CHAPITRE VII
De la mortification nécessaire au religieux.
Mon fils, le royaume des cieux souffre violence, et il n'y a que les violents qui puissent le ravir. Si tu penses gagner le ciel en passant agréablement ta vie , en flattant les inclinations de la nature, et en ne refusant rien à la sensualité, tu te trompes ; ce n'est pas là l'échelle par laquelle on monte au ciel, ce ne sont pas les armes avec lesquelles on peut en faire la conquête. Se faire violence à soi-même, mortifier ses appétits sensuels , refuser au corps tout ce qu'il demande de contraire aux observances religieuses, voilà le vrai chemin qui conduit au ciel. Et quand même tu pourrais y parvenir sans combattre contre toi-même et sans avoir aucune peine à soufl'rir , tu ne devrais pas le désirer , puisque moi-même , Fils de Dieu , je n'y suis arrivé que par beaucoup de souffrances et de tribulations.
11 est donc nécessaire à un religieux, s'il veut obtenir le royaume du ciel, de se faire beaucoup de violence; il faut même qu'il combatte pour trois, et ce n'est que par un triple combat qu'il remportera la victoire. D'abord il faut qu'il com-
batte cornine homme. Car étant d'une nature raisonnable, il doit vivre conformément a la raison, et c'est ce qui lui est impossible sans la mortification des sens ; l< s sens etani continuellement en révolte contre la raison, ce n'est qu'en les mortifiant qne le religieux peut se contenir dans les limites que la raison prescrit En second lieu, il faut encore combattre comma chrétien, en retranchant de soi tout ce qui n'est pas conforme a la loi chrétienne. Ainsi il ne suffît pas de s'abstenir du vol, de l'homicide, de la fornication et des autres actions défendues par la loi naturelle, mais il faut même en rejeter de son cosar tous les désirs, parce qu'ils sont également défendus par ma loi. Pour cela il est encore nécessaire d'user de la violence et de la mortification. Cai- l'homme etani toujours porté par sa nature corrompue à tout ce que ma loi lui refuse, il ne lui est pas possible de vivre en chrétien, s'il ne mortifie continuellement ses inclinations. Enfin il est nécessaire de combattre comme religieux. Les obligations d'un religieux étant beaucoup plus nombreuses que celles dessécu-
îl doit y trouver aussi beaucoup plus de difficultés. Aussi n'en Iriomphera-t-il qu'en s'armant d'un plus grand couragaeteu pratiquant une mortilication plus sévère. Le premier degré de la mortification fonaste dune a tenir les sens de la nature suis le joug de la raison; le second
sera de s'abstenir de tout pèche pour ol>-
server ma loi; mais le troisième degré, qui est le plus excellent, consiste à observer mes conseils de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, pour acquérir la perfection. Le religieux s'abstient alors non-seulement des choses défendues, mais encore de celles qui sont bonnes et permises, telles que la possession des biens de la terre , le mariage, le droit de disposer de soi-même, et en s'en privant pour l'amour de moi, on peut dire qu'il est ainsi détaché de toutes les créatures et de lui-même et qu'il ne dépend que de moi seul. Et c'est là se faire violence pour gagner le royaume des cieux. Mon fils, à considérer les peines qui se rencontrent dans celte guerre, tu les jugeras bien nombreuses et bien difficiles à supporter; mais si tu lèves les yeux de ton âme vers le ciel , tu verras qu'elles ne sont rien en comparaison de la couronne de gloire que je t'y prépare.
La mortification n'est rien autre chose qu'une mort spirituelle qui ôte au religieux la vie déréglée des sens et le prive de tous les actes vicieux qui naissent de la sensualilé, de la même manière que la mort corporelle prive l'homme de la vie naturelle et de tous les actes qui en dépendent. En sorte que pour un religieux être vraiment mortifié, c'est être mort à l'amourpropre, mort à soi-même, mort aux appétits sensuels, pour ne vivre que de la vie spirituelle, conformément à la perfection de son état. La vie
spirituelle ne peut exister à moins quo la sensualité M soit morte.
Il va, des religieux qui se mortifient dans une chose mais qui ne se mettent pas en petlM de se mortifier dans les autres. Je ne suis pas satisfait de la mortification, si elle riVst entière Bt uni\ er-
selle; parée que la via de l'esprit be pent pas m trouver ou la sensualité vit encore. On a beau couper les liens qui attachent un oiseau, tant qu'il en reste un seul, il n'est pas libre et ne peut s'envoler. Ainsi un seul défaut sullit pour empèclier un religieux de s'eiever à la perfection. Ces religieux aussi me déplaisent, qui commencent à le mortifier, m, lis qui se laissent bientôt vaincre par la sensualité et la mollesse et n'ont pas le courage de persévérer. La mortification doit durer jusqu'à la mort, pour obtenir sa récom- ; oar l 'est a la fin du combat, et non au commencement, qu'on proclame la victoire.
Il en est d'autres qui se persuadent avoir assez fait pour mortifier leurs passions, quand ils ont pu les réprimer extérieurement, et s'abstenir de toute action déréglée; mais ils se trompent. Ce n'est pas la faire mourir ses mauvaises inclinations, mais seulement les couvrir de manière que les rejetons ne paraissent pas dehors. Mais quand on laisse* ;, - i la rai ine do quoique \iee, si elle ne germe pas aujourd'hui, ce sera demain, et le religieux cessera plutôt d'extirper les rejetons que la racine d'en produire. Les religieux
que j'aime sont ceux qui ne se contentent pas de retrancher le mal qui paraît au dehors, mais qui cherchent encore par des acles contraires à extirper les habitudes vicieuses et les mauvais penchants, qui sont comme les racines "de toutes les imperfections. C'est une mortification véritable quand on fait mourir les mauvaises actions avec les penchants qui en sont la source. Pour faire disparaître l'eau d'une rivière, c'est la source qu'il faut tarir.
Mon fils , je sais bien qu'il t'est pénible de sentir continuellement cette guerre intérieure entre la chair et l'esprit, entre les sens et la raison. Mais l'homme n'a pas été créé avec un tel désaccord ; quand il était dans le Paradis terrestre, les sens obéissaient à la raison, la créature au Créateur , il régnait une parfaite harmonie. Mais la partie inférieure s'élant révoltée par le péché contre la partie supérieure , la paix a été troublée. Veux-tu donc maintenant recouvrer le bonheur de cette paix primitive? Pratique la mortification; c'est par elle que le corps sera forcé de se soumettre à l'esprit comme à son légitime seigneur , et que les sens obéiront à la raison. Voilà désormais le seul chemin de la paix. Pour accorder deux ennemis irréconciliables, il faut que l'un des deux cède à l'autre, et il n'est pas dans l'ordre que l'esprit devienne l'esclave du corps : c'est le corps qui doit céder à l'esprit.
0 combien un religieux s'abuse , quand il D'embrasse pas sérieusement la mortification I Car l'expérience fait clairement voir que la sensualité règne partout où la mortification ne règne
pas. Or peut-il sortir un bon fruit d'une si mauvaise racine? Quel bien pourrait faire un religieux sensuel ?
Parmi les caractères de la sensualité un des plus à craindre est qu'elle va toujours en augmentant , et qu'elle ne s'arrête pas jusqu'à ce qu'elle ait réduit le religieux à la plus extrême misere de lame et du corps. Au contraire la mortification qui contient les passions dans les bornes du devoir conduit le religieux de degré eu degré jusqu'à la perfection.
De même qu'il est impossible d'arriver à la perfection sans la verta , il est impossible d'acquérir la vertu sans la mortification.
— Seigneur , tout ce que vous dites n'est que trop vrai. Mais puisqu'il y a dans l'homme une si grande multitude de penchants déréglés, tant de passions violentes , tant d'appétits sensuels et de mauvaises inclinations, comment est-il possible à un pauvre religieux de triompher de leurs attaques? C miment viendra-i-ilà bout de dompter toutes ces bétesféroces? Il lui faudrait avoir jour et nuit les armes a la main, pour les reprimer. 11 ne faut pas être étonne , après cela , si quelques religieux ne se mortifient pas en toutes choses, et si l'on en voit qui ne persévèrent
pas dans la pratique de la mortification jusqu'à la mort.
— Mon fils , penses-tu être le premier qui se soit adonné à l'exercice de la mortification? Il y en a eu beaucoup d'autres avant toi, qui pour s'être mortifiés ici-bas, et avoir combattu vaillamment contre leurs mauvaises inclinations, jouissent maintenant dans le ciel des fruits de leur constance. Et à présent encore il y en a beaucoup parmi ceux qui vivent dans l'état religieux , qui se sont adonnés à la mortification et qui persévèrent dans ce saint exercice avec un grand profit pour eux et un grand contentement pour moi. Qu'il faut toujours être les armes à la main , ce n'est pas une condition qui doive te paraître inouïe ou trop dure. Si cette vie est une guerre continuelle, comme l'a dit mon serviteur Job , il faut se tenir tous les jours prêt à combattre. Quand une ville est assiégée , et que les ennemis lui donnent l'assaut nuit et jour , il faut aussi que les assiégés soient , nuit et jour , les armes à la main. Sidone tu ne veux pas que ton âme soit la proie des ennemis qui l'assiègent sans cesse, il faut te résoudre à combattre sans cesse pour la défendre. Eh quoi! pour s'emparer d'une ville sur la terre, les soldais l'attaquent opiniâtrement jusqu'à y laisser la vie , et pour gagner le ciel , où des jouissances éternelles doivent être le prix de ta victoire, il te semble avoir trop de mortifications à souffrir ! C'est montrer
une trop grande délicatesse. Un soldat qui craint beaucoup la fatigue cède à la première attaque : nonne est lo prix, de la constance. Et il ne faut pas que la multitude et la diversité des passions ennemies t'épouvantent : bien que tes forces ne soient pas suffisantes ponrque tu résistes à leurs attaques , néanmoins avec le secours de ma grâee , il le sera facile de te défendre contre elles, el mémede les vaincre et de les détruire.
Tout religieux vou Irait bien que la mort le trouvât tout-a-fait mortifié , mais il y en a peu qui se mortifient volontiers. Mais en vain voudrait-on se trouver entièrement mortifié au moment de la mort, si l'on a fui la mortification pendant sa vie.
Pour conclure , mon fils , considère la récompense de la mortification ; elle est si grande qu'elle mérite bien qu'on se dévoue à toute espèce il'' peine pour l'obtenir. Un bon soldat pour s'animer aux fatigues de la guerre et pour triompher île ses ennemis , pense souvent à la couronne qui lui est préparée.
v JbT