‹ De la perfection religieuseChapitre 72 sur 80 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

r sur sa langue.

Mon fils , la langue est un bien polit membre de L'homme , mais olio a une grande puissance pour faire le bien, comme pour faire le mal. J'ai donné la langue aux: hommes, non-seulement comme un instrument nécessaire au commerce de la vie, mais encore pour louer la divine Majesté , pour célébrer les grandeurs du Créateur , pour enseigner aux autres le chemin du ciel. Or qu'un religieux veuille en abuser a tenir des propos frivoles , à murmurer de son prochain , à censurer les actions d'autrui , à dire des mensonges, à dissimuler et a feindre , c'est un défaut grave et incompatible avec le nom de religieux. Celui qui pense être religieux, dit un de mes apôtres, et qui ne sait pas mettre un frein a sa langue , se trompe , sa religion est vaine. — Seigneur, votre Apôtre écrit aussi 'ine la ne est pire qu'une bêle feroce, et qu'il ble i personne de la dompter. Ailleurs votre Écriture dit que de gouverner sa langue un d 11 qui dépend de vous. Puisqu'il in est ainsi, pouvons-nous être condamnai»!

)is la langue nous échappe r

— Il est vrai , mon fils , que la langue est pire qu'une bêle féroce, puisque celle-ci ne nuitqu'au corps tandis que la langue nuit au corps et à l'âme. La bête féroce ne fait ordinairement point de mal à celui qui la gouverne et qui a soin d'elle , mais les traits de la langue avant de faire des blessures aux autres commencent par frapper son maître. On ne vit jamais une bête féroce déLruire des villes et des provinces, mais des villes et des royaumes entiers ont été détruits par la langue , et comme le dit mon Écriture, la langue a causé la mort d'un plus grand nombre que l'épée.

II est bien vrai qu'il n'est possible à personne de dompter la langue d'autrui , mais on, peut dompter sa propre langue, avec le secours de ma grâce, et quoiqu'il soit très-difficile de tellement modérer sa langue qu'on ne commette aucune offense en parlant, néanmoins ce n'est pas impossible. De plus c'est une perfection à laquelle un religieux doit prétendre , et s'il est soigneux de veiller sur sa langue , je ne manquerai pas , de mon côté , de lui donner le secours de ma grâce. Si au contraire il accorde toute licence à sa langue en disant sans considération tout ce qui lui vient à la bouche , alors il n'est plus excusable des excès qui lui échappent.

Le religieux doit donc, en premier lieu, se garder de trop parler; car dans un grand nombre de paroles , il ne saurait manquer d'y avoir du péché. Celui qui parle trop , ne peut réfléchir

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à tout ce qu'il dit , d'où vient qu'il lui échappe un grand nombre de paroles oiseuses et inconsidérées. C'est ce que veut dire eette sentence du Sage : L'insensé a le cœur dans la bouche, parce qu'il dit tout ce qui lui vient à l'esprit. L'homme sage, au contraire, a la bouchedans lecœur, parce qu'il ne dit rien sans une continuelle attention.

11 faut encore que le religieux evite dans ses paroles toute feinte et toute duplicité. Caria vie du religieux étant fondée sui- la simplicité et la droiture , il finit aussi que son langage soit simple et sans détours. Etsfil est répréhensible dans u:i séculier et même dans un infidèle d'avoir une chose dans le cœur et une autre dans la bouche, pour tromper, combien le sera-t-il davantage dans un religieux qui doit tendre à la perfection ? Et s'il est vrai, comme le dit le Sage, que celui qui parle d'une manière captieuse est odieux , que faut-il penser du religieux qui aurait le défaut de la dissimulation et de la feinte? Oui, il serait odieux à moi et aux hommes; il n'aurait plus a espérer de moi ni secours, ni laveurs, et les hommes n'ayant pas en lui de confiance, il ne pourrait leur être d'aucun secours.

En outre le bon religieux se doit garder aussi (iu mensonge. Ne pense pasque ce soit beaucoup de s'abstenir des mensonges pernicieux et ^\^> parjures, qui sont des péchés mortels : bien des séculiers et des infidèles savent aussi s'en abste-

nir. Le bon religieux se garde encore des mensonges officieux ou joyeux qui , pour être des offenses légères , n'en sont pas moins des offenses, et il doit les éviter, quand même il devrait en résulter un grand bien , comme de sauver l'âme ou la vie du prochain. Pour faire le bien il ne faut pas employer un moyen coupable , tel qu'est le mensonge; et plutôt que d'en dire un seul , un bon religieux doit souffrir toute espèce de dommage et même la mort. On n'est pas bon religieux, quand on n'est pas ami de la vérité ; et ce n'est pas être ami de la vérité , de 'mentir même en matière légère.

Le mensonge est aux yeux même du monde, un défaut si honteux et si infâme , qu'on voit des hommes qui s'entretuent pour un démenti, et celui qui est reconnu pour menteur est regardé de tous comme un homme vil et digne de mépris. Que sera-ce d'un religieux menteur? à qui ressemblerait-il? Ce n'est pas à moi qui suis la vérité même ; c'est au démon, qui a été appelé par moi-même le menteur et le père du mensonge.

En outre, n'est-il pas vrai que c'est une honte pour quelqu'un de n'être pas cru, lorsqu'il dit la vérité. C'est ce qui arrive au menteur. Il suffit qu'un homme ait été surpris une seule fois à mentir pour qu'il perde tout crédit, on le soupçonne toujours, et même quand il parle sincèrement , on doute avec raison s'il faut le croire ou non.

Or si le mena ind mal dai

commerce ordinaire de la vie, que serait-' mentii" et de tromper le prochain dans les choses spirituelles? que serait-ce de mentir fesseur et aux supérieurs qui tiennent m.» pi

Il y a un autre défaut île la langue qui me aussi beaucoup île déplaisir, c'est celui des religieux qui lâchent de nuire à la réputation de leurs frères , qui se plaisent à raconter leurs tuiles et qui ne peuvent entendre les louanges de quelqu'un , sans dire : mais. D'où vient un défaut si grave ? Il naît dans les uns d'un penchant naturel à censurer les actions du prochain. Dans d'autres il vient de la jalousie , la bonne réputation du prochain leur faisant de la peine , ils tâchent de l'obscurcir par leurs médisances. Dans d'autres enfin, il naît de l'orgueil, comme si en abaissant quelqu'un , on se montrait supérieur à lui. Voila les trois racines empoisonnées de ce défaut; le la: qui en provient pourrait-il n'être pas lui-même empoisonné ?

Ainsi, mon fils, garde-toi bien de jamais rabaisser par tes discours le mérite d'un autre ; mais en faisant son éloge , ne tombe pas dans le défaut opposé en y mettant de l'exagération. L'un est contraire à la vérité aussi bien que l'autre.

Des religieux m'offensent aussi lorsque dans leurs conversations ils se plaisent a piquer les autres et que pour dire un bon mot ils ne crai-

gnent pas de faire de la peine à leurs compagnons. Ce n'est pas la charité , ce n'est pas la modestie , qui leur apprend à parler de la sorte. Chercher son plaisir dans le déplaisir des autres , c'est une inconvenance blâmable même dans un séculier. Les jeux d'esprit ne sont pas déplacés dans une conversation , mais c'est à condition qu'ils seront dits à propos et qu'ils ne seront pas dans le cas de piquer et de chagriner le prochain.

Ce n'est pas à ces défauts que se borne la langue lorsqu'elle n'est pas retenue par le frein de la vertu , mais elle passe facilement à murmurer et à dire du mal du prochain. Il y en a qui s'excusent de ces fautes en disant que ce sont des choses légères et de peu d'importance. Gomme si ce n'était pas offenser Dieu et le prochain de dire du mal même en matière légère. Bien loin de le permettre, ne l'ai— je pas expressément défendu , lorsque j'ai déclaré qu'il fallait aimer son prochain comme soi-même. Or je sais bien , mon fils, que tu n'es pas content que les autres te critiquent; sois donc assuré que tes critiques déplaisent pereillement aux autres, et que tu agis contre ma volonté.

En outre la bonne opinion qu'on a de quelqu'un , et surtout d'un religieux , sert beaucoup ^ à rendre ses bons exemples utiles au prochain , et contribue ainsi au salut des Ames, ce qui fait l'objet de mes ardents désirs. Puis-je donc ne pas être offensé de ces critiques et de ces mur-

mures qui ternissent la réputation et qui causent un vrai scandale , en découvrant les imperfections d'une personne que l'on croyait sainte ? N'en resulte-t-il pas que les faibles à la vue de ces fautes s'encouragent à en commettre (Je plus grandes ? Les critiques font du mal quand elles attaquent un séculier '! que sera-ce si c'est un religieux, si c'est un supérieur ?

Le bon religieux ne se contente pas de mettre un frein à sa langue pour ne lui permettre aucune parole de critique; il évite encore d'écouter les critiques d'aulrui , et s'il entend murmurer contre le supérieur il prend sa défense, et tache d'excuser ses défauts autant qu'il est possible. Souviens-toi , mon fils , que si tu honores ton supérieur, c'est moi que tu honores; que si tu murmures contre lui, c'est contre moi que tu murmures , et que c'est moi qui serai ton juge pour te récompenser ou pour te punir.

Il y en a qui murmurent contre leur supérieur, sous prétexte qu'il leur a fait tort en leur causant quelque désagrément. Mais qui les a établis juges de leur supérieur? Quelle est la loi qui les autorise a se venger de lui ? Quand uième il aurait mal fait , où donc ont-ils trouve qu'il était permis de murmurer contre lui, et de lui rendre le mal pour le mal ? Ce n'est pas la loi que j'ai donnée; j'ai commandé au contraire de rendre le bien pour le mal et de changer le mal en bien.

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