CHAPITRE II
Que le religieux ne doit pas trop rechercher les commodités du corps.
Mon fils , faire plaisir à son ami et le seconder clans ses bons desseins, c'est une chose convenable et digne d'éloges. Mais flatter un ennemi qui cherche ta ruine éternelle et lui fournir des secours, sachant bien qu'il s'en servira pour te perdre , c'est la plus grande de toutes les folies. Mais tu n'ignores pas que ton corps est l'un de tes trois ennemis capitaux, et tu sais bien que si tu négliges de le châtier et de le réduire en servitude , il est capable par ses rébellions de perdre ton âme. Y a-t-il donc une loi qui autorise le religieux à bien traiter son corps , puisqu'il doit toujours le tenir assujetti et mortifié ? Est-il conforme à la raison qu'il lui accorde ses aises , sachant bien que plus on lui en accorde , plus il devient intraitable? C'était en châtiant son corps et non en le flattant que mon Apôtre le tenait soumis à l'esprit. Au contraire, si l'on veut que le corps se révolte contre l'esprit , il faut lui accorder toutes les commodités qu'il désire.
— Seigneur , le domaine que vous nous avez donné sur notre corps ne va pas jusqu'à pouvoir
le faire mourir ou le mutiler, vous nous avei même obligés à le conserver en bonne saute . aulaol qu'il est possible. Il est donc convenable
de lu? accorder toutes les commodités que sa santé exige, d'autant plus que le corps devant
concourir avec lame a votre servite , il est nécessaire d'en prendre soin.
— Mon (ils, qu'un religieux lâche par des moyens convenables de se conserver la sauté pour mon service, je l'approuve et j'en suis content. Ce qui me déplaît , c'est que sous l'apparenoe de M conserver la santé, il tombe dans la sensualité , et que voulant être son médecin et juger de ce qui nuit à sa santé ou de ce qui lui est utile, il trouve utile tout ce qui lui fait plaisir, et nuisible tout ce qui est contraire à son goût. Et ce qui me déplaît encore plus, c'est qu'il dise en agir ainsi pour mon service. Non , ce n'est pas pour me servir qu'il le fait, c'est pour flatter son goût et satisfaire sa sensualité. Ce qui est de mon service, c'est de mortifier son corps autant qu'il est convenable. Combien n'y a-t-il pas de religieux qui, sous prétexte de conserver leur santé , se font les esclaves de leurs appétits désordonnés!
La sante se conserve beaucoup mieux en vivant avec sobriété et en évitant les excès, qu'en se procurant ce qui fait plaisir, et môme on risque plutôt de nuire a sa saute en dallant son goût ; car on est toujours porte a faire des excès dans
les choses qui sont agréables. Du reste le devoir du religieux est de donner à son corps ce qui est nécessaire pour vivre, et non pas ce qui pourrait fomenter sa sensualité.
Si le religieux examinait bien d'où vient cette si grande sollicitude qu'il a pour son corps et pour sa personne, il ne serait pas si empressé de se procurer les commodités du corps. Dans les uns elle naît d'une tendre compassion qu'ils ont pour eux-mêmes , et qui les porte à chercher toujours ce qui les flatte. Dans les autres c'est un effet de la grande opinion qu'ils ont d'euxmêmes; comme ils sont persuadés que leur vie est d'une grande importance, ils ont un soin extrême de la bien conserver. Cette opinion et celte compassion sont filles de l'amour -propre. Peut-il venir un bon fruit d'une si mauvaise plante ?
Ces religieux pensent peut-être que s'ils venaient à manquer, ce serait une perte pour leur institut et pour mon Église? Ils se trompent: d'autres colonnes meilleures qu'eux sont tombées, et leur institut est resté debout aussi bien que mon Eglise : c'est moi qui suis chargé de les pourvoir de bons ouvriers. J'assure même que la religion en perdant de tels religieux, nonseulement ne perd rien , mais gagne beaucoup, l'expérience apprenant d'ordinaire que ceux qui font le moins dans un institut et qui lui donuent le plus de gène, sont ceux qui recherchent avec
trop il»- soin les commodités du corps : leur mauvais exempte est capable de causer la ruine d'une maison religieuse.
A ton entree en religion, mon fils, n'es-tu pas venu avec L'intention de souffrir pour mon amour et pour le bien de ton âme? No le proposais-tu pas alors de vivre pauvrement, et de supporter volontiers toute* les incommodités qui sont ordinairement le partage des pauvres? Pourquoi donc maintenant que tu dois avoir plus de lumières et plus de ferveur, ne mets-tu pas en pratique ces premières et saintes pensées ? 0 quelle illusion ! l'état religieux a étéinstitué pour lineerei- le corps et remplir l'âme de biens spirituels, et tu veux t'en servir pour la commodité du corps, sans te soucier du bien de ton ame! Mais dis-moi. avais- lu, dans le siècle, toutes les commodités corporelles, ou non ? si lu ne les avais pas, n'es- tu pas honteux de rechercher, dans un état que tu as embrassé pour te mor liner, les commodités corporelles dont tu étais prive dans le monde? Et si lu les avais, n'y as-tu pas renonce pour me plaire ? Pourquoi veux-tu maintenant me déplaire en les recherchant encore et en donnant ainsi un mauvais exemple aux autres ? Si c'est pour l'amour de moi que tu as voulu t'en priver, tu renonces donc a mon amour, en voulant les reprendre? Ton amour notait pas bien ardent, puisqu'il dure si peu; au bien si tu crois m'aimer et jouir en mènse
l'EHF.
temps, malgré moi, des commodités du corps, tu te trompes : la première marque d'un amour véritable est la conformité des volontés.
Jette les yeux sur moi , mon fils, et pour savoir comment j'ai moi-même traité mon corps, parcours tous les instants de ma vie; depuis ma naissance jusqu'à ma mort, tu verras quelles sont les commodités dont j'ai joui sur la terre. D'abord quand je naquis, uneétable fut ma maison ; une crèche, mon berceau. Peu après je fus obligé de fuir en Egypte pour éviter la persécution d'Hérode. Pense quelles furent les incommodités de ce voyage dans un pays étranger et barbare, ma mère étant si pauvre et obligée de se mettre en route subitement et au milieu de la nuit. De retour de l'Egypte, je passai ma vie dans la pauvreté et le besoin. A l'âge de trente ans je me retirai dans le désert , où je macérai mon corps par la faim, la soif et les veilles, et où je demeurai quarante jours et quarante nuits dans le jeûne et n'ayant que la terre pour me reposer. Sorti du désert, je me mis à parcourir à pied les villes et les bourgades pour prêcher partout le royaume des cieux, et vivant toujours d'aumônes. Puis dans le temps de ma passion , non-seulement je n'eus aucune commodité corporelle, mais un tourment succédait à un autre. Enfin à ma mort la croix fut mon lit de douleur et je n'eus pour oreiller qu'une couronne d'épines. Juge maintenant, toi qui es mon servi-