‹ De la perfection religieuseChapitre 65 sur 80 · CHAPITRE HI · texte numérisé non relu

CHAPITRE HI

Qu'il no suffît pas au religieux de régler son <"i[>>. nuis qu'il lui rA encore plu- m i ma Aine*

Mon fils, le religieux fait très-bien île régler tellement son corps et Ions ses sens , qu'ils ne se révoltent pas contre la raison, mais il faut quelque chose de plus ; ee n'est pas en cela que consiste la perfection religieuse, mais c'est dans i tus Intérieures de l'âme ; c'est la aussi que se trouve la source de toute la réforme des sens extérieurs, et il serait impossible a l'âme de régler le corps, si elle n'était pas bien réglée elle-même avec toutes ses facultés. Une règle tortue n'est pas apte a redresser.

Quand l'âme sera-t-elle donc juste et bien réglée T quand elle sera conforme à la volonté divine, qui est la règle premiere et infaillible de toutes choses. Qu'un religieux mortifie sa chair autant qu'il voudra , qu'il la tienne , autant qu'il lui sera possible, soumise à l'esprit, cela ne suilit pas ; s'il veut acquérir la paii intérieure -nie .1 la perfection , il faut encore qu'il conforme toutes les atl'ections de son âme a la règle suprême. Et comme le principe de ces affections se trouve dans deux facultés dillerentes, c'est-à-dire dans l'intelligence et dans la

volonté, examine bien, mon fils, comment on doit régler l'une et l'autre.

Tu n'ignores pas que l'intelligence est la principale faculté de l'homme, et que c'est d'elle que dépend l'harmonie qui règne entre les autres facultés. La volonté est aveugle et ne peut rien faire par elle-même ; elle a continuellement besoin du secours et des lumières de l'intelligence. Quant aux puissances inférieures de l'âme qui ne font qu'exécuter ce que les supérieurs ordonnent, c est encore l'intelligence qui leur montre ce qu'elles ont à faire. Si donc l'intelligence n'est pas bien réglée, toute l'économie de l'homme, tant intérieure qu'extérieure, sera dans le trouble et la confusion.

Or la cause principale du désordre de l'intelligence est l'attache à son propre jugement, qui aveugle tellement l'âme , qu'elle se fait une foule d'opinions fausses et qu'elle en tire des conclusions plus fausses encore. Si tu veux régler ton intelligence, retranches-en d'abord le propre jugement. J'appelle ici propre jugement une manière de voir et de penser qui t'est particulière, qui diffère de l'opinion commune des anciens et des personnes sages et vertueuses, et qui n'étant pas conforme au jugement de tes supérieurs ne l'est pas non plus au mien. Ce jugement ne saurait être ni juste, ni bon, puisqu'il diffère de la première règle de toute vérité. Et comment la justesse et la bonté pourraient-

elles naître d'une présomption orgueilleuse ? Car t.iis-N bien attention ; en persistant dans ta manière de voir, non-seulement tu la préfères au jugement des autres, mais tu la crois encore absolument la meilleure, et tu penses que tous se trompent, et que seul lu comprends bien la chose, et la-dessus tu te pavanes et la méprises les autres, comme ayant peu d'intelligence. N'est-ce pas là de l'orgueil et une présomption manifeste ? Et peut- il y avoir un vice plus pernicieux que de présumer ainsi de soi-même? Delà il arrive qu'enchanté de ton jugement, tu ne reçois les conseils de personne, quand tu délibères , et que tu te montres intolérant et opiniâtre. Est-ce merveille après cela que tu sois exposé aux illusions du démon, et que lu lombes dans les plus graves erreurs ? C'est de l'attache au propre jugement que sont nés les schismes, les hérésies, les dissensions et une infinité de désordres que l'on voit dans le monde. Plus tu seras attaché à ton propre jugement, plus tu causeras de dommage à ton âme. C'est lui qui t'éloignera et le séparera de tes supérieurs; c'est lui qui te fera paraître sage à tes yeux el t'inspirera une grande confiance en toi-même ; enfin c'est lui qui le fera monter au faite de l'orgueil, pour t'en précipiter, en te suggérant que tu n'ai pM besoin de guide dans les voies spirituelles. Il a bien plus de prudence le religieux qui prend le jugement du supérieur pour le sien, el n'exa-

mine pas davantage. De cette manière il se rend agréable à moi, il fait provision de mérites ponile ciel, et en attendant il jouit sur la terre du plus précieux avantage qu'on y puisse avoir, c'est-à-dire de la paix du cœur.

Un autre défaut qui cause du désordre dans l'intelligence est la curiosité et le trop grand désir de savoir, surtout par rapport aux choses divines. L'entendement de l'homme étant naturellement désireux de connaître, s'il est livrèa son essor et s'il est encore stimulé par la curiosité, il s'emportera dans des régions inconnues jusqu'à ce qu'il se perde.

Pense d'abord, mou fils, que les choses divines sont au dessus de ton intelligence, et que tu ne les peux concevoir :si tu cherches trop curieusement à les découvrir, tu seras ébloui de leur lumière. Les yeux du corps ne peuvent, sans danger de perdre la vue, regarder fixement la lumière du soleil , comment l'intelligence humaine, qui est si bornée, pourrait-elle contempler la lumière inaccessible et infinie de Dieu? Dieu ne serait pas Dieu, si l'intelligence de la créature pouvait le comprendre. Mais veux-tu connaître , comme il convient , les choses divines, appuie-toi sur la foi , sans rien chercher davantage; la foi t'enseignera brièvement et avec certitude , tout ce qu'il est nécessaire de savoir pour le salut éternel. Eloigne aussi de loi 'a curiosité de connaître les choses

qui regardent tes supérieurs et les autres , et qui ni« te Concernent pas : cette curiosité est un véritable travers d'esprit. A quel propos cherches-tu de savoir les misères d'autrui ? Ne devrait-il pas te suffire de connaître les tiennes, eì Ce ne sera pas peu de clins,. , si tu parviens a les comprendre et a les guérir. Mais le mal de la curiosité est de faire qu'on oublie ses propres affaires, pour s'occuper de celles des autres.

On autre défaut de 1 intelligence , qui l'empé- Che d'être bien réglée, c'est de juger témérairement; ce qui arrive lorsque, sans fondement et sur des indices incertains, on condamne les actions du prochain. On se rend encore plus coupable, et l'on offense à la fois la charité et la justice, lorsque pouvant excuser ou interpréter en bien ['intention de quelqu'un , on l'interprète en mal. Gomment ose-t-on se constituer juge de l'intérieur de l'homme, sans le connaître 1 Moi seul, je sonde les cœurs des hommes; seul, je connais l'intention de chacun d'eux, c'est à moi seul qu'il appartient de les juger.

1/ Pour régler la volonté , il est nécessaire de foire attention a trois défauts qu'elle a, et qui sont ei'. dément fâcheux et pleins de danger. Le premier défaut est que cette faculté , aveugle de sa nature , est exposée a faire bien des faux pas et bien des chutes. Le second défaut est . qu'étant libre, elle peut courir où il lui plaît, par le

mauvais chemin comme par le bon. Gomme aveugle elle a besoin de guide qui l'empêche de s'égarer et de tomber. Gomme libre, il lui faut un frein pour qu'elle ne franchisse pas les bornes du devoir. Le guide sera la volonté divine, marquée par ceux qui tiennent ma place : elle conduira le religieux par une voie bonne et sûre. Le frein sera la crainte de la justice de Dieu ; c'est elle qui empochera les écarts de la volonté de l'homme. Heureux le religieux qui est retenu par un tel frein et conduit par un tel guide!

Le troisième défaut de la volonté, c'est de vouloir toujours être maîtresse d'elle-même, et il est impossible de la régler , tant qu'elle sera sujette à ce défaut. Etre religieux et retenir en même temps la propriété de sa volonté , ce sont trois choses incompatibles. Quel est celui qu'on peut appeler un vrai religieux ? C'est celui qui me suit en portant sa croix. Mais il est déclaré dans mon Ecriture que personne ne peut me suivre, s'il n'a laissé sa propre volonté en renonçant à sor- même.

— Seigneur , si ma volonté est dans des choses spirituelles et de dévotion, dois-je aussi la laisser?

— Mon fils, tout ce que tu désires par ta propre volonté, soit temporel , soit spirituel , tu dois le laisser. J'appelle ici propre volonté celle qui n'est pas conforme a la mienne. Ainsi, lorsque

tu as une volonté particulière qui n'esl pas d'accord avec celle de les supérieurs, elle ne is avec la mienne et ne saurait être bonne. La propre volonté est mon anneu le me

fait continuellement la cuerre ; aussi je la déleste -t elle qui a fondé l'enfer . et qui le mainile jui est le plus

ment punie. O insensé le religieux qui fait plus de cas de sa propre volonté que de la e divine ! Ne loi 3;-je pas donné l'exemple du contraire? Lorsque mon humanité avait borre le calice amer de ma passion . je que ma volonté ne se fit pas. mais la s: S ait-il convenable, mon

fils, que tu fisses ta propre volonté, après que j'ai la mienne, pendant ma vie? Sonbien : préférer ta volonté à celle de tes supérieurs, c'est la préférer a celle de ton Créateur lui-même - tant d'or- •j. a l'imitation de Lucifer, comme lui lu tomberas, et ta chute sera épouvantable.

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