ce que le supérieur commande; niais quand ils firent vœu d'obéissance , entendaient-ils obéir en quelque chose seulement ou bien en tout? pour quelque temps, ou pour toujours? à quelques ordonnances, ou à toutes? Et si dans leur voeu , ils se réservaient quelques exceptions, qui est-ce qui a reçu leur vœu de cette sorte? Pour moi je l'ai accepté en entier et non pas à demi. Si un serviteur ne faisait qu'une partie de ce que son maître lui

commande ou n'obéissait que quand cela lui semblerait bon , il y a grande apparence qu'on ne le garderait pas longtemps, ou bien si on le gardait encore, on verrait un peu plus lard, quand il serait question de régler les comptes, si le maître est redevable au serviteur ou le serviteur au maître. Celui qui ne sert pas selon la volonté de son maître est plutôt digne de châtiment que de récompense. Quant aux religieux infidèles qui n'ont pas une obéissance entière , le temps viendra aussi pour eux de régler leur compte , et alors on examinera s'ils sont dignes d'être punis ou récompensés.

La troisième qualité de l'obéissance est d'être forte. U y a des religieux qui sont courageux à obéir, mais seulement dans les choses faciles, qui réussissent à leur satisfaction, ou qui sont conformes à leur goût. Cette obéissance n'est pas la marque d'une grande force d'âme et ne saurait m'être bien agréable. Il n'y a pas de barque si chélive qui ne vogue bien par un vent favorable, et l'homme le plus faible marche facilement quand le chemin est uni. C'est dans les choses difficiles qu'on reconnaît le vrai obéissant; c'est quand il supporte courageusement des peines et des incommodités pour ne pas manquer à l'obéissance, quand les fatigues ne lui inspirent ni excuses, ni tergiversations, quand enfin aucune difïieullé ne l'arrête. 0 combien tu te trompes, mon fils, lorsque pour ne pas être

inquiété trop souvent par les ordres du supérieur, tu te montres difficile, dans la pensée que celui qui est trop focile est surchargé de toutes sortes d'offices parle supérieur! Qu'estce que cela, mon lils, sinon accuser le supérieur d'indiscrétion ?

Si je le donne assez de force et de santé pour supporter cette fatigue . pourquoi le plains-tu , comme si elle était excessive? Ne sais lu pas que le mérite augmente en proportion de la peine , et pourquoi refuser la riche couronne que je te présente ? Au lieu de montrer de la force , tu te laisses vaincre par une lâcheté coupable. Mais souviens-toi, mon fils, de l'exemple que je t'ai donné. Je pouvais te sauver par des moyens faciles , et cependant , j'ai mieux aimé , pour ton plus grand bien , choisir les douleurs de ma passion , et j'ai voulu mourir à la fleur de l'âge et de la mort la plus cruelle et la plus ignominieuse.

La quatrième qualité de l'obéissance est d'être persévérante ; sans cela elle perd son mérite et sa couronne. J'ai donné encore un grand exemple de cette persévérance , en obéissant jusqu'à la mort, sans ótre découragé par les dillicullés ou arrêté par les obstacles. Mes apôtres aussi ont persévéré dans l'observance de mes commandements jusqu'au dernier soupir de leur vie. Celui qui se relire de la voie de l'obéissance par inconstance , par intérêt temporel ou par respect humain, ne peut se dire mon disciple. Se mettre

PKRK. 23

à l'obéissance, et après avoir commencé, la laisser là sans une juste raison, c'est montrer l'inconstance de l'enfance plutôt que la vertu d'un religieux. Le vrai obéissant ne commence rien sans l'achever, et quand une chose est finie, il en commence une autre, selon les ordres du supérieur.

Page 1