CHAPITRE III
De la charité du religieux envers le prochain.
Mon fils, tu trouveras, en ce monde, des hommes qui ne font point de cas d'être honorés, d'autres qui sont indifférents pour les grandeurs, et d'autres qui refusent les faveurs et les présents qu'on veut leur faire ; tu n'en trouveras point qui refusent d'être aimés, surtout lorsque c'est d'un amour honnête et légitime, qui n'apporte avec lui ni le dégoût, ni les soupçons. Mais il arrive souvent que l'amour des hommes ne leur procure aucun bien, et qu'il est même la source d'une foule de maux. C'est qu'il y en a beaucoup, qui ne savent pas aimer leur prochain, comme ils le doivent. En donnant le précepte , j'ai prescrit la manière de l'accomplir. Si tu aimes ton prochain , parce que c'est ton parent ? ton ami , ton compatriote , ce n'est rien , ou c'est peu de chose. Ce n'est pas une charilé qui aille jusqu'au ciel, ce n'est qu'un amour naturel qui se borne à la terre, et qu'on peut rencontrer pareillement chez les barbares et chez les infidèles.
Si tu aimes ton prochain à cause des avantages qui t'en reviennent ou que tu espères , c'est toi seul que tu aimes en réalité; ce n'est
pas là de la charité, c'est un amour d'intérêt , c'est une convoitise passagère qui disparaît avec les avantages qui en étaient le principe.
Non-seulement la vraie charité est désintéressée , elle est encore surnaturelle dans ses motifs; elle fait aimer le prochain , parce qu'il est créé à ma ressemblance et qu'il est capable de la félicité éternelle , et parce que j'en ai donné un commandement exprès. Elle fait aimer le prochain pour Dieu et en Dieu, et celui qui aime ainsi ne fait pas distinction des personnes, il aime les pauvres comme les riches, ceux qui sont de basse condition comme ceux qui sont nobles, il embrasse tous les hommes dans le même désir de leur salut éternel. La vraie charité ne dépend pas non plus des circonstances et elle n'est pas moins vive dans les temps d'infortune que dans les temps de prospérité : celui qui devient indifférent pour les autres, quand ils sont malheureux . témoigne par là qu'il ne les aimait pas pour l'amour de moi.
Que voulais-je dire , mon fils , lorsque je l'ai ordonné d'aimer ton prochain comme toi-même? Ce commandement signifie que tu dois lui désirer le même bien qu'à loi , et comme tu dois l'aimer toi-même en Dieu et pour Dieu, de maniere qu'en observant sa loi sur la terre tu jouisses un jour de la récompense du ciel , ainsi lu dois aimer ton prochain en vue de la béatitude éternelle qui lui est destinée. Oh! si les religieux
avaient toujours cette fin devant les yeux , que leur charité serait plus égale et plus parfaite ! Mais non , il se rencontre des partialités dans les communautés religieuses. Il y en a qui sont plus aimés que les autres parce qu'ils sont savants ou qu'ils ont de l'esprit , ceux-ci parce qu'ils ont un extérieur agréable , ceux-là parce qu'ils sont d'une famille noble ou riche , et quant aux autres qui n'ont pas ces avantages on n'a pour eux que de l'indifférence. Quelle erreur! Mais qu'a donc à faire la charité avec les richesses ou avec la science? Gomme s'il fallait être riche ou savant ou avoir de belles manières pour mériter d'être aimé. Non, mon fils, ce n'est pas là ce que j'ai commandé, et puisque c'est moi principalement que la charité considère, elle aime également tout le monde en moi.
Mais on voit quelquefois une misère plus grande encore. Il y en a qui aiment quelqu'un de leurs frères, à cause d'une certaine conformité d'humeur et de tempérament. Ce sentiment n'est pas de la charité, c'est une affection sensible, une amitié particulière , ennemie de la charité véritable. La charité n'est pas si étroite , elle s'étend à tous, parce que tous ont été créés pour la gloire éternelle et que tous ont été rachetés au prix de mon sang.
Mon fils , si tu crains de m'offenser et de causer un grand dommage à ton âme par une affection déréglée, garde- toi bien de suivre les
inclinations de la nature et de soumettre ton cœur aux convenances de ton tempérament. Sous l'apparence de la charité tu fomenterais une amitié sensuelle , dont bientôt tu ne serais plus le maître, et qui pourrait t'entraîner bien plus loin que lu ne penses.
Quoique tous les préceptes de l'Evangile viennent de moi . cependant en parlant de la charité envers le prochain , j'ai dit que c'était spécialement mon précepte, et je voulais faire entendre par là combien cette vertu m'était agréable et chère. J'ai voulu encore que la charité fût la marque dislinclive et comme le cachet auquel on reconnaîtrait mes disciples, en sorte qu'un homme qui n'aime pas son prochain comme luimême n'est pas de mon école et n'appartient pas à mon troupeau.
La charité envers le prochain est aussi la marque de la charité qu'on a pour moi-môme. Tu te trompes , mon fils , de penser que tu m'aimes , si tu n'aimes pas ton prochain. Ecoute mon disciple bien-aimé: • Si vous n'aimez pas celui que vous voyez , dit-il , comment aimerezvous celui que vous ne voyez pas ? » Il est vrai que l'amour envers le Créateur doit être le premier et qu'il est le principe de l'amour du prochain ; mais il n'est pas moins vrai que l'amour du prochain sert à entretenir l'amour de Dieu et que celui-ci manque , lorsque l'autre vient à manquer.
Il y en a qui pensent être mes amis et qui ne le sont pas, à cause de leur mauvais vouloir ou de leur indifférence à l'égard du prochain. Je n'aime pas ces cœurs durs et insensibles qui ne savent pas aimer , je déteste ces esprits méchants qui se plaisent dans la haine et dans le mal d'autrui.
Aime , si tu veux être aimé , c'est une sentence commune; mais si tu veux que je reste avec toi , il faut que tu aimes tous les hommes sans exception; si tu en exclus un seul de ta charité , tu me chasses moi-même de ton cœur. Si nonobstant la profession religieuse tu n'aimes pas quelqu'un , sous prétexte qu'il t'a offensé ou causé du déplaisir , en quoi diffères-tu des séculiers qui professent les maximes du monde ? Ce n'est pas ainsi qu'ont agi mes disciples : bien loin de haïr ceux qui les haïssaient ou de s'indigner contre ceux qui leur causaient des torts ou des peines , ils se réjouissaient d'avoir une occasion de souffrir quelque chose pour mon amour.
Mais sans recourir à ces exemples, quel puissant motif d'aimer ton prochain, si tu considères mon Père céleste ! Après avoir été si souvent et si grièvement offensé par les hommes, il les a néanmoins tellement aimés qu'il a livré pour eux son fils unique. Et moi, lorsque descendu sur la terre et fait homme, j'ai considéré les hommes comme mon prochain, que n'ai -je pas
fait pour eux ? Toute nia vie a ete consacrée a leur faire du bien ; j'ai toujours été leur compagnon fidèle et leur gvide , et je ne me suis épargné aucune peine pour leur enseigner la juste voie qui conduit au ciel. I)e plus j'ai pris sur moi toutes les dettes qu'ils avaient contractées envers la justice divine , et j'ai paye pour eux d'une maniere surabondante en mourant sur la croix. Et tout cela ne fut pas suliisant pour contenter mon ardent amour, mais avant de quitter cette vie mortelle pour retourner à mon Père, j'ai établi le sacrement de l'autel , où je demeure , [>our servir de nourriture à l'homme, pour m'unir à lui , pour être toujours avec lui , afin qu'étant fortifie par cet aliment céleste, il puisse arriver à la montagne des biens éternels. Qu'on juge maintenant si les religieux qui sont invités a être parfaits comme mon Père céleste, et qui font profession de me prendre pour maître et pour modèle, ne doivent pas témoigner par leurs œuvres qu'ils aiment le prochain, et travailler a son bonheur par tous les moyens qui sont en leur pouvoir. Qu'on juge pareillement s'ils lent dignes d'être aimes de moi, ces religieux qui sont indifférents pour leur prochain, et qui, de peur de s'incommoder un peu , négligent de de porter leurs secours à ceux qui en ont besoin et qui les réclament. Si les offenses et les déplaisirs qu'ils ont reçus de quelqu'un leur semblent une raison suffisante pour ne pas l'aimer et pour
cesser de lui faire du bien, qu'ils considèrent comment j'ai agi moi-même, lorsque malgré les offenses bien plus grandes que j'avais reçues des hommes je n'ai pas laissé de les aimer jusqu'à donner ma vie pour eux.
Un religieux qui conserve du ressentiment à cause des injures qu'il a reçues, et qui omet pour cela de faire du bien à son prochain, se nuit à lui-même et change en perte ce qui devait être un profit pour toi ; car l'injure ne nuit qu'à celui qui la fait ; c'est un gain pour celui qui la supporte arec patience. Si donc les injures sont une cause de mérite pour le religieux, pourquoi s'indignerait-il contre ceux qui la lui procurent ? Je n'ai jamais prêché une telle doctrine, ni donné un tel exemple : j'ai toujours enseigné de rendre le bien pour le mal.
Souviens-toi , mon fils, que toi et tous les hommes qui sont ton prochain , vous descendez d'un même père, qui fut Adam, et que vous êtes, en conséquence, obligés de vous aimer tous comme des frères.
Souviens-toi aussi de ce qu'a dit mon Apôtre , que tous vous êtes mes membres, et qu'il doit y avoir entre vous la même concorde et la même union qu'entre les membres d'un même corps. Par là tu pourras connaître si tu aimes véritablement ton prochain et combien tu l'aimes. D'abord concevoir du mépris ou faire peu de cas de son prochain, sous prétexte qu'on lui est supé-
rieur, ce n'est pas la vraie charité. Jamais la tête ou les yeux n'ont de mépris pour les pieds qui leur sont inférieurs. Ce n'es! pas non plusun signe de charité . quand on est fâcbé du bien qui arrive au prochain, ou qu'on se réjouit île son malheur ; car les membres compatissent les uns pour les autres, et quand il arrive du bien aux uns les autres s'en réjouissent. Celui qui se plaît à rabaisser ou à dénigrer les actions de son prochain, ne peut pas dire qu'il l'aime : on ne voit jamais que les pieds cherchentà nuireaux mains. En un mot la vraie charité ne s'irrite pas des offenses, elle ne cherche pas à se venger , elle trouve toujours des excuses pour les fautes du prochain, et lui procure tous les secours qui sont en son pouvoir.
PERF. 27