‹ De la perfection religieuseChapitre 57 sur 80 · CHAPITRE Vili · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vili

De la discrétion qui convient au religieux.

Mon fils, celui qui ne tient pas la balance dans un juste équilibre, se trompe facilement sur les objets qu'il pèse. De même celui qui ne met pas de discrétion dans ses actions tombera dans des erreurs auxquelles il sera quelquefois très-difficile de remédier. Par exemple si tu châties trop mollement ton corps , tu le sentiras bientôt rebelle et prompt à regimber. Si au contraire tu le châties outre-mesure , tu le sentiras défaillir, il ne pourra plus porter son fardeau et travailler au service de l'âme. Il est donc nécessaire d'avoir de la discrétion , pour savoir tenir la balance juste, et pour remplir exactement son devoir sans se tromper par excès ou par défaut.

Celui qui marche modérément arrive quelquefois au but avant celui qui veut courir trop vite. Car celui qui se hâte indiscrètement, faitdes chutes ou tout au moins il se fatigue bientôt, de sorte qu'il n'arrive pas où il voulait, ou qu'il y arrive en mauvais état, tandis que celui qui marche d'un pas discret et modéré , n'est pas exposé à tomber, et n'éprouve pas sitôt la fatigue.

0 combien l'indiscrétion cause quelquefois de

dommages surtout aux personnes religieuses , lorsqu'on vue de leur bien spirituel , elles s'adoDoenl sans conseil el sans guide aux pénitences, aux austérités île la vie et aux mortifications corporelles. In religieux se trompe, s'il pense faire une chose qui m'est agréable, lorsqu'il s'afflige plus qu'il ne devrait par les jeûles disciplines, les ciliœs et l<s veilles : Ces pratiques ne me plaisent que quand elles sont joint. -s à la vertu et a la discrétion.

La ferveur indiscrète qui le porte à ces austérités ne vient pas de l'Esprit-Saint; car il n'en retirera que des inlirmités qui le rendront incapable de rien faire pour lui-même et pour les autres. Il sera semblable au cavalier qui fait trop usage de l'éperon , et dont le cheval succombe au milieu du chemin, et c'est lejuste châtiment de son orgueilleuse indiscrétion. S'il était humblement soumis à son confesseur ou à son supérieur, pour être dirigé par eux dans la \oie spirituelle, il ne set ait pas tombé dans de m gravée inconvénients. L'objet de la pénitence cl dos austérités n'est pas d'abattre la nature , mais les vices de la nature. Combien ils font mieux , combien ils me sont plus agréables ceux dont les pénitences sont toujours accompagnées de deux vertus excellentes , de l'humilité , en. se soumettant a leur père spirituel, pour toute leur direction, et de l'obéissance , en exécutant fidèlement leurs ordres. Avec une telle méthode

ils s'avanceront avec plus de sécurité, et feront beaucoup plus de progrès. On n'est jamais bon juge dans sa propre cause.

Une autre erreur dans laquelle tombent ordinairement ceux qui veulent se conduire euxmêmes dans le chemin de la vie spirituelle, c'est qu'en s'appliquant immodérément aux macérations du corps, ils négligent de corriger les défauts de l'âme. N'y eût-il que ce défaut de ne vouloir pas consulter pour leur direction spirituelle ceux qui tiennent ma place à leur égard, n'est-ce pas là un vice de la volonté , qui provient de l'orgueil et qui met l'âme dans un grand péril ? De quoi sert-il à un religieux de porter le cilice sur son corps, s'il retient dans son âme un attachement déréglé à sa volonté propre ? souvent c'est la vaine gloire qui fait qu'un religieux s'adonne indiscrètement aux pénitences extérieures, parce qu'elles sont vues des autres, plutôt qu'à la mortification intérieure qui n'est vue de personne. Mais moi, mon fils, je vois la mortification intérieure, et à mes yeux elle a beaucoup plus de valeur que toutes les austérités corporelles.

Les indiscrets causent aussi aux autres des préjudices qui ne sont pas de peu de conséquence. Les uns, qui suivent leur exemple, tombent dans la môme indiscrétion, et ce défaut devient pour eux la source de bien des maux. Les autres , voyant les inconvénients et les infir-

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mites auxquelles sont exposés ceux qui selivrent .1 do telles austérités , se jettent dans un nutre excès et se retirent tout-à-fait de la pénitence , ir de ruiner leur santé. Gar tous ne savent pis distinguer <|ue oos maux ne proviennent pas des pénitences mais do l'indiscrétion de ceux qui en font QS l la présomption de so

diriger eux-mêmes.

Tu vois, mon (ils, que l'indiscret fait du mal aux autres en même temps qu'à lui-même. Garde-toi de ce défaut , si tu ne veux pas avoir un double compte à rendre.

— Seigneur, puisque la chair est l'un de nos trois ennemis capitaux, et qu'elle nous dresse jour et nuit des embûches si dangereuses , pourquoi faut-il craindre de la mortifier? souvent j'ai entendu répéter (pie d'avoir trop d'indulgence pour sa chair, c'était nourrir son ennemi et lui donner dos forces pour nous faire la guerre à elle-même , avant qu'elle se soulève pour nous attaquer. Et il n'y a pas de danger de (a m i JÔrer aVec excès ; votre sainte Ecriture dit elle-même que jamais personne n'eut de la haine pour sa propre chair.

— Oui, mou fils, mais l'Ecriture dit aussi que l'hommage qu'on me rend doit être raisonnable, c'est-à-dire discret, et sans dépasser les bornes convenables. Je veux bien que la chair soit châtiée et mortifiée, mais dans une juste mesure. Le corps est ton ennemi, sans doute,

mais souviens-toi qu'il est aussi l'instrument de ton âme. Il faut donc le macérer de telle sorte qu'il ne se révolte pas contre l'esprit , et qu'il puisse en même temps servir aux opérations de Tâme. Mais si tu le mortifies d'une manière excessive, il deviendra malade, et alors, au lieu de te servir, il aura besoin du service des autres. Pour bien faire en toutes choses il faut éviter les excès.

Il y en a que le démon tente ouvertement en les excitant à accumuler péché sur péché , ce sont les pécheurs qu'il a déjà en sa puissance. Pour les autres qui ne sont pas encore dans ses filets, il tache de les y faire tomber, en les tentant sous l'apparence du bien. Il leur met dans l'esprit que c'est une chose honorable et qui convient aux religieux de macérer beaucoup la chair par de longues veilles, de durs cilices et d'autres austérités j comme ont fait autrefois ces Pères du désert, qui sont maintenant dans le ciel et qui se sont rendus célèbres par leurs pénitences effrayantes. Mais il se garde bien, cet ennemi rusé, de dire que toutes ces actions , pour être louables et pour me plaire, doivent être faites selon la mesure de la discrétion. Il ne dit pas que les forces des hommes étant inégales et les tempéraments différents, il n'est pas convenable que tous pratiquent les mêmes pénitences. Ce qui serait peu de chose pour l'un, serait peutêtre excessif pour l'autre. II ne dit pas non plus

qu'il est necessaire en cela de consulter son directeur, Bans le jugement duquel il est impossible de marcher en sûreté dans les voies spiri— luellea .Mon lils, puisque le démon se sert de tes propres sentiments pour le tromper, ne te lie jamais à toi-même , si lu veux éviter ses embûches, mais dans 1rs pratiques de dévotion et de pénitence sois toujours lidele à consulter ion confesseur.

Une autre raison qui oblige encore le religieux à être discret dans toutes ses actions, c'est son titre de régulier. Qu'est-ce a dire que toutes ses actions sont réglées, sinon qu'elles sont toujours disposées avec discrétion ? De plus les actions du religieux doivent être faites à ma gloire: mais quelle gloire pourraient nie faire des actions vicieuses et indiscrètes? Comment ce qui me déplaît pourrait-il contribuer à m'honorer ?

Si l'indiscrétion me déplaît si fort dans les œuvres bonnes et saintes, comme sont les jeûnes et les pénitences, juge maintenant , mon iils . combien le religieux doit me déplaire quand il est indiscret dans les actions qui sont indifférentes par elles-mêmes, telles que le manger , le boire, le dormir et autres semblables. Combien me déplairait-il encore davantage, si c'était dans îles actions mauvaises qu'il mit de l'excès et de l'indiscrétion! Une action déjà coupable, ne le devient-elle pas doublement, quand l'indiscrétion vient encore s'y joindre ?

La vertu de discrétion est également nécessaire aux supérieurs pour bien gouverner , et aux inférieurs pour bien obéir. Aux supérieurs elle apprend à être compatissants, et comme elle est fille de la bienveillance elle fait qu'ils se conduisent comme des pères tendres et qu'ils craignent de surcharger leurs inférieurs , plus que la convenance n'exige et que leurs forces ne permettent. Aux inférieurs la discrétion apprend comment ils doivent honorer leurs supérieurs et leur obéir avec respect. Combien je suis quelquefois mécontent de voir l'indiscrétion d'un religieux envers son supérieur ! car l'indiscrétion étant fille de la cruauté et sœur de la dureté, elle rend les inférieurs difficiles à conduire et violateurs de la discipline. Bien des fois j'ai entendu les gémissements despauvres supérieurs qui se plaignaient à moi de la dureté de leurs inférieurs : mais malheur à ceux qui sont la cause de leurs larmes: car celui qui méprise son supérieur , me méprise, et c'est à moi à le juger et à le punir.

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