CHAPITRE VII
Que le religieux doit s'entretenir volontiers de Dieu et des choses spirituelles.
Mon fils, il y en a beaucoup qui se sont convertis par le moyen des prédications, beaucoup aussi qui ont senti dans des entretiens spirituels leur cœur s'enflammer d'amour pour moi et pour la vertu. Aussi , c'est un excellent moyen pour s'avancer dans la perfection religieuse , de parler ou d'entendre parler des choses spirituelles : l'un et l'autre touchent le cœur. Dans un entretien spirituel, celui qui écoute reçoit dans son cœur comme une bonne semence, qui y produi t des fruits de sainteté, et celui qui parle doit aussi en ressentir les heureux effets, puisque c'est de son cœur que cette bonne et sainte semence est sortie. Ainsi , quand on s'entretient des choses spirituelles , celui qui parle et celui qui écoute en profitent. Mais si l'amour de Dieu n'est pas dans le cœur , les oreilles ne les écouteront pas et la langue n'en parlera pas. D'où vient qu'on parle si rarement et si froidement des choses de Dieu ? C'est faute d'amour. D'où vient que quelques-uns s'ennuient et sont mécontents quand ils entendent des entretiens spirituels? C'est faute d'amour. Si le feu de l'amour
était dans leur OGDOr, il s'allumerait au seul nom de Dieu et de la vertu, et il produirait des Qammes qui paraîtraient au dehors. Alors ils ne parleraient et n'entendraient parler volontiers que de choses spirituelles et eie dévotion , parce que les oreilles aussi bien que la langue seraient d'accord avee les sentiments du cœur.
0 honte! on voit des religieux qui, faisant profession de la vie spirituelle, n'en parlent jamais, ou n'en parlent que comme malgré eux ! lit cependant c'est l'ordinaire que tout homme parle volontiers de son art et de ce qui le concerne; tout homme se plaît à entendre parler des choses qui ont rapport à sa profession. Mon fils , veux-tu trouver du plaisir à l'entretenir souvent de Dieu ? Aime-le , et plus ton amour pour lui sera grand dans ton cœur , plus ta langue aura de facilité et de plaisir a parler de lui. Désires-tu le plaire à entendre parler des choses spirituelles ! Tâche d'avoir pour elles une grande affection : il n'\ a rien de plus agréable à celui qui aime que d'entendre faire l'éloge de la chose aimée.
L'amour dépend de l'estime, et l'on estime d'autant plus une chose qu'on en connaît mieux la honte. Si les choses spirituelles ne sont ni aussi estimées, ni aussi aimées qu'elles le méritent, c'est que leur excellence n'est pas bien connue. Or, parmi les avantages des entretiens pieux, il faut compter celui de mieux faire connaître l'excellence et la dignité des choses di-
vines et spirituelles. Un objet odoriférant a cette propriété que plus on le manie, plus il répand son parfum : il en est de même des choses spirituelles; plus on en parle, plus elles répandent la bonne odeur de la dévotion, et la connaissance qu'on acquiert ainsi de leur excellence, fait qu'on les aime davantage. Il n'en est pas de même des choses du monde : on en reconnaît toute l'imperfection, à mesure qu'on les examine et qu'on en traite, et les hommes sages en conçoivent d'autant moins d'estime et d'amour pour elle.
Ledémon déteste singulièrement lesentretiens spirituels; aussi fait-il tout ce qu'il peut pour les empêcher. Tantôt pour qu'on ne les introduise pas, il persuade qu'ils seraient inopportuns, difficiles ou désagréables; tantôt pour qu'on ne les prolonge pas , quand ils sont commencés , il les fait paraître trop secs ou trop insipides. Et quand cet ennemi rusé peut trouver un plaisant qui se moque de ces conversations pieuses , il s'en réjouit comme du moyen le plus efficace pour les bannir d'une communauté religieuse. Il n'ignore pas , le méchant esprit , combien il aurait à perdre dans ces entretiens, où Ton découvre ses artifices, où l'on apprenda se défier de lui et de ses tromperies , et à se tenir sur ses gardes , pour ne pas se laisser égarer par ses ruses dans la voie du salut. Aussi craint-il ces sortes de conversations, comme le voleur craint la lumière qui le fait découvrir. Mais autant elles
lui déplaisent , autant elles sont agréables «» mol et profitables aux religieux.
En effet , en parlant du Créateur , on connaît mieux ses perfections , on distingue plus clairement les bienfaits qu'il accorde chaque jour, et surtout la bienveillante attention qu'il a puni- ses serviteurs. Ces réflexions sont autant (Taiguit- |ui excitent de plus en plus les religieux à l'amour et au service île leur Créateur. En s'entretenant des vertus et des autres choses spirituelles , on en découvre aussi davantage la grande beauté , et il est impossible de la considérer sans éprouver en même temps un ardent amour pour elle. Quoi de plus désirable a un religieux ? Quoi de plus redoutable au démon ?
Dis-moi , mon fils, quel motif as-tu d'éviter les entreliens spirituels? si tu es froid, ils Réchaufferont ; si lu es indévot , ils te ramèneront dans le chemin de la dévotion. Tu n'entends pas volontiers parler de choses spirituelles ? Hélas ! quand on rapporte quelque nouvelle du siècle ou qu'on parle des affaires d'autrui , qui ne te regardent pas, tu es si attentif! et quand on parle de Dieu et des vertus religieuses , lu t'ennuies et lu as envie de dormir !
Il y a des religieux qui n'aiment pas un discours île piété , à moins qu'il ne s'y trouve de belles idées; il y en a d'autres qui veulent parler de choses grandes et relevées jusque dans des entretiens familiers : les uns et les autres se
trompent. Ce n'est pas là ce que je désire. Je voudrais que ces entretiens fussent simples, dévots et pratiques; je voudrais qu'on s'y occupât beaucoup plus d'échauffer sa volonté que de repaître son intelligence. Ce n'est pas le moment de faire preuve de beaucoup d'esprit , mais de montrer le désir que chaque religieux doit avoir d'acquérir les vertus de son état et de faire des progrès dans la perfection.
Combien est funeste la mauvaise habitude ! C'est elle qui fait qu'un religieux a beaucoup de facilité à parler de choses vaines et inconvenantes , et qu'il en a si peu , quand il s'agit de choses utiles et qui regardent sa profession. De là sont venus en grande partie les abus et les dérèglements qu'on voit dans quelques maisons religieuses. ïl est difficile de gouverner sa langue , et si on ne l'habitue pas à parler du bien, on ne pourra guère l'empêcher de parler du mal. Il est bien vrai qu'en cela ce n'est pas la langue qui est coupable , et la faute en est dans le cœur. La langue en effet ne fait que répéter ce qui est écrit dans le cœur , et de même qu'un héraut, elle proclame ce que le cœur renferme. S'il renferme des vertus et de la piété, elle parle de piété et de vertus ; si au contraire il n'y a dans le cœur que des vanités, elle ne parle que de vanités.