‹ De la perfection religieuseChapitre 66 sur 80 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Que le religieux se doit dépouiller de toute affection désordonnée envers ses parents.

Mon fils, si tu n'oublies pas ton peuple et la maison de ton père , je n'aurai pas de plaisir à te voir, et je ne m'entretiendrai pas familièrement avec toi. Il ne suffit pas d'avoir une fois renoncé au monde et à tes parents , comme tu l'as fait en embrassant l'état religieux. Mais si tu désires arriver au degré de perfection que cet état exige, il faut que tu persévères dans ce renoncement jusqu'au dernier soupir de ta vie. Que servirait-il à un prisonnier d'être sorti de la porte de sa prison, s'il ne coupait pas les liens qui l'y tenaient attaché? De même si tu ne coupes pas l'affection déréglée que tu conserves pour tes parents , en vain es-tu sorti de ta maison , il y a encore des liens qui t'y attachent et qui t'empêchent de l'oublier ou de t'en éloigner.

Il est vrai que, dans mon Écriture, j'ai promis le centuple avec la vie éternelle , et je suis prêt à l'accorder, mais c'est à celui qui aura laissé, pour l'amour de moi , son père, sa mère et tout ce qu'il avait dans le monde. Il est vrai aussi que je suis venu sur la terre pour enseigner une nouvelle doctrine , mais à la tête de mes leçons,

j'ai protesté que personne ne pouvait être mou disciple. à moinsde haïr son père , M mère, sa propre vie et en an mot tout ce qui pouvait être un empêchement à son profil spirituel Pour

ótre bon disciple et pour faire «les progros, il est nécessaire d'être attentif aux leçons du maitre. Or ce que j'enseigne aux religieux, c'est de mourir au monde , de mortifier les passions qui causent du trouble dans l'âme , et spécialement de renoncera toute affection trop naturelle envers leurs parents, qui les empêcherait de faire des progrès dans la vie spirituelle.

Ne vois-tu pas, mon (ils, qu'une trop grande affection pour tas parents te l'ait perdre la paix de l'âme t qu'elle te rend importun et fait que tu es à charge aux autres? Ne vois -tu pas aussi qu'à force de l'occuper d'eux , tu oublies les intérêts de ton âme. Ce n'est pas écouler mes leçons , c'est les fuir. Si tu es mort au monde , pourquoi l'inquiéter ainsi des aiïaires de tes parents? Si tu ne vis plus que pour moi, comme ton devoir, d'où vient que tu n'es pas entièremenluni à moi, pour le tenir lieu de père, de mère et de toutes choses ? 0 qu'il comprenait bien mieux ma doctrine, ce religieux serviteur qui disait avec amour : Deus meus et omnia, mon Dieu est pour moi toutes cl. Us la comprenaient également ces autres saints religieux , qui , pour n'avoir plus aucun rapport avec leurs parents, se retiraient dans les déserts

les plus écartés et s'enfonçaient dans des cavernes , comme dans des sépulcres , tant ils étaient véritablement morts au monde !

— Seigneur , vous nous avez ordonné , dans votre sainte loi, d'aimer notre prochain et même nos ennemis, et de les secourir dans leurs nécessités. Mais nos parents sont plus pour nous que notre prochain; comment est-il possible de les laisser , de les oublier , de les haïr ?

— Mon fils , je ne te défends pas d'aimer tes parents et les amis que tu as laissés dans le siècle, mais il faut que ce soit d'un amour spirituel , et dans l'ordre que la charité exige. Ainsi souviens-toi d'abord que tu es encore plus ton prochain à toi-même que ne le sont tes parents et tes amis , et la charité bien réglée veut que tu ne souffres pas de dommage spirituel à cause d'eux. Or s'ils te troublent dans l'esprit de ta vocation, s'ils t'inquiètent dans mon service et s'ils sont un obstacle à ton profit spirituel , ne dois-tu pas les laisser et t'éloigner d'eux ? Et s'ils cherchent à te nuire , en te détournant de mon service et en voulant l'arracher de la vie religieuse, ne dois-tu pas les haïr c'est-à-dire les fuir comme des ministres du démon ? Ne prends pas pour tes parents et pour tes amis , ceux qui veulent mettre en danger le salut de ton âme. Ce n'est pas là le prochain , ce ne sont pas les ennemis corporels que la loi chrétienne te commande d'aimer , ce sont des ennemis de

ton bien spirituel, des ennemis de mon honneur et île ma gloire , et pour tout dire en un mot , ni des amis Me l'enfer.

Quant au motif de secourir tes parents dans leurs Decessi lés spirituelles ou oorporeUet , c'est à tes supérieurs à déterminer comment et jusqu'à quel point tu dois le faire , et souviens-toi que , sous prétexte de charité et de piété , le démon en a fait déchoir un grand nombre du bonheur de l'état religieux. A moins d'être plus mortifie . plus que mort au monde et à l'amourpropre , aucun religieux ne peut sans danger s'entretenir avec ses parents. Je ne suis pas content de voir dans quelques religieux un violent désir d'apprendre des nouvelles de leurs parents, de leur écrire et d'en recevoir des lettres. C'est chercher des occasions de trouble , et d'une foule de distractions dans les exercices de piété. Il sert peu d'avoir abandonné de corps ses parents . s'ils restent dans le cœur et dans la pensée. 0 qu'ils ont agi bien plus sagement quelques-uns de mes serviteurs , qui ayant reçu des lettres de leurs parents , de pays éloignés, les jetèrent au feu sans les lire, de peur de mettre en danger la paix de leur âme. 0 faiblesse d'un religieux ! les parents qu'il a laissés dans le monde ne pensent plus à lui , et il s'eccupe d'eux avec autant de sollicitude que si c'était son alîaire la plus pressante.

Je suis aussi très-oiTensé de la conduite de

ces religieux qui non-seulement désirent l'agrandissement de leurs parents, mais qui cherchent encore par toutes sortes de moyens à leur procurer des avantages terrestres. Dans cette vue ils se font les flatteurs des séculiers et tâchent de gagner leurs bonnes grâces , au détriment de leur propre réputation , et au risque de faire perdre à leur état la considération dont il jouit. Et ils ne s'aperçoivent pas qu'en agissant de cette manière ils ne sont plus mes serviteurs , mais les serviteurs de leurs proches , et que c'est travailler aux intérêts temporels des autres au lieu de se perfectionner dans les vertus religieuses. Quelle est la règle de leur institut qui les autorise à être les pourvoyeurs de leurs parents? Ils devraient bien plutôt pensera euxmêmes; car au dernier jugement je n'examinerai pas s'ils ont eu des parents illustres dans le monde, et je ne leur demanderai pas s'ils ont négligé de leur procurer les grandeurs de la terre, mais je leur ferai rendre compte du temps qu'ils ont perdu , en se mêlant de pareilles affaires. Ce n'était pas un moyen d'acquérir la perfection religieuse, mais au contraire une occasion de perdre la dévotion , et l'esprit de leur état.

N'est-ce pas une folie qu'un religieux soit très-peu diligent à faire des progrès dans la perfection à laquelle il est obligé, et qu'il le soit en même temps beaucoup à procurer de l'avancement temporel à ses parents? Et ce qui

doit me déplaire encore davantage , o*est qu'il s'inquiète bien plus de l'intérêt temporel de ses parents que de leur intérêt spirituel; rarement il leur parle de la vertu, et quand il les y

exhorte, c'est froidement, tandis qu'il p;irle avec chaleur quand il est question des avantages et des grandeurs terrestres.

Mon fils, de quoi te serviront les grandeurs de tes proches , si tu es imparfait? quelle récompense peux-tu atlendre de moi , si tu ne travailles que [tour les intérêts de la chair et du sang ? Oh ! combien il serait plus glorieux pour toi et plus avantageux pour eux, si tu les faisais marcher dans le chemin de la vertu ! Eu même temps que tu augmenterais tes mérites pour le ciel, tu mettrais plus en sûreté le salut de ton âme.

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