‹ De la perfection religieuseChapitre 61 sur 80 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De la vertu de persévérance.

Mon fils , tous les anges furent créés dans le ciel, mais tous n'y demeurèrent pas; tous furent comblés de mes faveurs, mais tous ne surent pas les conserver. Les uns n'ayant pas persévéré dans cet état bienheureux, perdirent la grâce et tombèrent dans un abîme de malheurs; les autres qui eurent la persévérance , furent confirmés en grâce et récompensés de la gloire éternelle.

Tes premiers parents, quoique formés du limon de la terre, avaient néanmoins été placés dans un Paradis de délices , enrichis de grâces , et possédant le bonheur avec l'innocence. Mais peu contents de leur état , ils voulurent être comme des Dieux, sachant le bien et le mal , et pour cette cause non-seulement ils perdirent l'innocence mais encore ils furent chassés ignominieusement du Paradis terrestre et condamnés avec toute leur postérité à une infinité de misères. Ainsi tombent ceux qui ne sont pas contents de leur état; ainsi sont justement privés de leurs biens, ceux qui en ambitionnent d'autres. Oh ! combien de religieux se perdent, faute de persévérance ! Et pourquoi ne persévèrent-

ils pas'.' CVst qu'ils oe sont pas contents de l'étal où je les ai placés, et qu'ils voudraient avoir d'autres fonctions à remplir. Mais que leur arrive-t-il

pour prix de leur inconstance et de leur ingratitude ! On les voit quelquefois dans le siècle mener une vie indigne de l'homme, et ils méritent ce malheur pour n'avoir pas voulu mener dans l'état religieux une vie digne des Bog

La persévérance est lille de la constance et dépend entièrement d'elle. Celui qui est assez constant pour supporter les ennuis et les peines inséparables de la vertu, a pour l'ordinaire de la persévérance, et au contraire dès que la constance manque à quelqu'un , aussitôt il cesse de persévérer. Oh! combien il est malséant à un religieux d'être inconstant dans la pratique de la vertu! la seule pensée de ce vice devrait le faire rougir de honte. Dans un séculier, c'est aux yeux mêmes du monde un défaut grave de laisser imparfaite une bonne œuvre commencée, et quoiqu'il ne fasse pas profession de vertu comme le religieux, le seul motif de la convenance fait qu'on le blâme de commencer un bien et de le laisser inachevé, sans une juste raison. Que] défaut ne sera-ce donc pas dans un religieux de laisser par inconstance les devoirs de sa vocation après s'être obligé par vœu a les remplir, après avoir fait profession solennelle de vertu, après avoir commencé , à son entrée en religion, à marcher vers la perfection! Qu'un

aveugle ou un étranger qui ne connaît pas un pays perde le bon chemin , il est excusable. Mais qu'un religieux qui a reçu tant de lumières et qui est si versé dans la pratique du bien, s'écarte de la bonne voie , et ne persévère pas dans son état, quelle excuse peut-on trouver à cette inconstance ? Il a beau dire qu'il est dans des inquiétudes continuelles et qu'il mettrait son âme en danger de périr, s'il demeurait davantage; ce n'est qu'un faux prétexte qui couvre mal son instabilité. S'il est inquiet , c'est qu'il veut bien l'être. Il s'imagine, le malheureux, qu'il trouverait la paix de l'àme dans le monde et qu'il pourrait y faire son salut aussi bien que dans l'état religieux , comme s'il n'y avait dans le monde, ni chagrins , ni occasions de péché, ou comme si l'on y trouvait des remèdes plus efficaces pour avoir la paix de l'àme et pour faire son salut !

Toutes ces excuses ne viennent que de l'amour-propre. Un religieux désire-t-il demeurer ferme dans sa vocation, et y persévérer sans inquiétude jusqu'à la mort, ce qui est un gage du salut éternel , qu'il soit humble. Le religieux qui est humble ne s'étonne pas des désagréments parce qu'il sait que c'est le propre de son état d'en éprouver; il ne s'en trouble pas, car il se croit digne d'être encore plus mal traité.

La persévérance dépend encore de la patience

qui est sa sœur innée , et elle ne peut se 00Oserver sans elle. Car ce n'es! que par le moyen «Je la patience qae l'homme peut supporter

jasqtrfl la (in les peines et les contrariétés. On

dit qae la persévérance couronne l'oeuvre, parce

que c'est elle qui lui donne >a dernière perfection. Ce n'est pas celui qui fait le bien, qui est bienheureux , mais celui qui persévère dans le bien jusqu'à la mort ; car c'est lui seul qui i la récompense de ses bonnes œuvres. Il ) en a beaucoup [qui commencent bien , mais tous ne finissent pas de même.

Il y en a qui manquent de persévérance dans la vertu, parce qu'ils sont ennemis du travail. Le travail qu'exige la vertu leur paraît une chose si pénible et si difficile , que dans la crainte de s'y assujettir, ils abandonnent l'entreprise et se laissent vaincre par l'inconstance. Or, la vertu de persévérance modère cette crainte excessive de la peine , et l'ait que l'homme s'applique à une bonne œuvre tant qu'il est nécessaire.

Mon fils, si tu veux recevoir la couronne de J.i persévérance, evite soigneusement deux excès qui lui sont parfaitement contraires. L'un vient de la mollesse qui se d< .1 la moindre

difficulté et qui abandonne lâchement une bonne oeuvn le li peine qui s'y trouve. L'autre

- est l'opiniâtreté qui fait qu'on persévère. il est vrai , mais dans ses propres idées , et au

delà des bornes de la vertu. La persévérance tient le milieu , sans se décourager pour les difficultés, et sans aller trop loin; et elle maintient une bonne œuvre autant qu'il convient et pas davantage.

— Seigneur, on dit souvent que la persévérance est un don de vous, que vous le faites à qui il vous plait, et que personne ne peut avoir celte faveur si vous ne la donnez pas. S'il en est ainsi , en quoi sont-ils coupables, ceux qui ne persévèrent pas dans le bien qu'ils ont commencé? Ne peuvent-ils pas s'excuser en disant qu'ils n'ont pas reçu le don de la persévérance?

— Mon fils, il est vrai que la persévérance dans le bien est un don de ma grâce. Mais tu es obligé d'avoir un ferme propos de persévérer dans le bien, pour faire ton salut, et il est toujours en ton pouvoir de conserver ce ferme propos avec le secours de ma grâce. Et il ne faut pas que tu perdes courage, sous prétexte que la persévérance est un don qui vient de mon bon plaisir. Fais seulement de ton côté ce que tu dois, et je ne manquerai pas à mon tour de faire ce qu'il faut.

Dis-moi, mon fils, que trouves-tu dans l'état religieux qui t'effraie et qui te fasse penser que tu ne persévéreras pas? Est-ce la vue des fatigues et des peines qui en sont inséparables? Sont-ce les incommodités corporelles que tu auras à souffrir? Rien de tout cela ne doit

ébranler un religieux, s'il osi vraiment mon serviteur, Depuis ma naissance jusqu'à ma mort

j'ai souffert injustement toutes sortes de tourments et de persécutions, mes peines se sont accrues avec les années de ma vie. Si par amour pour loi, j'ai persévéré d ins les souffrances et porté ma croix jusqu'à la lin , pourquoi nu voudrais-tu pas persévérer par reconnaissance dans le saint étal ou j'ai bien voulu l'appeler ? Pourquoi dans la crainte d'un peu de peines renoncerais-tu aux obligations que lu as volontairement contractées? Songes-y bien; ce n'est pas celui qui commence, mais celui qui persévère jusqu'à la mort , qui sera sauvé ; la sentence en est portée : celui-là n'est pas propre au royaume des deux qui , ayant la main à la charrue, regarde derrière lui. Reconnais la ruse du démon ; il tâche de tu représenter le joug de la religion comme trop pesant, afin de l'attirer sous ses drapeaux et de le faire tomber dans l'apostasie. Mais un joug n'est pas pesant quand il est porte avec amour. Et quand même tu pourrais être exempt de peines en cette vie et n'avoir point de croix a porter, tu ne devrais pas prendre ce parti, si lu es mon disciple , puisque moi-même qui suis ton Seigneur et ton modèle, j'ai voulu vivre dans des peines continuelles et porter ma croix jusqu'à la mort.

Celui qui ne persévère pas dans le bien , et dans le saint état où je l'ai placé , me fait injure,

puisque c'est moi qui lui avais inspiré ses bonnes résolutions. En même temps il réjouit le prince des ténèbres , en se rendant semblable à lui , et en tombant, comme lui, de l'état angélique dans celui des démons.

MN l»li L1VRK TROISIÈME.

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