CHAPITRE
De la charité envers Dieu.
Mon fils, la charité est une plante qui a ses racines dans le cueur, qui produit des fruits d'une douceur merveilleuse , et ses fruits sont d'autant plus doux que les racines sont plus profondes. Elle se partage en deux branches , l'une qui monte vers le ciel p »ur embrasser Dieu , l'autre qui se dirige en bas pour embrasser le prochain; toutes deux t'embrassent toimême pour le sauver ; car aimer Dieu et tOQ prochain c'est l'aimer toi-même et te gagner pour l'éternité, comme aussi haïr Dieu et ton prochain, c'est te haïr et le perdre. Pour l'amour de toi-même il n'y a pas de commandement particulier, comme pour l'amour de Dieu et du prochain , parce qu'en accomplissant ce dernier précepte on satisfait également à l'obligation de s'aimer soi-môme.
A ces deux points se réduit toute la loi ; c'est comme un abrégé de tout ce qu'ont écrit les Prophètes et les Kvangélistes. La charité est appelée une vertu céleste, et c'est avec raison, parce que seule des vertus théologales elle s'élève jusqu'au ciel; et tandis que pour les
autres vertus c'est de leurs fruits seulement que l'on jouit au ciel , pour la charité , on y jouit de la plante aussi bien que des fruits.
La charité ne produit pas les mêmes effets que l'humilité; celle-ci , qui est fondée surla connaissance de la bassesse et de la misère humaine, abaisse l'homme jusqu'à le faire rentrer dans son néant, mais la charité, appuyée sur la grandeur de la bonté incréée, fait que l'homme s'élève vers le ciel , qu'il pénètre jusqu'au sein de son Créateur et qu'il s'y plonge comme dans un Océan de biens infinis.
Dans nos Écritures il y a fréquemment des éloges de la charité, afin d'inspirer à tous un grand amour pour elle. Tantôt elle est appelée le bien de la perfection, parce qu'elle lie et qu'elle unit tellement la volonté de l'homme avec la mienne , qu'elles ne forment plus toutes deux qu'une seule et même chose, et comme c'est le propre de l'amour que celui qui aime se transforme , pour ainsi dire , dans la chose aimée, la charité envers Dieu est la plus grande perfection que l'homme puisse acquérir en cette vie. Tantôt l'Écriture appelle la charité la vie de la foi, la forme de toutes les vertus, le principal fruit de l'Esprit saint, et pour renfermer en un mot toutes les louanges possibles , elle dit que Dieu est Charité, et que si quelqu'un demeure dans la charité, il demeure en Dieu, et Dieu en lui. Or, quoi de plus précieux que Dieu ? quoi de plus sûr que
de demeurer avec Dieu? quoi de plus agréable que d'avoir Dieu avec soi ?
Qoaqd la charité se trouve dans l'homme, elle opere en lui de grandes choses, comme aussi
son absence lui fait éprouver bien des pertes et bien des dommages. Dès que l'àme est séparée du corps, la vie manque aussitôt, et il n'y a plus dì action vitale, ni beauté. Ainsi lorsque la charité vient à manquer dans l'homme, en même temps la vie spirituelle lui manque, il ne fait plus d'actions de vie éternelle , et il perd celle beauté intérieure qui plaît à nos yeux. Sans la charité personne ne peut me plaire, personne ne peut être aimé de moi ; les venus mêmes ne me sont pas ag«éables, si elles ne sont pas animées par la charité. Posséder toutes les langues et toutes les sciences des anges et des hommes, ce n'est rien, sans la charité; distribuer tous ses biens aux pauvres, et n'avoir pas la charité, c'est une œuvre inutile; livrer son corps aux tlammes, sans la charité, c'est un martyre de nulle valeur.
Dis-moi donc, mon fils, toi qui négliges d'acquérir la charité, de quji le servira-t-il, sans elle , d'avoir abandonné le monde , laissé tout ce que lu possédais , renoncé à tous les plaisirs des sens, et soumis ta liberté à la direction d'un supérieur? Diras-tu que celle sentence regarde les séculiers et non les religieux 1 Mais au contraire un religieux est encore plus répréhensible qu'un
séculier , s'il n'a pas la charité. Car à quelle fin l'ai— je appelé , sinon pour se revêtir entièrement de la charité, aprèss'être dépouillé des vêtements du monde? Si donc tu as la témérité de te présenter à un festin , sans avoir la robe nuptiale , sache que tu seras jeté impitoyablement dans les ténèbres extérieures. Eh quoi ! je suis venu apporter le feu céleste sur la terre, où se conservera-t-il donc, sinon dans l'état religieux? s'il n'échauffe pas même les religieux , qui échauffera-t-il? 0 quel mauvais signe d'être plus près du feu et de ne pas sentir la chaleur ! Quel contraste capable d'exciter mon indignation , qu'un religieux soit froid , tandis qu'on voit des séculiers enflammés de l'amour divin! Un religieux ne s'est séparé du monde qu'afin de s'appliquer à l'amour de son Créateur, quelle honte pour lui, lorsque des séculiers se trouvent plus riches de mérites que lui , pour avoir plus exercé la charité ! Ne doit-il pas être couvert de confusion que dans un état qui fait spécialement profession d'aimer Dieu, il se laisse devancer par des hommes qui sont environnés de tous les empêchements du monde !
Mon fils , tu as de grandes obligations de m'aimer , soit parce que j'ai créé le monde pour toi, que je l'ai donné l'être, et tous les biens de la vie, soit parce que je t'ai délivré de la servitude du démon , et des périls et des embarras du monde, mais surtout à cause de l'amour que j'ai
eu pour toi. L'amour est le premier et le plus grand bienfait que tu aies reco. Si j'ai crée le momie pour loi, l'amour en a été la cause; si j'ai souffert et si je suis mort pour loi, c'est l'amour qui m'y a excité; si je t'ai délivré des Offtya du monde, t'est encore un effet de mon amour. Ne le semble-t-il pas que c'est une faveur insigne que j'aie bien voulu , Seigneur de la gioire et Roi de la majesté, te prévenir de mon amour, toi, pelit et misérable vermisseau de la terre? certes, il faut que tu sois bien insensible et bien dur, si, après tant d'amour et de bienfaits , lu ne t'appliques pas à me payer de retour.
— Seigneur , pour vous payer de retour , il faudrait avoirau moins quelque chose qui m'appartint et qui vous fût agréable; car de vous rien donner qui corresponde à votre amour, ce n'est pas possible. Mais que vous offrirai* je? En me créant, vous m'avez fait don de moi-même en me rachetant après que je m'étais perdu non-seulement vous m'avez rendu à moi-même vous vous êtes encore donné pour moi. Que si pour m'avoir créé , je me dois tout entier a vous que puis-je vous donner pour m'avoir régénéré et remis en giàce ? Que puis-je vous rendre en reconnaissance de ce que vous vous êtes donné pour mon salut .' là quand je pourrais me donner mille fois a chaque moment pour vous, que VM je en comparaison de votre infinie majesté?
Je le confesse donc , Seigneur, autant vous êtes plus grand que moi, autant mes obligations sont au-dessus de tout ce que je suis. Enfin , Seigneur , s'il est vrai , comme il l'est en effet , que que tout ce que j'ai de bien en ce monde , l'âme, le corps, la vie, les œuvres , tout vient de vous et vous appartient à toutes sortes de titres, je reconnais qu'il ne reste plus rien qui soit à moi, sinon les imperfections, lesdéfauls et les péchés. Vous Iesoffrir, ne serait-ce pas vous faire injure? Car non-seulement ils ne vous sont pas agréables , mais rien ne vous est p'us contraire et vous les détestez souverainement.
i — Tu dis vrai, mon fils. Néanmoins il est encore en toi une chose qui t'appartient , et dont tu peux disposer à ton choix , puisque tu en es maître , et celle-là me sera très-agréable : c'est ton amour. Non-seulement le don que tu m'en feras est capable de me plaire, mais c'est lui qui donnera du prii à toutes les actions , et qui me les rendra chères. Ainsi , mon fils, puisque j'ai commencé à l'aimer, il est jusle que tu m'aimes; l'amour ne peut se payer que par l'amour. Quand je n'aurais fait pour l'homme rien autre chose que de le rendre capable de m'aimer, ce bienfait seul devrait sullire pour embraser le cœur le plus glacé du monde.
— Oui, Seigneur, votre amour doit être payé par notre amour. 0 mon âme, si au milieu de cetle brûlante fournaise de l'amour de notre
Sauveur , tu n'es pas tout embrasée des flammes de la charité , n'es-tu pas plus dure que l'enfer môme ? Esl-il un père, est-il un ami qui puisse nous aimer autant que nous a aimés notre divin Rédempteur? Combien son amour a été sincère et désintéressé ! Il était heureux par luimôme , il était servi dans le ciel par les anges, et pour notre amour , il a voulu descendre sur la lerre et se faire notre frère et notre ami ; bien plus, pour nous délivrer de la mort éternelle , il a bu le calice amer de sa passion. Aimons-le donc à notre tour, et si nous ne pouvons l'aimer d'un amour infini, comme il le mérite à cause de son infinie bonté et parce qu'il est la bonté môme, que ce soit au moins de tout l'amour dont notre cœur est capable. Il est notre père et le père le plus aimant; c'est lui qui nous donne libéralement tous les biens quenous avons; c'est lui qui nous console avec tendresse dans nos peines; c'est lui qui pourvoit avec sollicitude à tous nos besoins , et pour mettre le comble à ses bienfaits, l'œil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, l'esprit de l'homme n'est pas capable de comprendre ce qu'il prépare dans le ciel pour ceux qui l'auront aimé. Et s'il arrive quelquefois qu'il nous chiilie, il en doit être d'autant plus aimé; car c'est encore l'amour qui lui met les vergtt en main, et comme il ne cesse pas d'être un pere tendre et plein de miséricorde, alors môme qu'il nous châtie, m. '2G
nous devons croire qu'il ne le fait que pour notre plus grand bien.
Mais il faut aimer Dieu , comme il doit être aimé, sans quoi ce n'est pas un véritable amour. Aime-le donc, ô mon âme, non pas seulement à cause du bien qu'il peut te faire en cette vie ou en l'autre, mais à cause de lui-même, et n'aime les créatures qu'en lui et pour lui. Aimele fortement; la charité chasse la crainte , surmonte les obstacles et supporte les adversités. Aime-le de toutes tes forces et de toute l'étendue de tes facultés, c'est-à-dire à l'intérieur comme à l'extérieur, avec prudence et douceur, avec ferveur et persévérance. Aimons-le en un mot, au-dessus de toutes choses, en lui donnant la préférence sur toutes les créatures, et en choisissant de mourir plutôt mille fois que de l'offenser mortellement.
— Mon fils, il y en a qui sont dans l'erreur en croyant qu'ils m'aiment ; car tous ceux qui pensent posséder la charité ne la possèdent pas. La charité qui est la reine de toutes les vertus n'accepte pas une demeure à moins qu'on ne l'y reçoive comme une reine , et si on ne l'y traite pas en reine, elle n'y reste pas. Il ne suflìt donc pas , mon fils, d'ouvrir ton cœur à la charité ; si tu veux qu'elle y établisse sa demeure, il faut que tu la traites comme elle le mérite ; en lui donnant la première place, en lui mettant le sceptre en main , pour qu'elle commande en
reine , et en exécutant ponctuellement tout ce qu'elle ordonnera pour ma plus grande gloire. Si la charité est véritablement la reine de ton cœur, tu te garderas bien de lui causer le moindre déplaisir, lu ne craindras pas de l'incommoder pour elle . tu accepteras volontiers les travaux 1rs plus pénibles pour gagner ses bonnes grâces , tu la défendras au péril de tea jours, enfin lu seras prêt a sacrifier mille fois ta vie plutôt que de Poffenser. Car 1 ofleuser , ce serait la chasser de ton cœur.
De plus je veux être aime en vérité et non pas débouche seulement; ce sont les œuvres et non pas les paroles que je regarde comme des preuves d'amour. Gomment peux-tu dire que tu m'aimes, si tu penses rarement à moi, et si tu n'y penses qu'avec froideur et comme en passant ? Est-ce la m'aimer de tout ton cœur et de toute ton «âme? Comment encore peux-tu dire que tu m'aimes , si tu laisses passer des journées, des semaines, des mois entiers, sans parler de moi ni de ce qui me concerne , et si tu n'entends pas volontiers ceux qui s'en entretiennent ? Quand l'amour est réellement dans le cœur, il
pusse aisément de la sur les lèvres, el il l'ail que les oreilles s'ouvrent promptemenl pour entendre parler de moi. Comment peu\-tu dire que lu m'aimes, si lu n'écoutes pas les paroles (pie je t'adresse dans le secret du cœur , ou si tu n'en tiens pas compte, lorsque lu les entends'7
Celui qui aime véritablement ne laisse pas tomber à terre les paroles de son bien-aimé, il les enferme dans son cœur, el se plaît à les ruminer sans cesse. Gomment peux-tu dire que tu m'aimes, si tuas tant de difficulté à donner ou à faire selon ton pouvoir ce qu'on te demande en mon nom ? Il n'est pas difficile à celui qui aime de donner quoi que ce soit , après qu'il a donné son cœur et qu'il s'est donné lui-même tout entier. M'aimes-tu véritablement, si tune veux jamais t'incommoder pour moi , ni souffrir la moindre gêne, tandisque tu devrais aucontraire être prêt à sacrifier ta vie pour moi ? M'aimestu, lorsque tu éprouves tant de répugnance à obéir à mes commandements , et que tu les observes avec une telle négligence qu'on dirait que c'est par force? L'amour ne connaît pas les retards , et quand il s'agit d'accomplir la volonté du bien-aimé, il n'en ressent pas de la tristesse ou de l'ennui, mais de la joie. Oses-tu dire que tu m'aimes de toutes les forces de ton âme , lorsque tu es si attaché à ta propre réputation, et à cent autres bagatelles qui ne sont pas conformes à ma volonté? Si quelqu'un aime autre chose que moi et si ce n'est pas pour moi qu'il l'aime, c'est une preuve qu'il ne m'aime pas , ou que son amour pour moi n'est pas suffisant. Enfin, mon fils , tu ne saurais dire que tu m'aimes, si tu n'as pas pour tes supérieurs l'amour et le respect qui leur sont dus. Car ils tiennent
mn place, et j'ai déclaré qu'à moi-mémo s'adressait le mépris qu'on avait pour eux, ou les honneurs qui leur étaient rendus.
En un mol . celui-là n'aime pas véritablement, qui ne conforme pas en tout sa volonté avec celle de son bien-aime.