‹ De la perfection religieuseChapitre 70 sur 80 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Que le religieux doit éviter les contestations , et s'efforcer d'être en paix avec tout le monde.

Mon fils, si , dans cette terre d'exil, tu désires avoir un avant-goût de la patrie céleste, efforcetoi de conserver toujours la paix , soit avec ton Créateur , soit avec ton prochain , soit avec toimême.

Tu auras la paix avec ton Créateur , si tu es fidèle à ses commandements et si lu gardes ton àme exempte de péché. Car c'est le péché qui met la guerre entre l'homme et Dieu.

Tu auras la paix avec ton prochain, si tu es humble, car l'humilité est la mère de la paix, comme l'orgueil est la mère de la discorde.

Enfin lu auras la paix avec toi-même, si tu es mortifié. Ce sont les passions et les penchants déréglés qui mettent le trouble dans l'âme , et plus lu les auras domptés par la mortification, plus la paix régnera dans ton âme.

Dans la sainte Ecriture, j'ai été appelé le Prince de la paix, et avec raison , car j'ai toujours été amateur de la paix. Au moment de ma naissance , les anges ont dit dans leur cantique - Gloire au Très-Haut, et paix aux hommes sur 'a terre. Quand je fus sur le point de passer de

ce monde vers mon Père , je fis un testament , et le bien que je laissai pour héritage à mes disciples , ce fut la paix et l'union de la charité. Aussi je ne reconnais pas pour mon disciple , ni pour mon héritier , le religieux qui ne sait pas conserver la paix. Ma maison est une maison de paix el de concorde; celui-là ne mérite pas d y demeurer qui aime à y susciter des contestations. Te parait-il convenable, qu'après avoir quitté le inonde pour jouir d'une vie paisible dans une maison religieuse, non-seulement tu ne vives pas en paix, mais encore que tu troubles la paix de les frères ? Les disputes et les discordes sont les pires de tous les maux du monde, et si tu crois avoir fait beaucoup de quitter le monde, tes amis et ta fortune, pour apporter en religion les discordes el les contestations, tu le trompes ; tu as retenu du monde ce qu'il a de pire. Il ne sert de rien d'être religieux, si l'on ne vit pas en paix conformément à sa vocation.

— Seigneur, je reconnais qu'il n'y a rien de plus contraire à l'esprit religieux que les contestations. Mais il y a tant de causes de démêlés en celte vie, et les hommes sont naturellement si porlés à la dispute, qu'à moins de contester , il est impossible d'avoir ce qui nous est dû , et sans cela on est exposé à être foulé aux pieds.

— Mon fils, il vaut mieux ótre foulé aux

pieds par les hommes pour avoir évité les contestations , que de l'être par les démons pour avoir contesté. Et quand même tous les autres seraient disputeurs , personne ne peut te forcer à disputer. Si quelqu'un veut contester avec toi, réponds-lui avec l'Apôtre : nous n'avons pas une telle coutume ; et il ne te manquera pas d'autre moyen pour avoir ce qui t'est dû. Mais encore pour avoir raison en quelque chose, penses-tu qu'il te soit permis de contester? Non assurément. Et quand même la contestation serait permise, elle ne conviendrait pas à des personnes qui font profession de pratiquer la perfection que j'ai enseignée. J'ai dit dans mon Evangile que pour conserver la paix il fallait céder, et que si quelqu'un voulait enlever ton manteau , il valait mieux lui donner encore la tunique, afin de ne pas contester avec lui. On peut bien disputer pour la défense de la vérité ou pour l'exercice de l'esprit ; on peut même plaider , en se renfermant dans les termes de la justice. Mais ces contestations de discorde, qui sont des occasions d'inimitié, ne conviennent à personne , et encore moins aux religieux : elles sont le propre de ceux qui combattent sous la bannière du démon, le grand ennemi de la paix. Une mauvaise plante ne saurait produire de bons fruits. Or la racine de toutes ces contestations n'est autre que l'orgueil et la soif de l'honneur. Car c'est l'orgueil qui empêche de céder ,

et si l un cédait à l'autre , i! n \ aurait pas de contestation. Si à la dispute se joint Ternie , qui 88t li 611e de l'orgueil, alors elle devient plus grave el plus pernicieuse. Car il arrive quelquefois dans une dispute que l'un des deux, quoiqu'il s'aperçoive bien qu'il a tort, continue néanmoins .1 soutenir son opinion, pour ne pas donner gain d i l'autre. Et si par hasard ils

tous doux également entêtes et colères , ou s'ils tiennent au point d'honneur, et qu'ils se voient nus par d'autres , cet arbre de haine prendra un tel accroissement que le fer et les instruments humains ne sutllront plus pour le déraciner , et qu'il faudra la faux de la mort.

Il est facile de voir combien les fruits d'une telle plante doivent être funestes à une maison religieuse : si l'on n'est pas bien soigneux de l'en bannir, bientôt elle la remplira de ses fruits empoisonnés, qui sont les inimitiés, les divi— . les murmures, les trahisons, les venet autres désordres semblables, et au lieu d'un asile de sainteté, ce ne serait plus qu'une demeure de confusion et le réceptacle de tous les vices. Alors même , à cause du scandale que celte maison donnerait aux séculiers , on pourrait dire qu'elle serait pire que l'enfer. Car l'enfer étant un lieu de tourments où

•heurs sont punis, u'excitepas les bon au [<eche ; au contraire il fait qu'ils s'en retirent. Mais une maison religieuse où régne la discorde

est un objet de scandale et de perdition pour les séculiers: ils ne se feront point de scrupule de se déchirer par des dissensions , quand ils verront que des religieux leur en donnent l'exemple- Parmi mes apôtres aussi une contestation s'éleva pour savoir lequel d'entre eux était le plus grand. Quoique leur faute ne fut pas grave et qu'il n'en put pas résulter un grand mal pour eux , néanmoins je leur fis comprendre que cette contestation me déplaisait beaucoup, et pour enlever toute semence de dissension , je leur enseignai l'humilité qui est la mère de la concorde, en ajoutant celte terrible sentence , que s'ils ne s'abaissaient pas avec simplicité jusqu'à devenir semblables à de petits enfants, ils n'entreraient jamais dans le royaume des cieux. Mon fils , s'il y a quelqu'un qui désire que la paix règne parmi les religieux , c'est moi ; c'est à moi aussi que déplaisent surtout leurs discordes et leurs contestations. Aussi pour mieux garantir la paix dans l'état religieux, j'ai retranché autant que possible le mien et le tien, qui sont des causes ordinaires de divisions , et j'ai pris soin d'y établir des règles conservatrices du bon ordre et de la tranquillité. Mais le démon y sème quelquefois 13 zizanie de l'amour-propre , qui produit une foule de vaines disputes , si on ne le foule pas aux pieds. Les uns disputent pour l'emporter sur les autres. Mais comment un religieux peut-il être si

désireux d'un honneur? C'est courir après un peu de fumée . 6t il n\ a que le monde aveugle qui fasse grand cas de celie fumée d'honneur; le religieux doit la mépriser. D'autres disputent pour ne pas perdre quelque objet auquel ils sont trop affectionnés , et alors il y a deu\ fautes, la contestation et l'afleclion déréglée. Mais il est bien insensé le religieux qui se fait un tort réel , pour ne pas perdre une chose qui ne lui appartient pas. Il y en a d'autres qui me déplaisent encore plus, ce sont les religieux qui par un certain esprit de contradiction attaquent toujours les paroles ou les actions d'autrui. A peine une chose est-elle dite , qu'ils la contredisent, et si on l'avait dite comme ils prétendent, ils l'auraient encore attaquée. Celui qui se laisse conduire par un tel esprit, en viendra jusqu'à contredire Dieu même.

0 combien il me plaît au contraire et combien il acquiert de mérites le religieux qui cède toujours a lin de ne pas contester , et qui pour l'amour de moi se laisse vaincre sans peine, quoique la raison soit de son côté! Il fait en môme tempe un grand acte d'amour et d'humilité en sacrifiant pour moi le plaisir qu'il aurait d'ôtre vainqueur. C'est une grande victoire qu'il remporte sur lui-même, et pour laquelle je lui réserve une glorieuse couronne dans le ciel. Non, il n'est pas \aincu, celui qui cède pour l'amour de moi.

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