CHAPITRE WVl
Du second degré de l'obéissance , qui consiste dans la volonté.
Mon fils, tu es souvent aveuglé par tes passions, et tu as besoin de guide, mais comme ta volonté est aussi une puissance aveugle, si tu ne veux pas tomber avec elle dans l'abîme, il est nécessaire qu'elle soit appuyée sur moi, et sur celui qui tient ma place. Et) cela consiste le second degré dobeissance; c'est-à-dire qu'il faut non-seulement soumettre ta volonté à celle de ton supérieur, en ne faisant que ce qu'il veut, mais encore tacher que sa volonté devienne la tienne. Pour obtenir cel avantage imile l'industrie d'un bon jardinier et sache pour ainsi dire enter la volonié de ton supérieur fîans ton dme. Les deux rameaux qui sortiront de celle greffé, c'est-à-dire le vouloir et le non vouloir du supérieur, doivent ótre l'objet de tes soins attentifs, et si par basard lu aperçois un auire bourgeon qui pousse, tu le retrancheras, «le peur qu'il ne se développe au détriment de la greffe.
L'obéissance qui appartient à te second degré, doit avoir trois conditions pour m'élre agréable : il faut qu'elle soii volontaire, joyeuse et fervente. Or, ces trois qualités ont une ennemie commune
et très-fàcheuse , qui se nomme répugnance. Celui qui ne parviendra pas à écarter cette ennemie, sera vaincu, il ne pourra obéir ni avec joie ni avec ferveur; et si la répugnance se met aussi dans la partie supérieure de l'âme, la volonté elle-même disparaîtra entièrement.
Mais, mon fils, d'où peut venir cette répugnance que tu sens à obéir? Te semble-t-il peut-être qu'il est triste ou honteux de se soumettreà un autre et de perdre sa liberté? Mais au lieu de t'affliger de cette soumission tu devrais plutôt t'en réjouir. Car quand un religieux se soumet à son supérieur pour l'amour de moi , c'est à moi, comme je te l'ai déjà dit, à moi, Seigneur de l'univers qu'il se soumet et non pas à un homme, ce qui , bien loin de le déshonorer, fait voir la noblesse et l'élévation de son âme. D'un autre côté en foulant aux pieds l'amourpropre, tu montres combien tu attaches de prix à mon amour, et c'est le privilège glorieux d'un bien petit nombre.
Et quand même il y aurait de l'abaissement dans l'obéissance, pourquoi serais-tu fâché de t'humilier devant celui qui tient ma place, puisque moi-même, Seigneur du ciel, j'ai voulu me soumettre à des hommes pour l'amour de toi , et que je leur ai obéi de bon cœur? Souvienstoi, mon fils, qu'obéir est le propre de l'inférieur et que tu n'es pas venu en religion pour commander, mais pour obéir. Si tu regardais la voix
ile Ion supérieur cornino la mienne, el si tu faisais mieux attention qu'en lui obéissant, c'est à moi que tu obéis, tu sentirais do l;i joie chaque fois qu'il to commanderait quelque chose, et tu
mettrais beaucoup ilo bonne Volonté et de ferveur a l'exécuter.
Quant a celte objection qu'en obéissant on perd sa liberté, c'esl une grande erreur. Bien
loin dese perdre, la liberté m perfectionne par L'obéissance; v,w elle te conforme ainsi a la volonté divine , règle infaillible de toute bonne action, et il n*\ a pas de doute qu'une liberté qui s'attache sans cosse au bien est plus parfaite que celle qui se livre quelquefois au mal. Donner une chose à Dieu, ce n'esl pas la perdre, au contraire c'est la mettre en lieu sur, pour qu'elle ne se perde pas.
Pour que l'obéissance de ce second degré me soit agréable, il faut donc qu'elle soit volontaire et non forcée. Il y en a quelques-uns qui, de peur d'être employés par le supérieur, tachent par toutes sortes de moyens d'eeliapperà l'obéissance, ils se cachent, ils s'excusent, ils font semblant d'être occupés ailleurs , et s'il arrive qu'on les trouve et qu'on leur intime la volonté du supérieur, ils ne - \ rendent qu'a regret et comme par force. Hais a quoi leur sert-il île se cacher de leur supérieur , puisqu'ils ne peuvent se cacher de moi , et que c'est moi qui dois les récompenser ou les punir ?
11 y en a d'autres qui obéissent volontiers à un supérieur, et non pas à un autre, comme si je n'étais pas également supérieur en tous. Mais c'est une preuve que quand ils sont obéissants , ce n'est pas pour l'amour de moi. S'ils avaient égard à moi seul, ils ne mettraient pas de différence entre tel ou tel supérieur, et ils obéiraient aussi volontiers à l'un qu'à l'autre.
Combien se trompent encore ceux qui ne se font point scrupule de contrevenir à la volonté de leur supérieur dans les choses spirituelles et de dévotion, comme sont les jeûnes, les oraisons, les mortifications, et autres pratiques semblables ! Quoique ce soient des œuvres bonnes et pieuses, elles ne laissent pas d'être de véritables désobéissances et ne sauraient me plaire.
Il y en a d'autres qui trouvent une grande facilité à obéir , tant qu'on leur commande des choses qui sont conformes à leurs inclinations et à leur goût , mais si c'est une chose qui ne leur plaise pas, alors ils sentent de la répugnance et de la peine et n'obéissent que malgré eux. Il n'est personne qui ne comprenne que ce sont là de grandes imperfections , misérables fruits de l'amour-propre. Et ce qui rend encore ces religieux plus à plaindre, c'est qu'en obéissant ainsi malgré eux et comme par force, non-seulement ils perdent le mérite de leur action, mais Tobéissauce leur devient d'autant plus difficile et pénible qu'ils y trouvent plus de répugnance ; les
malheureux ! ils changent en poison ce qui devait être pour eux la plus douce nourriture. Car ordinairement celui qui n'obéit pas volontiers se laisse aller à des plaintes et 6 îles murmures qui donnent du scandale aux autres, en sorte qu'au lieu îles récompenses qu'il aurait méritées, s'il avait obéi de bon cœur , il ne recueille que des péchés et les peines qui en sont la suite.
Mon fils, veux-tu tUre exempt de toutes ces misères ? ElTorce-toi d'avoir la vraie obéissance ; désire-la efficacement et demande-la sans cesse à celui qui peut te la donner. Ensuite exerce-toi fréquemment à obéir volontiers dans les petites choses comme dans les grandes , et sois bien persuadé que c'est perdre beaucoup de ne pas obéir de bon cœur.
Celui qui est proche de la mort et qui ne peut se résigner à mourir, trouve la mort doublement pénible. De même l'obéissance qui fait mourir la volonté est accompagnée d'une bien plus grande peine, quand on ne sait pas obéir de bon cœur. Il vaut donc mieux faire de nécessité vertu, et ne point traîner la croix par terre, quand on peut la porter sur ses épaules.
On en voit quelques-uns qui marchent volontiers par la voie de l'obéissance, mais qui veulent devancer le supérieur et non pas le suivre. De ce nombre sont ceux «pi ayant un exercice en vue, tachent par divers moyens de faire condescendre le supérieur à leur désir , ils y sont
si attachés et ils y mettent tant d'empressement que s'ils ne peuvent obtenir ce qu'ils demandent, ils en ont du trouble et du chagrin. Et leur imperfection ne s'arrête pas là ; ils veulent encore faire cet exercice à leur manière , et non suivant la direction du supérieur, en sorte que l'avis du supérieur doit céder le pas à leur volonté. Mon fils, quand on laisse la lumière derrière soi, il est impossible de marcher en sûreté. Ton supérieur porte la lumière ; c'est lui qui doit t'éclairer dans le chemin de la perfection , il faut donc que tu le suives , et non pas que tu marches devant lui. Celui qui tâche d'attirer le supérieur à sa manière de voir , n'a pas envie d'obéir ; il cherche plutôt que le supérieur lui obéisse; au lieu d'enter la volonté du supérieur sur la sienne, il ente au contraire la sienne sur celle de son supérieur , et de cette greffe illégitime sortiront non pas des fruits d'obéissance, mais des fruits de la volonté propre; le mauvais religieux les trouvera bons; pour moi, mon fils, je n'aime pas de tels fruits.
L'autre propriété de ce second degré d'obéissance, qui est une suite du premier, consiste dans la joie. Celui qui obéit volontiers y trouve aussi de la joie, comme celui qui obéit malgré lui en éprouve du chagrin. J'aime mieux une petite œuvre d'obéissance faite avec joie qu'une grande qui serait faite avec tristesse. Celui qui n'obéit pas joyeusement montre par là qu'il ne m'aime
pas , puisqu'il ne craint pas do me déplaire , et c'est a lai-même qu'il fait plus de tort; car, connue la joie rend le fardeau plus léger , la tristesse le rend plus pesant. 0 combien il se trompe et qu'il est à plaindre celui qui met de la tristesse dans son obéissance ! il ne satisfait nia moi, nia son supérieur, ni à sa conscience; il en viendra peu à peu jusqu'à se dégoûter de l'étal religieux et il ne mènera plus qu'une vie malheureuse. 11 est impossible d'être heureux, quand on n'est pas content de son état.
Une troisième propriété de l'obéissance est d'être fervente , et cette ferveur est un effet de l'amour qu'on a pour elle. Oui , mon fils , si tu aimes véritablement l'obéissance, dès qu'une chose le sera ordonnée, tu la feras, non-seulement joyeusement , mais avec ferveur. Je distingue celui qui m'obéit avec ferveur et celui qui le fait froidement, et je vois bien si quelqu'un pourrait mettre plus de diligence à exécuter ce qui lui est commandé. 0 si les religieux considéraient plus attentivement que je suis présent à toutes leurs actions, s ils pensaient au contentement que j'éprouve de voir les inférieurs exécuter avec ferveur les ordres qui leur sont donnés, s'ils se représentaient les bénédictions dont je récompense la ferveur de l'obéissance, ils mettraient , sans doute , beaucoup plus d'ardeur et de zèle à obéir ! Mais où est-elle, mon fils, cette ferveur que tu avais autrefois, et qui
était si grande au commencement de la conversion ? Gomment as-tu perdu cet ardent désir que tu avais alors d'obéir en toutes choses? Estil possible que tu en fasses d'autant moins que tu connais mieux ton devoir ? Quand il arrive qu'à la fin de l'année un écolier en sait moins qu'au commencement , on dit avec raison que c'est par sa faute, et qu'il vaut mieux pour lui qu'il apprenne un métier que de continuer inutilement ses études.