‹ De la perfection religieuseChapitre 60 sur 80 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

De la vertu d'oraison.

Mon fils , c'est une grande vérité que quelques-uns disent : que la prière est pour moi un sacrifice agréable , pour le démon un tourment, et pour l'âme qui la fait un grand secours. Mais d'abord pour qu'un sacrifice soit en odeur de suavité , il faut qu'il soit conforme au goût de celui auquel il est offert et non pas au goût de celui qui l'offre. Aussi ce qui doit t'exciter à faire oraison, c'est le pur désir de me plaire et non pas le désir de plaire aux autres , ou encore moins à toi-même. Et assurément ta prière sera bonne si elle est faite selon mon goût, quand même tu n'y trouverais pas ta propre consolation. Les sacrifices de l'ancienne loi se faisaient suivant le rite que j'avais prescrit , et ceux qui l'offraient ne demandaient rien autre chose aux ministres, sinon de se conformer à la volonté divine en les accomplissant. Les suggestions du démon sont bien différentes ; il emploie toutes sortes de moyens pour empêcher d'accomplir cet agréable sacrifice de la prière. Tantôt il la fait paraître trop pénible , afin qu'on l'abandonne ; tantôt il cherche à persuader que le temps n'est

pu opportun , afin qu'on la diflere; tantôt il la représente comme nnisible a la santé , afin qu'on i,i néglige tout-à-fait. El il oe Paul pas s'en etouoer : la prière est un supplice pour lui , voilà pourquoi il en a si peur. M.iis autant il la detesti' , autant doit-elle être chère au religioni ; la prière est en effet l'aliment de son unie, qui la restaure et lui donne «les forces. Lu vertu d'oraison est si agréable à mon Père Ste, que quand je descendis du ciel , il m'ordonna d'enseigner a mes disciples une maniere de prier dans laquelle il voulait être appelé du nom de Pero , .stiri <pnls recourussent à lui avec confiance dans tous leurs besoins, et il aime tant qu'on s'adresse à sa divine bonté que souvent quand il diffère d'accorder une faveur, c'est afin qu'on la lui demande. A moi aussi la prière a été un exercice agréable ; je lui ai donné fréquemment des louanges dans mon Evangile , et je l'ai recommandée non-seulement par mes paroles , mais encore par mon exemple , en faisant moi-même de ferventes prières. Et lorsque mes journées entières étaient employées à prêcher ou a traiter avec les hommes de l'affaire de leur salut, je consacrais les nuits à la prière n'ayant pu y vaquer pendant le jour. Oh! qu'un religieux est coupable et quel compte rigoureui il aura un jour .1 me rendre, si, pendant le temps que sa règle lui accorde pour faire oraison , il ne s'applique pas entièrement à ce saint

exercice , et s'il n'emploie pas tout ce temps comme il doit et comme il peut le faire! N'est-ce pas une chose honteuse de voir que quand on donne le signal pour les autres actions qui regardent le corps, on s'y rende avec. diligence et beaucoup de plaisir , et qu'au contraire , quand c'est le signal de la prière on n'y aille que lentement et comme par force! Ne vois-tu pas, mon fils, que si tu omets ton oraison , ou si tu la fais mal, tu prives tes frères et toute l'Eglise du mérite de ta bonne œuvre? mais celui qui n;a pas de scrupule de faire tort à son âme , en aura bien moins encore de faire tort aux autres.

Mon fils, si tu crains de me déplaire, fais ce que je désire, et puisque j'aime tant l'oraison , aime-la toi-même. Si le serviteur n'est pas affectionné à ce qui plaît à son maître, son maître à son tour n'aura point d'affection pour lui.

La prière n'est rien autre chose qu'un entretien de la créature avec son Créateur, auquel elle expose , avec confiance, tant ses nécessités que celles des autres, afin qu'il y subvienne, comme fait un père tendre envers ses enfants. J'aime cette coutume de plusieurs religieux qui, au moment de s'entretenir avec moi dans l'oraison, s'adressent d'abord à quelqu'un des Saints auxquels ils ont de la dévotion , et le prient de vouloir les accompagner et les aider de leur secours dans cette sainte affaire. J'aime aussi la coutume de ceux qui , avant de commencer l'oraison, me

demandent la grâce de la bien faire, et qui, après l'avoir faite, me demandent pardon des imperfections et des fautes qu'ils y ont commises et qui pourraient en empêcher le fruit. Ceux-là aussi me plaisent , qui , dans le désir de bien faire oraison, non-seulement bannissent de leur pensée toutes les autres affaires qui pourraient distraire leur piété, mais s'efforcent encore de se tenir toujours avec décence , de maniere que la composition extérieure du corps favorise l'attention de l'esprit et contribue à la dévotion de la prière. Puisque c'est à Dieu que le sacrifice de l'oraison est offert , il ne faut rien négliger pour qu'il soit parfait.

11 y en a qui n'obtiennent pas ce qu'ils demandent dans leurs oraisons, parce qu'ils ne demandent pas ce qui convient , et qu'ils ne prient pas comme il faut. Ce n'est pas demander ce qui convient, de demander des choses inutiles ou dommageables. L'oraison n'est faite que pour demander ce qui est bon et utile au salut. Quant aux choses indifférentes, dont on peut faire un bon ou un mauvais usage , comme sont les honneurs, la santé, les biens temporels, on peut les demander avec cette condition : si c'est expédient pour le bien de l'âme. Le médecin sait beaucoup mieux que le malade ce qui est expédient pjur lui rendre la sante , aussi ne lui donne-t-il pas toujours ce qu'il demande , mais ce qu'il croit lui être utile. Je n'ai pas délivre

mon Apôtre de l'aiguillon de la chair , quoi qu'il me l'ait demandé bien des fois avec instances, parce que j'ai cru plus utile de le lui laisser. Ce qui est le plus important pour l'âme du religieux , ce n'est pas l'accomplissement de sa volonté , mais l'accroissement de ses mérites.

Celui qui, dans son oraison, ne se tient pas avec humilité , en faisant l'aveu de ses besoins, n'obtient pas ce qu'il demande, parce qu'il ne demande pas comme il faut. Celui qui ne prie pas avec une ferme confiance, et persuadé que je puis lui accorder la grâce qu'il me demande, ne l'obtient pas, car il ne prie pas comme il doit. Celui qui manque de persévérance dans l'oraison, et qui me demande une chose froidedement et avec peu de ferveur , ne l'obtient pas non plus, parce que sa prière n'est pas bien faite.

Il y en a d'autres qui, pour n'avoir pas obtenu sur-le-champ ce qu'ils demandaient , abandonnent l'oraison , et ils se font un grand tort. Car j'avais dessein de leur accorder encore d'autres grâces, outre celles qu'ils me demandaient , et pour n'avoir pas voulu attendre un peu, ils perdent les unes et les autres. Quand je diffère d'accorder une grâce à quelqu'un, et qu'il persévère dans l'oraison, alors il désire de plus en plus de l'obtenir, et l'ayant obtenue, il la conserve plus précieusement. De plus, en prolongeant l'oraison, il augmente ses mérites

par cette action Bainte si se rend plus digne de la grâce < jn'il demande. En effet , tant qu'il demeura enlre la craintre d'être refusé el Y raneedi recevoir ce qa'il demande, il rentre imi liri-méme; et s'il découvre dans sou tasi quelque imperfection ou quelque péché qui soit un obstacle a la faveur qu'il désire , il repeut, il purifie sa conscience et merito ainsi d'être plutôt exaucé. Et ne soninse pas là diverses grâces que j'accorde déjà d'avance quand je diffère d'accorder celle qu'on me demande? Pourquoi donc cesser de prier '.; Il y a bien des choses qui ne sont accordées qu'a cause des instances qu'on fait pour les obtenir. Aussi le Sage a très-bien dit que la lin de l'oraison valait mieux que le commencement, parce qu'une œuvre n'a pus sa perfection quand elle commence, mais quand elle finit, (".••lui qui sait bien prier, obtient de Dieu plus qu'il ne demande.

Il y en a d'autres qui abandonnent la prière qu'ils s'y trouvent secs et sans dévotion; ce n'est pas ainsi qu'ils remédieront au mal. Si l'aridité vient de leur faute, parce qu'ils se mettent a prier sans préparation et la lète remplie de pe rangeras, ils ne doivent pas s'en

prendre a Poraison et l'abandonner : il vaudrait mieux enlever la cause de la distraction et de l'aridité. Celui qui trébuche en marchant, ne se coupe pas pour cela le pied, parce que le pied n'en est pas cause, mais il continue son chemin

et se tient sur ses gardes pour ne pas se heurter de nouveau.

Mais, mon fils, quand bien même les aridités que tu sens dans l'oraison ne viendraient pas de ta faute, il ne faudrait pas pour cela cesser de prier. Car souvent c'est pour ton bien que je te refuse la grâce des consolations , afin qu'en voyant combien tu es incapable par toi-même d'avoir de la dévotion et du goût pour la prière , tu reconnaisses humblement que c'est une faveur que j'accorde à qui il me plaît et quand il me plaît. De plus, dis-moi pour quelle fin tu fais oraison , si c'est pour ton propre contentement, tu n'as que faire d'attendre de moi une autre récompense, étant déjà suffisamment payé par le plaisir que tu y trouves. Mais si c'est pour me plaire que tu fais oraison, il te doit suffire que j'y reçoive du contentement. Celui qui donne un feslin doit être satisfait quand les invités trouvent du goût et du plaisir aux mets qu'il a préparés, quand même de son côté il les trouverait insipides.

Il y en a encore d'autres qui abandonnent l'oraison, parce qu'ils y sont tourmentés par toutes sortes de pensées importunes et de scrupules. Celui-là n'est pas un bon soldat qui tourne le dos au premier son de la trompette, ou dès qu'il aperçoit l'ennemi. Mais, mon fils, quel mal peuvent te faire ces pensées , quelque horribles qu'elles soient , pourvu qu'elles viennent contre

ta volonté, al que tu ne les garda pis avec consentemenl ? Il dm suilit que la les chasses quand la L'en aperçois, el que lu les ohasseï da nonveau, si elles reviennent. Et si pendant toute

l'oraison, tu ne fais autre chose que de rejeter loin de toi les pensées mauvaises, elle ne me sera pas moins agréable que si tu avais prié sans distraction; peut-être même y ^a^neras-lu plus de mérites que si tu avais eu beaucoup de consolations spirituelles. Le bon serviteur attache moins de prix à sa consolation qu'à celle de son maître; car il regarde celle de son maître comme la sienne.

Un bon remède pour les scrupules est de les mépriser et de continuer à louer la divine bonté, sans y faire attention. Celui qui s'inquiète de ses scrupules, perd son temps, et, ce qui est encore plus fâcheux, il perd le fruit d'un grand nombre de bonnes œuvres. Car les scrupules, quand on s'y arrête, mettent le trouble dans l'âme, et sont cause qu'on ne peut faire ni prière, ni aucune autre bonne œuvre avec paix et dévotion.

D'autres ne voyant pas qu'ils retirent du fruit de l'oraison n'ont point d'estime pour elle , et souvent ils la laissent comme un exercice inutile. Mou (ils. ce n'es! pas bien raisonner, de dire : je ne profite pas de l'oraison, donc il faut que je la laisse. Si tu ne profites pas de l'oraison, ce n'est pas elle qui en est la cause, et il faut t'en prendre a toi seul, la prière est si fructueuse de sa nari: RP.

ture, que si tu le voulais, tu le sentirais aussi , à ton grand avantage. Celui qui, après avoir allumé le feu, s'en éloigne, n'en est pas échauffé; pareillement si tu ne t'appliques pas à l'oraison que tu fais, tu n'en recevras point de chaleur. Heureux le religieux qui , après avoir employé l'oraison à me louer et à me rendre gloire, s'en sert encore pour régler sa vie, se délivrer des vices et acquérir les vertus qu'il a méditées !

Mais je suppose encore, mon fils , que tu ne retires pour loi-môme aucun fruit de l'oraison, tu ne devrais pour cela pas l'abandonner. Car elle produit un autre fruit qui ne manque jamais ; c'est d'honorer ton Créateur et de lui faire plaisir.

Toutefois, le bon religieux ne s'arrête pas là; il passe à l'œuvre , et me procure ainsi plus de contentement et de gloire. Aussi un religieux ne saurait me plaire, si, après avoir demandé quelque vertu dans l'oraison, il ne s'efforce pas de l'acquérir en en pratiquant les actes : c'est pour ainsi dire tenter Dieu. Non, mon fils, ne compte pas recevoir totalement de moi ce que tu peux acquérir toi-même, avec le secours de race.

Seigneur, il nous est ordonné dans votre loi de toujours prier : comment cela nous sera-til possible, étant obligés de pourvoir à toutes sortes de besoins, pour le manger, pour le dormir et pour les autres affaires de cette vie : ces

actions sont incompatibles avec la prier» tinuelle.

— Mon 61s . ce qui est «lit de la prière continuelle ne doit point se prendre à la lettre. On peut dire qu'un religieux lait toujours oraison, quand il oe manque jamais de prier dans le temps et aux heures prescrites. On dit aussi qu'il fait toujours oraison, lorsque dans toutes ses actions il se propose toujours ma gloire pour fin. De plus, on peut dire que vivre saintement et dévotement, c'est faire oraison, et celui-là prie toujours, qui vit toujours bien, accomplissant ma volonté eu toutes choses et se conformant aux devoirs de sa vocation. De cette manière ce que ma loi commande ne doit te paraître ni impossible, ni bien dillicile.

Jfil

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