‹ De la perfection religieuseChapitre 62 sur 80 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Que le religieux ne doit pas trouver mauvais d'être

méprisé des a ut:

Mon fils , pourquoi es-tu si affligé et si trouble, quand tu remarquas que les autres n'ont point d'estime pour loi? Pour quel motif désirestu si fort d'être respecté et honoré de tout le monde 1 Est-ce pour être estimé des autres , ou bien pour mettre ton salut en sûreté que tu es entré en religion? As-tu laissé le monde pour plaire aux hommes, ou pour me plaire , en te dévouant à mon service ? si c'est pour moi que tu es venu, que t'importe que les autres ne fassent pas grand cas de toi? Te sera-t-il plus ditïicile , à cause de cela, de sauver ton àme et de me servir comme il convient ? Au contraire, ce que tu dois plutôt craindre , c'est d'être trop estime, et ce serait pour toi un sujet d'inquiétude, si lu plaisais aux hommes; mon apôtre ne disait-il pas que, b'il plaisait aux hommes, il ne serait pas mon disciple ? moti tìls, fais-y bien

attention , celui qui ne t'estime pas te rend service , parce qu'il t'aide ainsi à te détacher du monde, et qu'il t'excite à venir vers moi, et à mériter, en me servant, la récompense des élus. Au contraire, celui qui te flatte et qui te montre de l'estime retient ton cœur et l'empêche de venir à moi. Aussi tous mes serviteurs qui se sont distingués jadis par leur sainteté, se réjouissaient quand ils se voyaient méprisés des autres, et ils étaient affligés quand on avait trop d'estime pour eux. Ainsi font encore aujourd'hui tous les religieux qui ont le véritable esprit de leur vocation. Celui qui est exilé ne se doit guère soucier des autres ; ce qui lui importe, c'est de gagner les bonnes grâces de celui qui peut le tirer de son exil. Il arrive souvent qu'un religieux est d'autant moins estimé qu'il s'efforce davantage de l'être. Ce qui fait estimer un religieux c'est une véritable sainteté, et non pas les désirs de son amour-propre.

Les premières leçons que doit apprendre le religieux , sont de se mépriser soi-même , d'être content si les autres font peu de cas de lui , de renoncer à soi-même, de s'estimer indigne delà moindre louange , d'être maltraité , tout en faisant bien. Sans ces premiers éléments, il est impossible de faire des progrès dans la science de la vie spirituelle. Si donc après plusieurs années de vocation , tu recherches encore l'honneur et la réputation , c'est un signe que tu n'as

pas eooore appris les principes de la discipline religieuse, et que tu n'es guère avancé dans L'étude de la perfection. Ta sens da déplaisir de n'être pas aussi honoré qœ Iole voudrais, ce n'est j>.;s étonnant. Mais veux-tu te délivrer de eette peine*/ Commence par te mépriser toimême. Celui qui a véritablement du mépris pour lui-même, n'est pas mécontent quand les antres en ont aussi. Plus tu auras une bonne opinion de toi-même . plus tu sentiras de chagrin , quand tu ne seras pas honoré des autres. Mais dis-moi , si c'est un mal de n'être point loué, n'en est-ce pas un plus grand d'être méprisé ? S'il est fâcheux d'être privé de l'honneur qu'on espérait, ne l'est-il pas encore davantage d'être traité ignominieusement? Tu te plains de n'être pas estime, et moi , qui suis ton Seigneur, j'ai été méprisé ; tu ne reçois pas l'honneur que tu voudrais, et moi. ton chef, j'ai reçu des ignominies à cause de toi ; les autres n'ont pas pour toi le respect que tu désires, et moi, ton maître, j'ai ete maltraite par ceux que j'avais comblés de bienfaits, ^i donc j'ai bien voulu être injustement couvert de tant d'opprobres , pourquoi ressenstu .le I,i peine et du chagrin de ce que les autres ne t'estiment p;ts autant que tu le souhaites ? Veux-tu donc être mieux traité que ton Seigneur et ton m, titre.' Est-il convenable que sous un chef affligé et humilie, il se trouve un membre qui soit dans l'honneur et dans la joie? Plus

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an religieux évite les mépris , moins il ressemble à son maître et Seigneur ; et s'il ne tâche pas de lui ressembler sur la terre , il ne partagera pas sa gloire dans le ciel.

L'honneur est la récompense de la vertu : si tu veux être honoré , il faut donc que tu sois vertueux ; sans quoi les louanges que tu recevrais ne seraient qu'une vaine adulation. Or quelle est en toi la vertu que tu crois digne d'éloges et de respect ? Il n'y a pas de vertu sans humilité, l'humilité est le fondement de toutes les vertus religieuses. Mais si tu es véritablement humble, comment est-il possible que tu désires d'être honoré , le propre de l'humilité étant de fuir les honneurs et l'estime des hommes? celui qui est humble désire plutôt d'être méprisé , et se réjouit quand on fait peu de cas de lui. D'ailleurs qu'as-tu fait de grand et d'honorable pour mériter qu'on t'estime? Ou bien qu'as-tu souffert de considérable pour mon amour, pour que je sois obligé de t'en récompenser dès cette vie? Tu n'as pas encore versé ton sang pour moi ; tu n'as pas été mis en prison à cause de moi ; tu n'as pas été traîné par les rues, et crucifié, comme je l'ai été pour toi. El si tu avais enduré toutes ces souffrances pour mon amour , ce n'aurait été qu'avec le secours de ma grâce, sans laquelle tu es incapable de la moindre bonne action ; en sorte que c'est à moi qu'en reviendrait le mérite plutôt qu'à toi. Mais sup-

posons que tu aies fait bien des choses dignes de

récompense , ne les as-tu faites que pour ótre honoré sur la terre"? Ce serait les mettre à trop bas prix. Celui qui veut recevoir en cette vie la récompense du bien qu'il a fait , ne la recevra pas dans l'autre.

Mon fils, pour te guérir de ce mal , il faut que tu en cherches la cause. Or la cause prochaine en est dans la grande opinion que tu as de ta personne, dans la persuasion que lues digne d'honneur et que c'est le faire tort , de ne pas l'estimer. lu* là uniquement vient le déplaisir que tu sens quand on ne fait pas grand cas de loi. Mais voyons , as-tu donc quelquechose qui l'appartienne et qui te rende digne d'être honoré? D'abord tout ce que tu as, c'est moi qui te l'ai donné et qui te le conserve , et si je retirais ma main de toi, tu rentrerais aussitôt dans ton néant. Si tout le bien qui est en toi m'appartient, c'est aussi a moi qu'en revient tout l'honneur; ce qui est a toi, ce sont les misères, les imperfections et les péchés. Juge maintenant si tu mérites pour cela du respecl et des louanges.

Oh ! combien il y a de religieux qui se trompent dans l'opinion qu'ils eut d'eux-mêmes , en foulant se constituer ju.^-'s île leurs propres mérites ! Gomme ils pensent qu'on devrait avoir beaucoup d'estime pour eux, s'ils ne rencontrent pas dans les supérieurs ou dans les autres, des égards qui repondent à cette bonne opinion

qu'ils ont de leur mérite , ils s'en affligent , ils en sont tout désolés. C'est qu'ils ont mal établi les fondements de leur édifice spirituel. Mon fils, tu ne te connais pas toi-même; tu ne peux pas être un bon juge de ton mérite. Si tu te connaissais mieux , tu te garderais bien de bâtir sur de si faibles fondements.

Pour qu'un religieux soit loué et respecté, il faut que la bonne opinion de son mérite soit dans ceux qui doivent l'honorer , et non pas dans luimême. Si les autres n'aperçoivent en lui aucune vertu , mais plutôt des imperfections et des dérèglements , comment veut-il qu'on ait bonne opinion de lui et qu'on lui donne des éloges? C'est par les bonnes œuvres qu'on donne une bonne opinion de soi; ce n'est pas par le désir d'être loué des hommes.

Maintenant, mon fils, veux-tu comprendre combien tu es loin de la vérité, écoute ce qui me reste à te dire. Ou bien tues mort au monde, °u bien lu ne l'es pas ; si tu ne l'es pas , tu n'as que faire de prendre le nom de religieux ; l'état religieux ne reconnaît pour ses membres que ceux qui ont renoncé de tout leur cœur au monde et à toutes ses vanités. Or parmi les vanités du monde la première est de vouloir être estimé et loué des hommes. Si tu es vraiment mort au monde . pourquoi recherches-tu son estime ? Celui qui est mort ne s'inquiète de rien : qu'on le mette à droite ou à gauche , qu'il

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soit dansons place honorable ou non, qu'on le salue on qu'on ne I-' salue pas . Ioo1 lui est égal. Si tu désires la place d'honneur, si tu ambitionnes des fonctions distinguées, si lu veux que les autres te codent le pas, comment peux- tu dire que tu os mort ? Ne donne pas pour excuse que cVst à cause de moi et pour mon honneur que tu demandes à être respecté, afin que les autres ayant plus de confiance en loi , tu puisses plus efficacement travailler à leur bien. S'il en était ainsi, ce serait mon affaire plutôt que la tienne, et au besoin je saurai bien y pourvoir. En attendant , ce que mon honneur demande , c'est que tu sois humble, et que lu ne ressentes point de chagrin, si l'on te méprise. De cette manière tu te rendras semblable a moi , tu vivras en paix dans ton saint état , et lu en recevras la récompense dans le ciel. Sache enfin que de rechercher les louanges des hommes , ce n'est pas le moyen de travailler à leur bien ; le moyen le plus efficace est d'être humble , charitable , désintéressé , et de donner bon exemple dans toutes tes actions.

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