‹ De la perfection religieuseChapitre 71 sur 80 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Gomment le religieux doit se comporter dans les tribulations.

Mon fils, s'il était possible d'entrer au ciel sans avoir de tribulations à souffrir en cette vie , néanmoins les lois de l'amour ne te permettraient pas de le désirer , puisque moi-même , qui suis ton Seigneur, je n'y suis entré que par la voie des tribulations et par la croix. C'est aussi par cette voie qu'y sont entrés tous les bienheureux, qui maintenant y jouissent du repos et du bonheur. Si donc tu prends un autre chemin , il ne te conduira pas au lieu du repos et du bonheur , mais à celui des douleurs et des peines. Il est certain qu'on ne peut avoir ses jouissances dans le ciel, quand on les a eues sur la terre; et si tu imites le mauvais riche en cette vie , tu ne seras pas avec Lazare dans l'autre.

J'ai montré comment il fallait aller vers la patrie céleste, lorsque j'ai marché le premier, chargé de tribulations et la croix sur les épaules. Mon Apôtre aussi , qui avait été instruit à mon école , a donné clairement à entendre à tous qu'on ne pouvait entrer dans le royaume des cieux que par beaucoup de tribulations.

Lorsque les enfants de Zébédée, mes disciples lis chers, me demandèrent d'être assis l'un à droite, l'antre ;i gauche dans mon royaume, je leur répondis qu'ils ne savaient pas ce qu'ils demandaient , parce qu'il fallait parler de souiïrir , avant de parler de récompenses.

Ainsi donc , mon fils, tu te trompes, situ crois pouvoir monter au ciel sans la croix et les tribulations. Tute trompes encore, si tu penses que l'état religieux doit l'exempter de celte loi de souffrances : s'il ne te vient pas de tribulations du dehors, tu en auras au dedans de toi-même. Car tes mauvaises inclinations, tes passions, tes défauts, ne manqueront pas de te causer des afflictions et des croix. Et quand ces peines te manqueraient, j'aurais soin de t'en envoyer d'autres pour ton bien. Puisqu'il est impossible d'éviter les tribulations dans cette terre d'exil, il n'y a donc rien de mieux pour un religieux que de faire de nécessité vertu et de se :ier à porter sa croix avec le plus de patience et de force d'àme qu'il lui sera possible. Plus on accepte une peine volontiers, plus elle devient légère et supportable : au contraire elle devient d'autant plus amère qu'on la fuit avec plus de crainte. Celui qui ne me suit pas avec la croix, la croix le suivra.

Pourquoi te plaindre , mon fils, pourquoi l'abandonner a la tristesse à cause des croix que tu as à porter ? Penses-tu peut-<Hre que tu ne m'es

plus aussi cher lorsque tu es dans la tribulation ? Pourquoi le penser, si tu la supportes, comme il convient. Je ne suis pas comme les hommes, qui évitent avec soin ceux qui sont dans la peine. Quelquefois même c'est moi qui envoie des tribulations à mes serviteurs, afin de les purifier davantage et de manifester leur vertu aux autres, et plus ils me sont chers, plus je les châtie. Si lu savais combien je reçois de gloire d'un religieux fervent, quand il est éprouvé par des afflictions , tu serais étonné plutôt que je ne lui en envoie pas davantage. Il ne perd rien, il gagne beaucoup, et en môme temps il donne aux autres un grand exemple, en leur apprenant qu'il faut recevoir la tribulation avec amour et l'estimer comme un don précieux du ciel. Aussi les afflictions d'une seule personne fervente font souvent plus de fruit que les discours d'un grand nombre de prédicateurs. Il est plus utile de montrer la patience en pratique que de l'annoncer du haut de la chaire.

Que fait un bon religieux qui désire me plaire? Quand il lui survient une peine, il commence par la recevoir de bon gré, comme une faveur particulière et il m'en rend grâce de tout son cœur. Sa seconde pensée est de tirer de cette peine quelque fruit pour le bien de son âme, et il me demande mon secours afin qu'il puisse la supporter courageusement et même joyeusement pour mon amour. Gomment pourrais-je m'em-

pécher de secourir un si bon religieux , d'être avec lui deus le tribulation, de le délivrer, de le glorifier ? Que j'ai de déplaisir, au contraire, de voir un religieux qui s'indigne dans l'adversité , qui murmure et qui semble même vouloir s'en prendre à moi ! c'est un fol orgueil; c'est prendre le couteau par la lame et se blesser. Le bon religieux qui prend le couteau par le manche, s'en sert pour couper ses imperfections et ses supertluilés et pour se défendre contrôles ennemis de son à me. m

Il est vrai que la tribulation est amere, mais pourrait-elle être mauvaise, venant du Père céeste qui est la bonté infinie? Loin de là , elle conduit au souverain bien, elle y a conduit tous les bienheureux qui sont dans le ciel, et quelque amère qu'elle soit, il ne convient pas que le religieux la refuse, puisque moi-même, fils de Dieu, je l'ai acceptée. Si j'avais refusé le calice amer de la passion , que serait-il arrivé de loi et de tout le genre humain.

11 y en a qui jugent que la tribulation qu'ils ont a soull'rir est trop grande, qu'elle est même la plus grande qui soit au monde. C'est une injure qu'ils me l'ont, comme si j'étais assez injuste et cruel pour leur imposer un fardeau qui serait au-dessus de leurs forces! Je sais ce que chacun est capable de supporter; je sais ce qui convient à chacun et ce qui ne lui convient pas. Mais celui qui n'est pas habitué à souffrir trouve

la moindre peine trop grande et insupportable , et celui qui n'a pas l'expérience des souffrances d'autrui croit toujours que les siennes sont les plus grandes.

Lorsqu'un homme n'éprouve pas de tribulations et qu'il a toutes choses à son gré , ce n'est pas un bon signe. Car quoiqu'il soit juste alors ou pécheur, il doit craindre que ses peines ne soient réservées pour l'éternité et que la prospérité dont il jouit ne soit la récompense du bien qu'il a fait dans sa vie. On donne au malade tout ce qu'il désire, quand il n'y a plus d'espoir de vivre.

Au contraire c'est un bon signe d'avoir des tribulations. Car si l'on est juste, les tribulations font qu'on l'est encore davantage, et qu'à l'instar de l'or qui est purifié dans le creuset, on devient plus parfait et plus brillant. Si l'on est en état de péché, la tribulation fait qu'on rentre en soimême , et qu'à la vue de ses misères on commence à se convertir. La prospérité et les plaisirs furent cause que l'enfant prodigue abandonna son père. Mais les tribulations lui ouvrirent les yeux, et lui faisant voir toute la misère de son état, elles l'excitèrent à retourner vers son père.

Souvent la tribulation rend l'intelligence qu'enlève la prospérité. Combien n'y en a-t-il pas qui, n'ayant aucune adversité, ne s'inquiètent pas de moi, ou sont indifférents dans mon service ? iMais à peine leur ai-je envoyé quelque malheur , une

Sovra ou aiie autre affliction, qu'aussitòteiha\. delà tempête ils s'écrieni :Seigoeur, sauvez- 0008, car nous allons perir. Il est salutaire le malheur qui forée l'homme a venir vers moi t mais cette vérité i>V>t guère oonnoe . et il est bien peu d'hommes qui la goûtent. Beaucoup sont malades, mais il en est peu qui eonnaissent le rem, vie qui serait propre à les guérir. Je suis le médecin particulier dea religieux, je connais parfaitement la comptexioo tic tous, et les causes de leurs maladies; et je sais aussi quel est le requi leur convient : c'est la tribulation; plus on prend volontiers ce remède, plus il est efficace. Lorsque j'ai ordonné ce remòde et qu'on le prend avec patience et fidélité, non-seulement il guérit la maladie presente , mais il délivre enoore de toutes les suites des maladies passées. La propriété de ce remède est d'aller à la source du mal, qui n'est autre que l'orgueil et c'est en humiliant qu'il guérit, en sorte qu'il fait devenir doux comme des agneaux ceux qui étaient hautains, colères et intraitables. Il a encore la vertu de faire connaître à tout religieux combien il a fait de progres dans les vertus de son état, et combien il est uni avec moi, son Rédempteur. Enfin le propre de la tribulation est de faire paraître au dehors ce qu'il y a dans l'àme, des virus ou de la vertu.

Do autre avantage de la tribulation est de préserver encore du mal futur. Il y en a qui

étaient sur le point de tomber dans un malheur extrême, et une tribulation que je leur ai enenvoyée, les en a délivrés. C'est un défaut dans un religieux, quand il se plaint d'être malade , car il doit juger que la maladie n'est pas moins un don de Dieu que la santé. Et que sait-il si étant malade il ne me sert pas mieux que quand il était en bonne santé? Que sait-il s'il ne lui est pas plus avantageux d'être ainsi retenu sur un lit de douleur, que d'avoir assez de santé pour aller où il voudrait? Que sait-il enfin si cette maladie ne le préserve pas d'un malheur bien plus à craindre? Après tout, qu'il s'en remette à moi, et qu'il reçoive avec actions de grâces tout ce que j'ordonnerai à son égard, sans s'inquiéter d'autre chose que d'en bien profiler.

Mon fils, il faut te résigner aux tribulations ; tu y seras sujet, taut que durera ton pèlerinage dans cette vie mortelle. Cherche le lieu que tu voudras, le genre de vie qui te plaira davantage, tu auras toujours des tribulations à souffrir jusqu'à ce que tu entres dans la patrie céleste.

Fais encore attention que la tribulation étant un remède, elle opère selon la disposition de celui qui la reçoit, de manière que, comme elle fait du bien, quelquefois aussi elle peut nuire. Si tu la reçois avec patience, avec humilité, avec reconnaissance, elle te profitera beaucoup. Mais si tu la prends de mauvais gré, avec humeur et en te plaignant de celui qui te l'envoie, elle te

fora beaucoup de mal, et tu auras deux peines à la fois, l'une que Ton voit et qui vient du dehors, l'autre que l'on ne voit pas, et qui vient de tes passions déréglées. Mais la peine que tu ne rerois pas volontiers n'en demeure pas moins, et ton impatience ne fait que la rendre plus grave.

Il en est quelques-uns qui ne pouvant s'en prendre aux tribulations, se plaignent de ceux qui en sont la cause; je supporte volontiers cette peine , disent-ils ; ce qui me tâche . c'est qu'elle me vienne de telle personne. Quelle illusion! comme si c'était sans ma permission et sans mes ordres que l'un recuit de la peine d'un autre; non , il n'y a aucune tribulation qui ne vienne d'une disposition de ma volonté ; je me sers des créatures pour punir les uns et pour donner aux autres une occasion d'exercer les vertus et d'acquérir des mérites. Mais ceux qui se plaignent ainsi ont un autre motif, c'est qu'ils sont fâchés d'avoir quelque chose à souffrir, et comme ils auraient honte d'avouer qu'ils n'ont pas la force de rapporter la tribulation , ils s'en prennent aux créatures , et donnent à entendre que c'est a tort et sans raison qu'ils sont chagrinés par un autre. Ils font voir p;ir ce langage qu'ils manquent non-seulement de patience, mais encore de charité.

Dis-moi, mon fils, toi qui sais si bien donner des conseils à tes amis quand tu les vois dins la peine , d'où vieot que tu ne sais pas faire usage

du même remède, lorsque tu es affligé à ton tour ? Tu sais bien dire aux autres qu'ils aient patience, qu'ils se soumettent à la volonté divine, que les consolations viendront après les peines , que c'est le Père céleste qui en ordonne ainsi pour le bien de ses enfants. Pourquoi n'as-tu pas de patience toi-même , lorsqu'il te vient une adversité? Pourquoi en un mot ne tires-tu pas de fruits de ton malheur? Ce n'est pas être bon médecin , de ne pas savoir user pour soi-même des remède= utiles qu'on prescrit aux autres. Ce qu'il y a de pis, c'est que tu es indigné dans les tribulations ; qu'ai-je fait? dis-tu. Et moi , mon fils , qu'ai-je fait pour avoir eu tant de peines à souffrir? Mais sonde un peu ta conscience , et tu verras que tu es un enfant d'Adam, né dans le péché , et que tu n'es pas aussi innocent que tu le penses. Il serait donc mieux de me dire : Seigneur , augmentez la douleur, mais augmentez aussi la patience. Brûlez et coupez maintenant, afin de m'épargner dans l'éternité.

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