‹ De la perfection religieuseChapitre 55 sur 80 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De la douceur que doit avoir le religieux.

Mon fils , apprends de moi que je suis doux et humble de cœur. La douceur est la première vertu que j'ai enseignée à mes disciples , et la première à laquelle je les ai exhortés parce qu'elle est un moyen excellent et facile pour acquérir les autres vertus. En effet la douceur, en calmant les emportements de la colère et en maintenant la paix intérieure , donne à l'âme la facilité de s'exercer à la vertu ; et d'un autre côté , en préservant le corps des passions immodérées qui accompagnent ordinairement la colère, elle en fait un instrument plus docile aux opérations de l'âme. Aussi le religieux qui ne prend pas un soin tout particulier d'acquérir la douceur n'est pas véritablement mon disciple, et on peut dire qu'il ferme la porte aux autres vertus et à la perfection religieuse.

Il n'y a aucun homme sur la terre, quelque barbare qu'il soit , qui puisse considérer la beauté et l'excellence de la vertu de douceur, sans en être touché et sans ressentir un grand amour pour elle. Veux-tu, mon fils, comprendre tout le mérite de la douceur, mets- la en com-

panteon avec bob contraire ; avec la colère désordonnée. La partie irascible de l'âme étant l'esclave de la raison devrai! toujours lui obéir et n'agir que par ses ordres. Mais quand elle prévient 1;» raison, et qu'elle veut ótre matti comme c'est l'ordinaire, alors file met un tel désordre dans toutes les facultés de l'âme, qu'un homme en colere a l'air d'un insensé, et qu'il mble quelquefois moins à un homme qu'à une bote (éroce. Celui qui est dominé parcelle passion perd le souvenir de Dieu et n'entend plus la voix de sa conscience. La colore ôte le jugement , de sorte que l'âme privée de sa lumière et devenue pour ainsi dire aveugle , s'égare inévitablement et fait de tristes chutes. La edere est nuisible même au corps , en aigrissant les humeurs et le tempérament ; ce qui est souvent la cause de diverses maladies. Elle nuit aussi au prochain par les mauvais exemples et par les scandales qu'elle excite. Malheureuse condition île l'homme colère , il reçoit des désagréments de toutes parts; des uns, parce qu'on n'aime p.is d'avoir affaire avec lui; des autres , parce qu'il voudrait voir toutes choses aller à sa fantaisie , ce qui est impossible; et alors parce qu'il rencontre des contradictions ou des injures, il se plaint, il crie, il veut se venger, et quelquefois il tourne sa rage contre lui-même. Quoi de plus malheureux !

Le remède à tous ces maux est la vertu de

douceur, dont l'office propre est de s'opposer aux excès de la colère et aux désordres qui en sont la suite. D'abord elle modère l'impétuosité de la partie irascible de l'âme, et ramène dans les limites de la raison le désir du châtiment et de la vengeance qu'inspire la vue d'une injustice , mais qui est toujours excessif dans la colère. La douceur conserve en même temps l'harmonie parmi toutes les facultés de l'âme , de manière qu'elles peuvent remplir chacune leurs fonctions. Enfin elle établit l'homme dans la paix intérieure et le rend capable non-seulement de connaître son Créateur, mais encore de s'entretenir familièrement avec lui, ainsi qu'il fut accordé à Moïse , en récompense de sa grande douceur.

La vertu de douceur ne s'arrête pas là , mais elle apaise aussi la colère du prochain. Car une réponse bienveillante et un acte de douceur suffisent pour calmer le plus furieux emportement, des animaux féroces en ont quelquefois donné eux-mêmes la preuve. Mais ce qui est bien plus important, c'est que cette vertu est si excellente, et elle a tant de puissance, qu'elle s'élève jusqu'au ciel, qu'elle apaise Dieu luimême justement irrité et qu'elle l'engage à pardonner les plus graves offenses. Heureux celui qui peut désarmer la colère d'un plus puissant que soi!

Considère encore , mon fils, le bonheur de

ceux qui sont doux : non-seulement ils se rendent agréables à moi , leur Seigneur et leur Dieu, ils se font de plus aimer el chérir de tous les hommes; il n'esl personne qui ne se plaise a converser avec eux , et qui ne cherche a leur l'aire plaisir. Vois combien cette vertu si belle est en môme temps profitable , et combien elle mérite que tu L'aimes et que tu mettes le plus grand zèle a l'acquérir. Ne sois pas arrêté par la difficulté : la nature, il est vrai, est portée à la colère; mais c'est le propre du religieux de combattre ses inclinations naturelles, de mettre un frein à ses passions et de se maintenir toujours dans la paix intérieure.

Mais supposons que la douceur n'ait aucun de tous ces avantages, n'est-il pas certain que par elle un religieux se rend semblable à moi , qui suis son modèle et son souverain maître ? Cette seule considération devrait suffire pour l'engager à metlie tous les soins et toute la diligence possible dans l'acquisition de la douceur. Quelque peine qu'il en coule à un religieux, il n'aura pas à s'en repentir s'il vient à bout d'obtenir une vertu qui m'est si agréable et qui est en même temps si utile pour lui. Ce n'est pas le titre de religieux qui rend l'homme semblable à moi , c'est la vertu ; et pour avoir la vertu de douceur il ne suflit pas de quitter le monde, il faut encore triompher de son penchant à la colere.

Mou (ils, ne pense pas que pour être religieux

tu sois à l'abri des coups de tes ennemis ; car le démon qui fait plus de cas de nuire à un de mes serviteurs qu'à un grand nombre de séculiers s'attache aussi avec plus d'ardeur et d'industrie à lui faire quelque blessure. De plus, les ennemis domestiques, c'est-à-dire les passions qui ne sont pas assez mortifiées , sont capables de faire des blessures dangereuses à l'àme du religieux. Tu as donc besoin d'un bouclier solide pour te défendre et pour repousser les coups de tes adversaires. Or ce bouclier sera la douceur ; c'est elle qui vaincra tes ennemis, non pas en les attaquant, mais en résistant à leurs attaques. Un autre avantage que la douceur produit encore, c'est d'augmenter la confiance en moi dans les tribulations, ce qui lui donne du courage pour l'empêcher de tomber, sans que la prospérité lui inspire de l'orgueil. Et voilà un bouclier qui sert en temps de paix comme en temps de guerre. Aie donc soin d'en faire usage, mon fils , en pratiquant la douceur avec tout le zèle dont tu es capable. Un bouclier n'est utile qu'à celui qui le tient fortement ; celui qui le laisse tomber de sa main , est bientôt frappé de ses ennemis.

Souviens-toi, mon fils, qu'en abandonnant le monde, ton dessein était d'être délivré de ses embarras, afin de mieux vaquer à mon service et de t'appliquer en paix à la vie spirituelle. Mais si tu n'as pas la vertu de douceur , tu n'ob-

tiendras ni l'un , ni l'autre. Car si en religion tu

os sujet a la colere, 60 religion aussi lu auras des contestations el des contrariétés et ta seras exposé aux mêmes embarras que dans le monde; au lieu que si tu es doux , lu sauras éviter les contestations et tu apaiseras par la douceur de les réponses ceux qui voudraient entrer en dis-r pute avec loi. La doue lur est encore un excellent moyen pour s'affectionner aux choses spirituel-

. H- on ne I * aime qu'à mesure qu'elles sont mieux connues . et la colóre par le trouble qu'elle cause dans l'âme l'empêche de se connaître elle-même , tandis que la douceur en la conservant dans la paix et la tranquillité, la rend capable de comprendre les choses célestes, et une fois qu'elles S'Uit bien connues, elles passent de l'intelligence dans la volonté qui les goûte et qu| s'y attache.

Parmi les béatitudes évanizéliques, j'ai mis la

douceur à la seconde place, après la pauvreté

desprit, et je lui ai assigné pour récompense la

terre îles vivants, c'esL-a-dire la patrie celeste,

ix qui sont doux jouiront de moi éternel-

ni ; de même (pie sur la terre j'ai été leur maître et le modèle de leur douceur , ainsi dans le ciel j'en serai la récompense. Pour l'amour des hommes j'ai eu la douceur de l'agneau et j'ai pris l'agneau pour emblème, il est donc juste que ceux qui auront suivi cet emblème, qui pour l'amour de moi se seront montré doux

comme des agneaux , soient aussi récompensés avec moi dans le ciel.

Il n'est pas difficile de comprendre combien la vertu de douceur est convenable à un religieux et combien au contraire il lui est mal séant de se laisser emporter à la colère : l'état religieux est un état de paix et de tranquillité, où tout est réglé selon le bon plaisir de Dieu , où l'on n'entend ni plainte ni murmure , où tout se prend en bonne part , où l'on est content de tout. Or ces avantages sont des effets de la douceur et ne peuvent exister sans elle. Au contraire, partout où règne la colère, on n'entend que des menaces, des injures, des paroles d'indignation et de vengeance et des plaintes contre le ciel et contre toutes les créatures : que peut-on attendre de bon de ceux qui ne sont pas guidés par la raison, mais qui n'agissent que par emportement, et qui sont comme hors d'eux-mêmes , quand ils trouvent de la résistance? Gomment donc la colère serait-elle compatible avec l'état religieux , qui est une école de paix et de perfection , dirigée par l'esprit de douceur ? Gomment le religieux pourrait-il s'adonner à l'oraison, s'il était troublé par les agitations de la colère? Gomment pourrait-il édifier le prochain et travailler au salut des autres, s'il était luimême dominé par la violence de ses transports déréglés ?

Mon fils, tu es homme; mais il y a dans la

naturo humaine quelque chose de comparable au Berpeat ; si ou la provoque, si ou excite sa

colere, elle foil des blessures mortelles <i l'âme,

et infeste intime tout le corps Je son venin.

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