CHAPITRE IV
De la reconnaissance que le religieux doit avoir envers Dieu , pour les biens qu'il en a reçus.
Dis-moi , mon fils , y eut-il jamais un père dans le monde , y eut-il une mère qui fit pour ses enfants autant que j'ai fait pour les religieux? Les bienfaits ne laissent pas d'être des bienfaits pour être communs à un grand nombre, et l'obligation de celui qui les reçoit ne cesse pas et n'est pas moindre, parce qu'il y en a d'autres qui y participent. Considère ce que tu as reçu de moi. Je t'ai créé, je l'ai formé à mon image, et ce bienfait tout seul suffirait déjà pour t'obliger à une reconnaissance infinie. Car en te tirant du néant, je ne t'ai pas donné une existence quelconque, mais une nature d'un ordre supérieur ; j'ai fait de toi un être capable de raison , un être libre et plus excellent que toutes les créatures qui sont sous le ciel. Je t'ai établi comme le maître et le roi de la terre, en soumettant à ton empire les oiseaux du ciel, les poissons de la mer, les animaux terrestres et toutes les choses créées. Mais ce bienfait, quelque grand qu'il soit, n'est encore rien, en comparaison de la fin pour laquelle je t'ai créé. Car je t'ai créé pour la fin laplusuobleet laplussublimequisoitau monde,
el qu'il soit possible de concevoir, pour jouir éternellement dans le ciel de la divine Majesté.
Veux-tu voir encore plus clairement la grandeur de ce bienfait da II créalioa . principe de
tous les autres bienfaits Ì Dis-moi , mon (ils , si tu étais privé des pieds et des mains , que ne donnerais-tu pas pour en avoir? Si lu étais aveugle ou muet, a quel prix n'aeheterais-lu pas la faculté da voir et de parici? Je n'en doute pas, tu donnerais le monde entier, s'il était à toi, et tu préférerais mener une vie pauvre avec la jouissance de tes sens et de les membres , plutôt que d'être un roi de la terre sans eux. Il est donc bien grand le bienfait de la création , qui t'a donne non-seulement le corps avec tous ses sens, mais encore l'âme avec ses facultés, et la vie, en un mot, avec tout ce qui lui est nécessaire. Mais si la reconnaissance se mesure sur la grandeur du bienfait , que ne dois-tu pas à ton Créateur pour ce premier don qu'il t'a fait, sans que tu l'aies mérité? Considère combien lu serais ingrat . si lu ne consacrais pas ta vie , ta sante , tes forées et tout ce que tu as au service de Ion bienfaiteur . et combien tu serais coupable, si lu allais au contraire employer tes sens et les puissances de Ion àme , p nir offenser et outrager celui qui le les a donnes si généreusement. Que si le vice d'ingratitude est si répréhensibie dans un séculier , combien ne l'esl-il pas davantage dans un religieux , qui a reçu bien plus do
lumières et de grâces ! oh ! quel compte rigoureux me rendront un jour les religieux ingrats , qui, pour n'avoir pas réfléchi sur l'importance et sur la valeur de mes bienfaits, les oublient, comme s'ils ne les avaient jamais reçus, ou n'en conçoivent pas une grande estime! Dès cette vie même je les punis de leur ingratitude, et puisqu'ils ne savent pas apprécier mes bienfaits , je ne leur en accorde plus de nouveaux , et quelquefois je les prive encore de ceux qu'ils avaient reçus. C'est le propre de l'ingratitude d'éloigner de soi le bienfaiteur, tandis que la reconnaissance l'engage à redoubler ses bienfaits.
Après le bienfait de la création, celui de la conservation n'a pas été moins considérable et ne t'impose pas une moindre obligation. En effet j'ai ordonné à toutes les créatures de te servir , les unes pour les nécessités de la vie , les autres pour ton plaisir , celles-ci pour l'exercice du corps , celles-là pour l'occupation de l'esprit. La voûte des cieux, la terre et la mer avec leurs productions , tout est pour toi. Les anges , ces créatures si excellentes, sont chargés de veiller sur toi , et moi-même , il semble que je n'aie pas de pensée plus pressante que de pourvoir à tou bien ; et ainsi peut-on dire avec vérité que tu es la fin de l'univers , puisque tout y est réglé par rapport à toi , et que toutes les créatures sont occupées à te servir.
Si tu me demandes maintenant à quelle fin
j'ai pris tant de soin de te conserver la vie jusqu'à présent, tandis que beaucoup d'autres plus torts que toi n'ont pas eu le même privilège et sont morts à la Qeur de leur âge, certes, ee n'est
p.is diuis l'intention (pic lu m'offenses et que tu
persévères dans Ion ingratitude, mais afin que
lu corriges tes défauts, et que lu montres par les
œuvres que lu es reconnaissant de mes bienfaits.
Tout cela néanmoins je l'ai fait Bans travail et
sans souffrance. Mais pour te racheter et pour te délivrer de la dure servitude du péclié , que n'ai-je pas fait, et que n'ai-je pas soutier t ? Étant fils de Dieu , ayant au ciel des légions d'anges pour me servir , je suis descendu sur la terre pour te sauver , je me suis fait homme, je me suis assujetti à toutes les misères humaines , et dès le commencement de ma vie j'ai eu à souffrir pour toi. Combien de douleurs ai-je endurées! combien d'opprobres ai-je supportées! combien de larmes ai-je répandues pour ton bien ! Et si ce n'est pas assez, j'ai versé tout mon sang et j'ai donné ma vie pour te délivrer de la mort éternelle et de la cruelle tyrannie du démon.
Vois, mon fils, que lu me coules cher , et avoue qu'en vérité lu n'es plus à toi , mais que tu m'apparliens tout entier.
Considère encore, mon (ils , que tous les hommes ne jouissent pas des fruits de la rédemption, quoiqu'elle soit commune à tous. Car il y en a un grand nombre qui n'ont pas reçu la
lumière de la foi , et qui ne viennent pas à leur Sauveur, faute de connaître le véritable chemin. Et puisque tu es un des plus favorisés, étant né dans le sein de l'Eglise, et que tu as été éclairé d'une lumière surnaturelle, garde-loi bien d'être ingrat et tâcbe de profiter de tous ces bienfaits pour éclairer tes pas et ne point faire de chute.
Celui qui ne voit point une fosse, est digne de compassion , s'il y tombe ; mais celui qui la voit, et qui pouvant l'éviter, s'y précipite volontairement, est inexcusable, et reçoit le châtiment qu'il mérite.
Mais parmi les enfants de mon Eglise, il en est pour lesquels j'ai fait bien davantage et à qui j'ai accordé des faveurs plus insignes , en les tirant de la foule et en les adoptant pour mes amis les plus chers et les plus intimes; ce sont les religieux, et tu comprendras combien ils me sont redevables, si tu considères qu'il ne se passe pas un seul moment de leur vie qui ne soit marqué par une nouvelle grâce. Pour bien dire, avant même qu'ils fussent nés . je me suis appliqué à leur faire du bien. De toute éternité et sans aucun mérite de leur part je les aimais d'un amour paternel , et je désirais d'avance les enrichir des dons célestes. Dès le moment de leur naissance, j'ai pris soin d'eux avec une sollicitude plus particulière. Avec quelle patience n'ai-je pas supporté leurs imperfections ! Combien de moyens n'ai-je pas employés pour les
— Hi —
détacher des illusions du monde , et pour les conduire dans la bonne voie! De combien de péchés ne les ai-je pas préserves, tantôt en retranchant Ics occasiona qui les auraient fait succomber , tantôt en leur donnant la force d'y fv-iMer, Unitoteli détournant leur cœur des objets <] tii peu raient leur nuire !
Maintenant, mon lils, réponds-moi ; y a-t-il une loi <pii permette de rendre le mal pour le bien.' Quoi ! les bètta féroces elles-mêmes retiennent leur instinct cruel, pour ne pas faire de mal a celui qui les soigne ; l'homme ingrat n'esli) pas plus méchant qu'elles . puisqu'il rend le mal pour le inerì qu'an lui l'ail? Si c'est déjà une chose infâme et détestable d'oublier le bienfait qu'on a reçu , quo sera -ce aVoflenser le bienfaiteur ? On a vu plusieurs religieux agitée par de terribles angoisses au moment de la mort , lorsqu'ils pensaient à leur ingratitude; alors ils faisaient de fermes propos , s'ils recouvraient la santé, d'avoir plus de reconnaissance a l'avenir , et de travailler à mon service avec plus de ferveur que par le passé : mais il était trop tard.
Veui-tU, mon lils, ne pas tomber dans ce i borni nabla de l'ingratitude ''. Ne diffère pas davantage; «■< mmenoe dès ce moment à profiter des bienfaits que lu as reçus, éVsl la première marque de reconnaissance. Examine ensuite quel est le religieux véritablement reconnaissant : c'est celui qui se garde comme de la mort
d'offenser même légèrement son bienfaiteur; c'est celui qui emploie sa vie, sa santé, ses forces, tout ce qu'il a pour procurer à son bienfaiteur la gloire qui lui est due; c'est celui qui met du zèle à tout ce qui est de mon service et qui tâche de se conformer en tout à ma volonté ; c'est enfin "elui qui s'efforce de me plaire en toutes choses.
Quel est au contraire le religieux ingrat ? C'est celui qui n'a pas pour son institut les sentiments d'un fils à l'égard de sa mère ; c'est celui qui n'a pas assez d'estime et de respect pour ses supérieurs et qui ne les honore pas comme il doit honorer ceux qui tiennent ma place; celui-là aussi mérite le reproche d'ingratitude , qui oublie les bienfaiteurs de son institut, et qui ne prie pas avec dévotion pour les personnes charitables au moyen desquelles je le pourvois de tout ce qui lui est nécessaire.