‹ De la perfection religieuseChapitre 47 sur 80 · CHAPITRE XXVU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVU

Du troisième degré d'obéiss oœ qui alarti l'entendement.

Mon fils , le troisième et le plus haut degré d'obéissance, (jui appartieni à l'entendement, exige que le religieux approuve et regarde connue le meilleur tout ce que le supérieur ordonne; il exige même que l'inférieur n'ait jamais uo jugement différent de celui du supérieur. En voici les motifs.

h'abord il est certain que la diversité des jugements est une source de troubles et d'inquiétudes. Quand un inférieur est uni de volonté seulement avec son supérieur, le moindre dégoût qui surviendra, suffira pour le désunir; l'union ne sera durable qu'autant que l'entendement sera joint à la volonté. Lorsque la volonté sentira de la peine et du dégoût, l'entendement lui dira qu'il n'est pas convenable de se séparer pour cela du supérieur; puis en lui donnant les raisons qui justifient le supérieur, il finira par la calmer entièrement.

Cette union et cette conformité des jugements sont encore très-favorables à la parfaite exécution de ce qui est commandé. Celui qui nonseulement veut ce que veut le supérieur, mais

qui juge encore que ce qu'il commande est raisonnable, obéira plus parfaitement que celui qui n'embrasse que de volonté les ordres du supérieur.

— Seigneur , comment est-il possible que l'inférieur conforme en lout son jugement à celui du supérieur? Je comprends bien que la volonté se conforme à celle du supérieur, parce que c'est une faculté libre , et qu'elle peut se porter d'un côté ou de l'autre, comme bon lui semble. Mais l'entendement qui est invinciblement entraîné par la vérité connue, n'est pas libre et ne peut se porter que du côté où il voit la vérité. En sorte que si l'entendement de l'inférieur convaincu par de bonnes raisons, croit voir la vérité d'un côté , et que celui du supérieur pense au contraire, pour de bonnes raisons , qu'elle est d'un autre côté , je ne comprends pas comment l'inférieur pourra conformer son jugement avec celui du supérieur ; il lui est impossible de nier une vérité qu'il connaît.

— Mon fils, tu as raison pour les cas où la vérité connue est évidente: alors l'entendement est entraîné avec tant de force qu'il lui est impossible de former un autre jugement. Mais quand il n'y a pas une telle évidence , l'entendement, aidé de la volonté, peut incliner d'un côté plutôt que d'un autre , et , dans ce cas , l'obéissant doit soumettre son jugement à celui du supérieur, pour ne pas se tromper, tout ainsi

que, pour éviter les éoarta de sa volonté, il la conforme avec celle du supérieur.

Quoique bien des inférieurs aient quelquefois plus d'esprit et de connaissances que le supérieur, ils ne sent [i.is [Mini- cela dispensés de soumettre leur jugement an sien, car les membres doivent toujours rire soumis a la tête- Et d'ailleurs peur être plus hahdes dans les sciences humaines, il ne s'ensuit pas qu'en matière de direction spirituelle , ils soient plus éclairés que le supérieur. Par conséquent c'est toujours le jugement du supérieur qui d<iit être préféré : l'opinion d'un homme que j'emploie au gouvernement et à la conservation de mes religieux est toujours d'un grand poids.

Mais supposons que le supérieur se trompe en ordonnant quelque chose, l'inférieur (pourvu qu'il n'y aperçoive point de pèche , se troinpet-il , en exécutant cet ordre 1 aucunement Perd-il a cause de cela le mérite de son obéissance? non , certes. Qu'y a-t-il donc qui puisse empêcher L'inférieur de soumettre en loul s m jugement à celui du supérieur ? Quand j'étais BOOmifl a ma Mere et à Joseph , je leur obéissais premptemeilt eu tontes choses , même dans celles où je voyais bien qu'il eût fallu faire autrement pour mieux réussir. Ce n'est pas a 1 inférieur a examiner si ce que le supérieur commande est le meilleur ; ce qui le regarde, c'est de faire le mieux possible ce qui lui est ordonne , et de mr,

laisser au supérieur le soin de voir ce qu'il vaut mieux commander.

L'inférieur ne doit pas non plus omettre ce qui lui est commandé, quand même il serait certain qu'il vaudrait mieux ne pas le faire. Car le devoir de l'inférieur n'est pas de juger, mais d'exécuter ce qu'on lui ordonne , pourvu toutefois, comme je l'ai dit, qu'il n'y ait pas de péché. Or , n'est-ce pas un grand défaut dans des religieux de vouloir que le supérieur ordonne toujours ce qu'il y a de mieux , et de ne pas faire eux-mêmes le mieux dans ce qui est de leur devoir?

Que l'obéissance de l'entendement me soit très-agréable, c'est ce qui n'est pas douteux, puisque c'est elle qui donne la dernière perfection à l'holocauste que le religieux me fait de lui-même : en me sacrifiant son entendement et son propre jugement, il me donne le dernier bien qu'il lui reste , et c'est la plus chère et la plus précieuse partie de l'homme. De plus, il n'est personne qui ignore combien l'homme est naturellement porté à suivre son propre jugement. Aussi, quand un religieux triomphe de cette inclination jusqu'à la soumettre au jugement d'un autre , pour l'amour de moi , il fait un sacrifice d'un grand prix à mes yeux , et du plus grand avantage pour lui ; car c'est ainsi qu'il devient parfait religieux et qu'il jouit de la paix et du bonheur. Au contraire , celui qui est atta-

che a son propre jugement , non-seulement mo déplaît , mais encore il est toujours mécontent lui-même et plein d'inquiétudes.

Ce troisième degré d'obéissance a deux propriétés. La premiere est la simplicité , qui fait que le religieux me reconnaissant dans la personne du supérieur , exécute indifféremment tous ses ordres , sans vouloir les examiner , sans en rechercher ni les motifs , ni les raisons , et s'occupant uniquement d'obéir. 0 combien mo déplaît une obéissance raisonneuse, qui a coutume , à chaque chose que le supérieur ordonne, de demander : pourquoi? comment? à quelle fin? Je ne t'ai pas appelé du monde, mon fils , pour disputer ainsi, ou pour examiner ce qui t'est commandé, mais pour l'exécuter, et il n'est pas nécessaire, pour l'exécuter, que tu saches le pourquoi et le comment. Applique-loi seulement à bien obéir et souviens-toi qu'il n'appartient pas à l'inférieur d'examiner les motifs de ce qu'on lui ordonne. Si Abraham avait demandé pour quelles raisons il lui fallait immoler son fils Isaac, sur lequel étaient fondées tant de bénédictions et de promesses, son obéissance n'aurait pas reçu d'éloges, et il n'aurait pas mérité le glorieux privilège <|inl obtint en obéissant simplement. Des qu'une chose est commandée , le vrai obéissant n'en demande pas davantage; il n'examine pas si elle est utile ou non ; si elle convient ou si elle ne convient pas, s'il est ou

s'il n'est pas dangereux de la faire; peu lui importe. Et voilà comme j'aime l'obéissance. Tels furent ces parfaits religieux , qui , sur un simple commandement de leur supérieur, se mirent en devoir d'amener une lionne , de marcher sur l'eau , d'arroser un bois sec , et de faire d'autres choses semblables , avec toute la simplicité de la parfaite obéissance , illustres exemples qu'ils ont laissés , et dont ils sont abondamment récompensés dans le ciel. Veux-tu , mon fils, obtenir, comme eux, la protection particulière de Dieu ? Obéis avec simplicité.

L'autre propriété de la parfaite obéissance, est l'humilité ; sans cette vertu je n'ai pour agréable ni l'obéissance, ni la chasteté, ni la pauvreté. Mais c'est surtout à l'obéissance qu'elle est nécessaire et indispensable; on peut dire qu'elle en est comme la mère : dès que l'humilité manque, l'obéissance manque aussi. Gomment un orgueilleux qui a tant de peine à se soumettre aux autres pourrait-il avoir la parfaite obéissance ? Il dédaigne souvent d'exécuter ce qu'on lui ordonne, ou bien s'il l'exécute, il n'a pas le mérite de l'obéissance, il n'en a que la peine.

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