‹ De la perfection religieuseChapitre 67 sur 80 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Que le religieux doit se tenir soigneusement sur ses gardes , quand il converse avec le prochain.

Mon fils, les religieux avec lesquels tu as à vivre sont tous mes enfants chéris, ma charité envers eux n'est pas partiale, mais je les aime tous et je désire à tous leur véritable bien. Je veux en conséquence que tu les aimes aussi tous indifféremment , à mon exemple , et que tu leur souhaites à tous la perfection en cette vie et la gloire éternelle dans l'autre. Ainsi le veut la charité religieuse bien ordonnée. Oh! combien me déplaisent certaines amitiés particulières de quelques religieux , qui restreignent à deux ou trois l'amour qui devrait s'étendre à tous , et qui se trouvent continuellement avec eux dans toutes leurs conversations et dans toutes leurs affaires, ce dont les autres sont raisonnablement et quelquefois gravement offensés ! Gomment puis-je ne pas détester ces partialités ? Une amitié qui offense la communauté n'est jamais bonne et n'a jamais une bonne fin , mais il en résulte toujours quelque mal. C'est dans ces conversations particulières que se fomentent les murmures, les plaintes, les détractions; c'est là que les discordes se forment. La coutume

do ces religieux est de s'entretenir de tout ce

qui se fail ou se élit; à peine est-il arrivé quelque manquement dans le monastère, qu'ils le savent ; ils sont les premiers à savoir ce qui se passe » et ils en font l'objet de leurs médisances ou de leurs murmures. N y eût-il pas d'autre mal , celui-là serait déjà grand et bien funeste à une maison religieuse.

Puisque tu es membre d'une communauté religieuse, mon (ils, toute espece de raisons l'oblige à l'aimer et a soutTiir quelque chose pour l'amour d'elle. Ne voit-on pas souvent que , pour conserver le corps , un membre souffre le fer et le feu? quelquefois même on le coupe et on le retranche du corps, la destination d'un membre étant naturellement de servir à la conservation du tout. Si donc tu aimes la communauté dont tu es membre, lu dois l'employer a sa conservation, et retrancher de toi tout ce qui pourrait lui causer du dommage. Or parmi les choses nuisibles à une communauté , il faut compter une amitié trop particulière , surtout quand elle a lieu entre des religieux qui ne s ni pas des plus fervents . ni des plus mortifiés, et qui sont plutôt portés à une trop grande licence. Je sais qu'il y a des religieux qui n'aiment i^uere leur communauté et qui s'inquiètent peu qu'elle aille bien ou mal , pourvu qu'ils aient leur satisfaction ; mais qu'ils se souviennent que s'ils aiment si peu leur mère, et s'ils se comportent

aussi indignement à son égard, ils seront traites à leur tour comme des enfants ingrats et punis comme ils le méritent.

Je sais bien aussi qu'il y a des religieux qui s'excusent en disant que leur caractère et leur tempérament nu peuvent s'accorder qu'avec quelques-uns, et que pour cette raison ils conversent de préférence avec eux. Mais où donc ont-ils trouvé que le religieux devait suivre le sang et la nature ? Et si le sang et la nature les portaient à l'oisiveté , à l'orgueil ou à d'autres défauts , serait-ce un motif pour s'y abandonner? Ne se sont-ils pas faits religieux, au contraire, pour vaincre la nature avec toutes ses inclinations désordonnées ! Or il y a nécessairement quelque chose de désordonné dans les amitiés particulières, puisqu'elles sont contraires à l'esprit religieux. Et qu'on ne dise pas qu'il ne s'y passe rien de mal, et qu'on n'a aucune mauvaise intention. C'est déjà un grand mal que de telles amitiés offensent les autresetqu'elles soient condamnées de tous les religieux sages et spirituels. — Seigneur, vous voulez que chacun fasse des progrès dans la vie spirituelle , et qu'il emploie pour cela les moyens les plus efficaces. Mais si je m'aperçois qu'en conversant souvent avec l'un, plutôt qu'avec les autres, j'en relire un grand profit spirituel, faudra-t-il, en me séparant de lui , comme vous l'exigez . que je me prive de cet avantage?

— Mon Mis, si tu converses eoune il Convient avec MOI qui peuvent contribuer a !<>n

bien spirituel, ce n'esi pas ce qui offensera la eohiinunauté , el cet avantage peut exister pour

toi, sans qu'il s'y trouve lì trop grande familiaritè dooi il est qaesiion. Mais prends^ garde,

si la communauté s'oflense de les conversations, c'est une preuve que tu dépasses les justes bornes , et que ton amitié n'est pas aussi sainte, ni aussi spirituelle que tu le pensais. Ouelsque soient d'ailleurs les avantages que tu en retirerais pour le bien de ton aine, tu ne devrais pas les préférer a la satisfaction de tes frères, et puisqu'ils en sont offensés , la charité bien ordonnée exige que tu cherches d'autres secours spirituels.

Or si la trop grande familiarité entre des religieux qui sont tous mes serviteurs, est capable de blesser la charité, et d'être répréhensible, que serait-ce donc si l'on voyait un religieux s'entretenir trop volontiers avec un séculier, ne serait-ce pas une occasion de scandale? Quand un religieux a des rapports avec des séculiers, il faut que sa conversation édifie nonseulement ceux avec lesquels il s'entretient, mais encore ceux qui le regardent, car il doit donner lo bon exempte a tous. Et si les religieux

spirituels et sages sont mal editiés do voir qu'il converse trop souvent avec la même personne, il doit s'abstenir de cette fréquentation. Il ne lui

suffît pas de dire : je ne parle que de bonnes choses, je travaille au salut de son âme, et les autres ont tort de juger autrement. Le religieux fait mal , mon fils , quand en travaillant au salut des autres il n'a pas soin de sa réputation ; c'est encore pis, s'il donne occasion de le soupçonner ; il ne doit pas seulement se garder du mal , mais de l'ombre même du mal. J'aime sans doute qu'on aide le prochain pour le bien de son àme, mais il faut que ce soit par des moyens légitimes; et des conversations trop fréquentes avec une personne séculière ne sont ni légitimes pour un religieux, ni dans l'ordre que demande la charité. Il a beau dire : j'ai bonne intention i la bonne intention ne suffit pas pour l'excuser, car il faut encore que les œuvres soient bonnes , et ne fassent pas soupçonner le mal. Les autres le jugent d'après ce qu'ils voient, et non d'après son intention qu'ils ne peuvent pas voir. Mais quand ils la verraient, ils ne l'excuseraient pas encore, parce qu'il la met en péril.

En effet, combien de conversations ont commencé par l'esprit et fini par la chair ! et combien il y a de religieux qui sont tombés pour avoir eu trop de confiance en eux-mêmes! S'il y en a qui se sont laissés prendre à un seul regard , que sera-ce des rapports et des conversations trop fréquentes? La sensualité est rusée; pour ne pas se faire connaître elle se cache sous le manteau du zèle; et sous prétexte de faire du bien à quel-

qu'un , elle oommenoe par des paroles pieuses , nuis bientôt la douceur (!<• son langage lait voir ou elle lend. Mon lils. garde-loi toujours du démon, et surtout quand il se transforme en eoge de lumiere , et fuis comme la mort de

converser B?ec une personne qui t'inspire quelque affection sensuelle. Le moindre feu , si on rapproche de la paille, produit d'abord delà fumee, et ensuite de la ll.unme.

II y a d'autres religieux qui lâchent, contre l'intention des supérieurs , d'avoir des rapports intimes avec les grands du monde , moins pour les aider dans les besoins de leur àme , que pour en obtenir des secours et des faveurs, et c'est une chose tout-à-fait déplorable. Gomment est-il possible qu'un religieux , qui a renoncé au siècle , recherche la protection d'un séculier ? Mais dis-moi , mon lils , pourquoi désires-tu qu'un séculier te protège et te favorise ? Est-ce pour être plus fidèle observateur de la discipline religieuse? pour pouvoir te mortifier, comme il convient à un bon religieux? pour marcher d'un pas plus rapide et plus sur vers la perfection? Pour cette fin , tu n'as besoin ni du secours , ni de la faveur des séculiers; tu trouveras abondamment , si tu le veux , tout ce qu'il te faut , dans ton institut. Mais les autres ne sont pas assez bornés , pour ne pas comprendre tes intentions: tu ne recherches les faveurs des grands , que pour secouer le joug de la discipline , pour

que les supérieurs n'aient pas la liberté de disposer de toi à leur gré ; enfin pour pouvoir toujours faire ce qui te sera le plus agréable. Qu'est-ce autre chose que cacher sous l'habit religieux une licence séculière, être en secret l'ami du monde , en feignant à l'extérieur d'être son ennemi ? Mais je lis dans le secret des cœurs et je t'attends à un passage où tu ne pourras être secouru ni favorisé de personne. C'est alors que tu verras combien cette conduite ambiguë était à ton préjudice , et que tu reconnaîtras enfin combien tu avais tort de te soustraire à ma protection pour rechercher celle des grands de la terre. Alors tu t'écrieras dans ton repentir : malheur à celui qui met sa confiance dans l'homme.

CHAP1TEE vi.

Que lo religieu* doit éviter l'oisiveté.

Mon fils, dos le commencement du monde, un arrêt de proscription a ete prononcé contre l'oisiveté , comme étant la source d'une infini lé de maux, il a eie défendu à qui que ce soit de lui donner asile. Ainsi Adam, ton premier père, ayant ete placé dans le paradis terrestre, qui était néanmoins un lieu de délices, ce ne fut pas pour y être oisif, ou pour y jouir du plaisir de la promenade, mais comme le dit mon Ecriture, afin d'y travailler et de le garder. Chassé qu'il fut du paradis , alors encore, afin qu'il ne fut pas dans l'oisiveté, la terre lui fut donnée pour la cultiver, et pour manger son pain à la sueur de son front. Et toi, héritier îles peines de ton premier pere , tu erois pouvoir manger ton pain , sans qu'il t'en coule? Si Adam était resté dans le paradis terrestre, c'eut été pour y travailler, et toi, lu veux être oisif dans la terre d'exil et jouir du plaisir dans une vallee de larmes? Songe, mon fils, que lu n'es pas encore dans ta patrie, tu nY> qu'un voyageur et un étranger comme tous tes aneèlres, et le pèlerin qui veut arriver à sa patrie ne doit pas rester oisif et en-

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core moins s'arrêter, mais il lui est nécessaire de hâter sa marche avant que la nuit ne le surprenne.

L'homme est né pour le travail, à dit mon serviteur Job, comme s'il voulait indiquer par ces paroles que celui-là n'a pas la condition d'homme, qui aime l'oisiveté et qui ne travaille pas selon son état. C'est pour cela qu'on a quelquefois appelé l'oisiveté le tombeau des vivants. Malheur au religieux qui se plait dans un tel tombeau. Il n'en sent peut-être pas maintenant l'infection , par l'effet de l'habitude, mais il la sentira au moment de la mort, quand il s'apercevra de la perte qu'il a faite, et quand il lui faudra , dénué de bonnes œuvres, passer à l'autre vie, où tout le bonheur dépend de ce qu'on apporte. Alors il comprendra cette sentence du Sage : qu'un chien vivant est préférable à un lion mort.

Qu'ai-je à faire d'un religieux qui est lettré, qui a beaucoup de génie et de talent, s'il est oisif, et si étant capable de bien des choses il ne fait rien? J'aime mieux un religieux, qui a peu de science et de talent, mais qui fait , pour l'amour de moi, tout ce qu'il peut.

Puisque je suis si ennemi de l'oisiveté, il convient que tu la détestes aussi, toi qui fais profession de me prendre pour modèle. Tu n'ignores pas comment j'ai commencé à travailler dès ma plus tendre enfance, tantôt en aidant ma mère dans sa pauvreté, tantôt en secondant de mes

faibles mains les travaux de Joseph, mon nourricier, là toi, n'iiurciis-tu quitté le siècle que pour jouir du repos, et refuserais-tu le secours de ton travail à la religion, la mère, et aux supérieurs qui sont chargés de prendre soin de toi? Pense que celui qui est oisif ne mérite pas la nourriture qu'il prend; et que dans une communauté, manger sans travailler, c'est consumer le fruit du travail des autres, chose indigne d'un religieux , indigne même de l'homme. Je ne demande pas mieux, diras-tu, de travailler, mais le supérieur ne me laisse pas faire ce qui serait de mon goût et dont je pourrais bien m'acquitter. Ce n'est pas une excuse légitime ; parce qu'il ne t'appartient pas de choisir ta fonction; le serviteur ne doit pas , dans son office, consulter son goût, mais celui de son maître- C'est au supérieur qui tient ma place à déterminer aux inférieurs ce que je juge plus à propos pour mon service. D'ailleurs es-tu certain de bien faire cet exercice auquel ton goût te porte davantage ? Peut-être que la passion te trompe. Et quand tu serais content de toimême, quand tu parviendrais à contenter tout le monde, qu'y gagnerais-tu , si tu me déplais ? Retiens bien que ton travail ne sera Jamais bon, s'il n'est pas conforme a ma volonté, c'est-àdire à ta volonté de les supérieurs.

Considère maintenant les dangers de l'oisiveté pour un religieux. D'abord là OU règne l'oisiveté,

il n'y a pas de charité; la charité n'est pas oisive, a très-bien dit mon Apôtre. Si donc tu es oisif , la charité n'est pas en toi. Et de quoi te servirat-il , hélas ! d'avoir tous les talents et les dons de toutes les créatures, si tu n'as pas la charité? Le travail lui-même qui n'est pas selon la charité n'est d'aucun mérite.

Autant l'oisiveté est ennemie du travail et de la charité , autant elle est amie du démon. Elle fournit en effet au démon toute la commodité possible pour venir s'entretenir avec un religieux ; quand une âme est abandonnée à l'oisiveté le démon peut y entrer par où il veut , car elle est comme une ville sans rempart. C'est pourquoi les anciens pores du désert disaient souvent à leurs disciples que. s'ils voulaient se délivrer des tentations du diable, ils devaient faire en sorte que le diable les trouvât toujours occupés , que de cette manière le malin esprit n'ayant pas l'occasion de les tenter , les laisserait tranquilles.

Un mauvais effet de l'oisiveté dans un religieux est encore de l'exposer à un grand nombre de défauts. Car elle le rend curieux , elle fait qu'il cherche à savoir ce que les autres font ou ce qu'ils disent, elle est cause qu'il manque fréquemment à la loi du silence , qu'il sort souvent de sa chambre , et qu'il trouble les autres dans leurs exercices. Elle le fait souvent même sortir de la maison , sans nécessité, pour cher-

cher îles sujets de conversations et île divertissements. Ce ne soni pas là dès moyens pour acquérir la verta, et ce n'est pas ainsi qne les bons religieux sont parvenus a la perfection, et aux récompenses du ciel.

Un autre mal que eause l'oisiveté, c'est de faire perdre au religieux et sans dédommagement aucun, deux choses des plus précieuses, le temps et la vie. Quelle folie est la tienne, mon tìls ! je t'ai donné la vie et je te la conserve , afin que tu augmentes tous les jours le trésor de tes mérites, et tu négliges ton bien! Quels avantages le prochain peut-il espérer de toi , puisque tu laisses de côté tes propres avantages ? Je t'ai donné le temps pour cultiver ton âme et lui faire produire des fruits de salut, et lu la laisses inculte et stérile? Quels fruits feras-tu dans le saint ministère, puisque lu abandonnes ton âme en si mauvais état?

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