CHAPITRE Y
I). 1 1 patience necessaire tu religieux
Mon fils , la terre étant le lieu d'exil pour les enfants d'Adam . il est impossible d'y vivre sans \ éprouver des peines et des adversités. C'est pourquoi , dans le Langage de mon Eglise, elle est appelée une Vallée de larmes; on n'y voit en effet aucun lieu, aucun état , où il ne se trouve des occasions de pleurer. Qu'un homme choisisse le genre de vie qui lui semblera bon, qu'il ait à son gré tous les biens temporels , il ne sera pas pour cela exempt d'ennuis ou de chagrins , et il lui viendra des afflictions d'où il s'y attend le moins. Car la science et les richesses , le crédit et la puissance, la profession religieuse ellemême, ne délivrent pas l'homme de son exil, et ne le tirent pas de celte vallée de larmes. Aussi personne n'est exempt de peines sur la terre.
Tous veulent s'éloigner de la croii , mais la croix ne s'éloigne de personne, et il n'y a pas une seule croix; il y en a une infinité. En tout lieu, en tout temps et dans toute condition il se rencontre des adversités, et en conséquence il vaut mieux chercher un remède au mal que de le fuir; ceux qui veulent fuir une peine, tom-
bent quelquefois dans une plus grande , et au lieu d'obtenir le repos de l'âme qu'ils désiraient, ils trouvent à la fois des peines pour l'àme et pour le corps.
L'unique remède à tous les maux de cette vie est la patience, et le propre de celte vertu n'est pas d'éluder le mal par la fuite , mais de le combattre et de le vaincre.
Pour mieux comprendre quel est l'office de la patience, tu dois savoir, mon fils, qu'à cause des maux qui surviennent en cette terre d'exil, il naît dans l'àme de l'homme un tel ennui, un tel chagrin que la raison en est troublée : de même que la fièvre arrête les fonctions du corps, ainsi la tristesse qui provient de l'adversité, enchaîne, pour ainsi dire , toutes les opérations de l'âme, et ce qui est encore plus fâcheux, elle ouvre la porte à toutes sortes de péchés et de désordres. Aussi le Sage a eu raison de dire que la tristesse donne la mort à un grand nombre, et ce n'est pas seulement la mort corporelle, mais la mort spirituelle. Qui est-ce qui pourra modérer cette tristesse excessive , soutenir la raison dans les temps d'épreuves et calmer les passions qui apportent l'inquiétude et l'agitation dans l'âme? Qui est-ce qui pourra fermer la porte à ces illusions et à ces péchés qui se multiplient d'ordinaire quand l'àme est inquiète et la raison troublée ? C'est la patience. La patience, dit mon Ecriture, met la perfec-
tion dans l'œuvre, parce qu'en modérant les chagrins de l'âme, elle empêche la haine, la
oolère, le désir de la vengeance et les autres maux qui proviennent de la tristesse, et qu'alors Il raison delivree dea passions qui la troublaient, peut agir en liberté et avec perfection. Pour ce motif, il y en a qui appellent aussi la patience gardienne des vertus, et c'est avec raison; car il n'est pas possible d'exercer aucune vertu quand la raison est troublée et que l'âme est dans l'agitation; il n'y a que la patience qui puisse mettre le calme, et les vertus sans elle n'ont plus de sauve-garde. Le château le plus fort est facilement détruit, s'il n'y a personne pour le garder.
Pour les maladies corporelles il y a trois espèces de remèdes. Les premiers sont ceux que prescrivent les médecins ; ceux-là ne guérissent pas toujours, et au lieu de faire du bien, quelquefois ils sont nuisibles, parce que souvent le médecin ne devine pas la nature de la maladie, et qu'il n'est guère possible d'opérer la guérison d'un mal qui n'est pas connu.
Une seconde espèce de remède est la prière ; par elle on a recours au médecin céleste, qui connaît parfaitement la maladie , puisqu'il est infiniment sage, et qui peut la guérir, puisqu'il est tout-puissant. Mais te remède . quoique toujours utile , ne rend pas toujours la santé au malade; car si la santé devait lui être funeste,
il est certain que le médecin céleste la lui refuse, La troisième espèce de remède est la patience , et celle-là fait toujours du bien, elle contribue à la guérison, elle est utile à l'âme et au corps; elle est de même utile aux assistants, à cause du bon exemple qu'elle leur donne. Ce remède est tellement propre et convenable aux religieux que ceux qui n'en connaissent pas la vertu, ou qui négligent d'en faire usage sont toujours affligés par de graves infirmités spirituelles ; c'est une grave maladie quand l'àme est troubléepar l'impatience. Mon fils, pourquoi perdre la patience, pourquoi le troubler , te plaindre , t'afïliger , lorsque tu reçois quelque déplaisir , qu'il te faut prendre de la peine ou supporter quelque contrariété? N'est-ce pas afin de souffrir pour mon amour que tu as quitté le monde? N'as- tu pas formé le propos d'endurer quelque peine que ce soit , pour le salut de ton âme? Pourquoi donc, lorsqu'il se présente une occasion de mettre tes résolutions en pratique , ressens-tu tant de trouble et de chagrin ? Jette les yeux sur moi; quel crime ai-je commis ? quelle personne ai-je offensée en toute ma vie? Et pourtant dès ma naissance j'ai toujours eu à souffrir, et bien souvent j'ai été abreuvé d'amertumes à cause de toi. Considère tous les torts qui m'ont été faits et que j'ai toujours supportés avec patience pour t'apprendrc à vivre conformément à ta vocation. Et tu refuserais d'être patient à ton tour, et d'en-
dorer volontiers les outrages à mon exemple! l es M'.uliors eux-mêmes ne pourraient se dispeoser de le taire. s;ms encourir de blâme , à
plus forle raison le religieux qui l'ait profession de pratiquer toutes les vertus et de me prendre pour modèle, doit-il embrasser comme moi la patience , a?ec toute l'affection de son âme.
— Seigneur, je supporterais volontiers toutes is pour l'amour de vous. Mais voyez combien c'est a tort qu'on me perséeute; je ne puis soullVir l'injustice , el voilà ce qui me trouble et m'arrache des plaintes.
— Tu te trompes encore , mon fils, de penser que ce soient là des motifs de trouble et de chagrin. Dis-moi, n'est-ce pas à tort que j'ai été moimême persécuté? N'ai-je pas eu à souffrir des calomnies et de faux témoignages? Et me suisje pour cela troublé ou lamenté? Combien n'y a-t-il pas de religieux au ciel , qui n'ont obtenu leur couronne qu'au prix des persécutions et des injustices? Le mérite des bons ne serait pas aussi grand, sans l'iniquité des méchants, et c'est quand on souffre injustement que la patience est glorieuse. D'ailleurs, si c'était avec raison , c'est-a-dire pour avoir été coupable, que tu eusses des désagréments et des peines à souffrir , ce serait plutôt une juste punition que la vertu de patience : la patience endure pour moi et pour l'amour de la vertu toute espèce d'outrage. Aussi lorsque mon Ecriture appelle
bienheureux ceux qui souffrent persécution , elle ajoute : pour la justice. Le mal que l'on supporte pour la justice est toujours un gain; il n'est nuisible qu'à celui qui en est la cause.
Il se trouve des religieux qui se" mortifient eux-mêmes par diverses pénitences, tantôt par le jeûne, tantôt par le cilice , tantôt par la discipline, et qui les endurent patiemment et de bon cœur ; mais s'il arrive que ces mêmes pénitences leur soient imposées par un supérieur, ils en ont du chagrin et du mécontentement ; et s'ils les font alors, c'est comme par force et avec impatience, de sorte qu'ils en éprouvent la peine sans en avoir le mérite. N'est-ce pas là une erreur manifeste? A quelle fin se frapper et se traiter avec tant de rigueur? Est-ce pour me plaire? Mais ils devraient donc supporter plus volontiers et avec plus de patience les pénitences qui leur sont imposées par le supérieur : c'est ce qui me plairait encore davantage, car ils pratiqueraient à la fois trois vertus qui me sont très-chères : la patience , l'humilité et l'obéissance. Il n'est guère possible à un religieux de devenir parfait par la mortification, quand elle est le fruit de sa propre volonté.
Combien les enfants de ce siècle ne doiventils pas faire honte aux religieux , qui sont les enfants de lumière ! Combien ne voit-on pas d'hommes dans le monde, qui dans une vie d'ambition ou d'avarice, ou par une autre passion
cri
orinale, rapportent patiemment ionie sorte tic peines et de désagréments, el qui ne comptent pour rien Loutes les contrariétés qu'ils ont «i souffrir, pourvu qu'ils viennent .1 bout de leurs insl Et il y aura des religieux qui ne daigneront pus endurer volontiers quelque malaise pour moi et pour leur avantage spirituel! Ce n'est pas un signe d'amour, de fuir avec tant de soin la souffrance. Qu'il survienne à un avare ou à un ambitieux quelques difficultés dans l'accomplissement de leurs désirs, ils se gardent bien de s'abandonner a la tristesse, car ils savent bien qua ce serait un empêchement de plus pour réussir ; ils tachent au contraire de reprendre courage , el ils cherchent des moyens plus efficaces pour arriver à leurs fins. Et des religieux n'auront pas honte de se décourager et de s'affliger au moindre désagrément! Et pour un seul mot peut-être ils auront de la peine etde l'amertume, et ne craindront pas de perdre tout le mérite île leurs actions ! Ce n'est pas ainsi qu'ont fait mes apôtres; ils se réjouissaient au contraire desoutfrir des outrages pour la gloire de mon nom. et parmi les martyrs on en a vu qui allaient si joyeusement aux supplices, qu'en marchant sur des (lin bons ardents, suivant les ordres de leurs tyrans cruels, il leur semblait marcher sur des roses.
Qu'un séculier supporte impatiemment les injures et les contradictions, ce n'est pas une chose
étonnante, car il pense être le maître de son honneur et le défenseur de sa réputation, et en effet il n'y a pas renoncé comme a fait le religieux. Il ne faut donc pas être surpris, s'il a du ressentiment, quand on l'offense. D'ailleurs comme il ne s'est pas donné pour serviteur à autrui, il lui semble qu'il n'appartient qu'à lui seul et il s'appuie tout entier sur sa propre personne; ce n'est donc pas un grand scandale, s'il a du chagrin ou de l'aigreur dans les contrariétés qui lui arrivent. Mais qu'un religieux qui a renoncé aux vanités mondaines et aux honneurs de la terre, soit d'une si grande susceptibilité, quand on lui ferait injure, c'est une faiblesse indigne de son état. Puisqu'il s'est donné à moi et qu'il m'appartient tout entier, il ne doit s'inquiéter ni des injures , ni des maladies, ni d'une tribulation quelconque. Qu'il songe seulement à me servir avec fidélité et qu'il me laisse le soin de décider s'il faut que ce soit de cette manière ou d'une autre. Je saurai bien me servir de lui quand il sera malade ou persécuté. Il y en a plusieurs qui me servent beaucoup mieux dans l'infirmité et dans la tribulation que quand ils sont en bonne santé ou dans un état prospère. Un religieux ne me déplaît jamais à cause des maux du corps ; ce qui me déplaît en lui, c'est son impatience et les autres vices, qui sont des maladies de l'âme.
Il y a bien des religieux qui s'imaginent, dans la ferveur de l'oraison, qu'ils sont capables de
supporter avec constance toute espèce de tourments pour mon amour, de donner même leur vie pour moi, ci de sooffrir le martyre. Mais bientôt dans l.i pratique, a la moindre parole
qui leur déplaît , a la moindre chose pénible qui leur est commandée, ils en éprouvent intérieurement un grand déplaisir, et oe qui est encore
pis, leur impatience et leur mécontentement se montrent au-deliors, dans leurs actions. Celui (jui n'a pas la forée de supporter les petites peines . pourra encore moins supporter les grandes. Ifloofib, veux-tu être martyr, sans avoir ton sang à répandre? conserve toujours la patience.