CHAPITRE IV
De rinfilili'!' Doe qui 1 1 llgieoz.
Mon (ils , bien des t'ois ta as entendu dire que L'état religieux est une école de perfection, et ! i vente. On n'est pas parfait quand on y entre, mais on y entre pour le devenir au moyen eie la discipline religieuse. L'écolier qui commence à fréquenter une classe n'a d'autre bat que d'être bien versé dans la grammaire, pour passer ensuite à des études plus relevées. Mais il ne dit pas : je veux étudier ces règles et non pas celles-là : je veux lire tel livre, apprendre telle leçon ; il se montre indilîérent, et laissant à son maitre le soin de décider ce qu'il doit faire , il se tient prêt à exécuter ses ordres. Si le religieux n'agit pas de même, les fautes qu'il commettra , ne seront point des fautes de lanmais -I "s violations de la discipline religieuse. Ce qu'il a d'abord a faire, c'est d'aspirer a la perfecti * de toute la force de ses désirs; quant aux moyens qui doivent l'y conduire, il faut qu'il suit indiffèrent et qu'il en laisse la disposition à son supérieur. Or , le religieux indi lièrent est celui dont la volonté est dans un parfait équilibre , ne penchant pas plus d'un
côté que de l'autre , et qui se trouve toujours prêt à faire ce que son supérieur lui ordonnera.
L'indifférence est fille de l'abnégation et ne peut exister sans elle. Le religieux qui n'a pas fait un entier renoncement de lui-même et de ce qui le concerne entre mes mains et entre les mains du supérieur qui tient ma place, ne peut pas dire qu'il est indifférent, et en effet, il ne l'est pas. Est-ce de l'indifférence , quand un religieux qui a reçu quelque ordre du supérieur, parle ainsi : Je suis prêt à le faire, mais je voudrais telle chose ou telle autre ? quand il murmure de ce qu'on ne lui accorde pas ce quii demande ? quand à cause de ce refus il refuse à son tour d'obéir? Ce n'est pas là de l'abnégation, ce n'est pas de l'indifférence, c'est vouloir faire de l'obéissance une espèce de contrat. Que signifie ce mais que tu ajoutes avant d'obéir? c'est la monnaie dont tu veux faire payer ton obéissance. Dire : Je le ferai , mais je veux, mais je voudrais, c'est montrer que tu n'es pas mort à toi-même et que tu n'as pas renoncé à la volonté. Ne sontce pas les mêmes termes que tu employais dans ]e monde . lorsque tu étais ton maître et que tu voulais faire un contrat avec les hommes? Si donc tu as vraiment quitté le monde, laisse de côté les coutumes et le langage du monde , et n'agis pas commesi tu voulais servirdeux maîtres.
— Seigneur , si je suis indifférent , et si je me montre toujours prêt à faire ce qui me sera
ordonné , qui peni m'assurer que ce sera toujours ce qu'il y a il<i mieux pour mon une et que je dois être sans inquiétude?
— Mais, mon (ils. en faisant ce qui est plus conforme à ton inclination , seras-tu plus tranquille ? qui pourra l'assurer quec'eSl la ce qu'il y a de mieux pour ton aine '! Le bien de l'Ame vient de moi , et je le communique aux religieux par l'intermédiaire du supérieur que je leur ai donné ; mais il faut pour cela qu'ils soient bien unis avec lui. Si donc ils se séparent de lui , en manquant d'indifférence , ils se privent de tous los biens qui leur étaient destinés. En outre, si tu es vraiment un enfant d'obéissance, tu dois regarder comme meilleur tout ce que le supérieur ordonne , pourvu qu'il n'y ait point d'apparence de péché , et si tu es indifférent lu l'exécuteras avec promptitude; car s'il y a de Terreur , elle ne te sera pas imputée, et tu ne perdras pas pour cela le mérite de l'obéissance. Le religieux n'examine jamais si ce qu'on lui commande est le meilleur ou non, il lui suffit que son supérieur le trouve le meilleur.
Il y a des religieux qui éprouvent une grande répugnance a demeurer ou l'obéissance veut qu'ils soient, et à remplir la fonction que le supérieur trouve bon de leur imposer pour mon service. Ils vivent dans l'inquiétude et dans le malaise, et ils attribuent leur chagrinau lieu qu'ils habitent, à l'oflice qu'ils ont à remplir j
aux personnes avec lesquelles ils ont des rapports. Aussi font-ils des instances pour obtenir un changement de lieu ou d'office. Mais ce n'est pas le moyen de sortir de peine : il est bien difficile de guérir une maladie quand on n'en connaît pas la cause. Qu'ils remontent à la source de leur malaise, et ils verront qu'il ne vient que d'une passion immortifiée qui a son siège dans l'amour-propre. C'est toujours l'amourpropre qui empêche le religieux d'être indifférent et de s'abandonner entièrement à la volonté de son supérieur. Penses-tu , mon fils , qu'en changeant de lieu, cette passion déréglée sera mortifiée et que tu n'auras plus d'amour-propre ? Le malade a beau changer de lit; sa fièvre, au lieu de s'apaiser, en devient quelquefois plus violente. Et quand même le changement le calmerait un instant, elle reprend bientôt avec plus de force. C'est ce qui arrive à un religieux qui porte avec lui la cause de son inquiétude , c'est-à-dire une passion déréglée. S'il ne met pas à cette mauvaise racine la hache de la mortification, qu'il change de lieu tant qu'il voudra , son mal augmentera toujours , parce qu'il sera toujours moins indifférent.
Mais je suppose , mon fils , que tu aies obtenu un changement de lieu ou de fonction , si alors tu te trouves aussi inquiet qu'auparavant, ou même pire que jamais, comme il arrive souvent, que feras-tu ? Demanderas-tu peut-être
de changer encore une foia de lieu? Et que resulterait-il enlin de celte espèce de peleri-
.' Du dommage pour toi, et un mauvais exemple pour les autres. Ou bien demeurant l,i, lu tâcheras de l'y mortifier et d'óter la cuise de ton inquiétude? Eh bien! tu peux le l'aire des a présent dans le lieu ou t'a placé l'obéissance, et sans aller chercher ailleurs des causes de ch3grin, tu édifieras par ta mortification ceux qui t'ont vu auparavant te livrer a l'inquiétude et manquer d'indifférence. Un religieux immortale n'est jamais content; il serait au ciel parmi les anges qu'il y trouverait encore des sujets d inquiétude.
Il en est d'autres qui sont si attachés à un lieu qu'ils se troublent et qu'ils tremblent, à la seule annonce que le supérieur veut l'aire un changement. Et ce qu'il y a de pis, c'est que, comme il leur semble qu'ils font du bien dans le lieu où ils sont et qu'ils y travaillent utilement à mon service, ils accusent leurs supérieurs d'être imprudents ou d'avoir peu de zèle. Et quand ils ont été envoyés dans un lieu qu'ils ne voulaient pas , ils n'y font plus rien , et au lieu de remplir leur ollice , ils troublent les autres par leur chagrin et leur mauvaise volonté. Comment peut-on faire si peu de cas de l'indifférence, qui est pourtant la couronne du religieux! Leur avais-je donc promis, en les appelant à l'état religieux, que je les placerais ou
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ils voudraient, et non pas où il me semblerait bon ? Ils montrent bien que dans mon service ils cherchaient leur contentement plutôt que le mien. 0 misère! il n'y a point de religieux qui ne juge et qui n'avoue qu'il est bon et même nécessaire à mes serviteurs d'être indifférents et de s'abandonner entièrement à moi ; et quand il faut en venir à la pratique , il sent de la répugnance. De quoi sert à un cavalier d'avoir un cheval vigoureux, s'il ne lui est pas possible de le manier? Que puis-je faire pareillement d'un serviteur, si tout excellent qu'il est, il ne se laisse pas conduire et ne veut pas agir comme je veux ?
Dis-moi, mon fils, n'est-il pas convenable que dans les choses qui ne sont ni commandées , ni défendues par ma loi , un chrétien soit indifférent et prêt à recevoir de ma main, ce qu'il me plaira de lui donner, comme d'avoir des enfants ou de n'en avoir pas, d'être malade ou bien portant? Sans doute , parce que ne sachant pas ce qu'il y a de plus utile pour le salut de son âme, il doit s'en remettre à moi, et c'est là l'indifférence chrétienne. S'il en est ainsi , pourquoi donc étant religieux , recherches-tu ce ministère plutôt qu'un autre , et désires-tu demeurer dans ce lieu plutôt qu'ailleurs? Saistu ce qui vaut mieux pour le salut de ton àme, pour ta tranquillité et pour ta perfection ?
Considère attentivement, mon fils, tous les
inconvénients qui résultent da défaut d'indine— ronce. Gelai qui n'est pas indifférent, rend le gouvernement des supériears difficile et pénible.
Celui nui n'est pns indifférent recherche souvent une fonction a laquelle il n'est pas convenable,
une D'étant bon juge de soi-même .1 cause de l'amour-propre qui aveugle. Celui qui n'est pas indiffèrent bouleverse le bon ordre d'un gouvernement ; car s'il ne se conforme pas au supérieur comme le devoir l'exige, le supérieur sera contraint de se conformer à lui. Celui qui o'esJ pas indilVerentest ordinairement opiniâtre. Enfin celui qui n'est pas indifférent ne peut avoir ni esprit intérieur , ni dévotion.