‹ De la perfection religieuseChapitre 74 sur 80 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Que le religieux doit profiter des corrections.

Mon fils, que peut-on penser d'un homme, qui elant grièvement malade , ne veut pas prendre le remède , faute de connaître son mal ? ou bien qui Tayant pris le rejette aussitôt , au lieu de le retenir? sans aucun doute on dira qu'il est en danger de perdre la vie.

La correction est un remède salutaire , mais elle est peu connue et encore moins pratiquée. Car elle est amère et désagréable ; elle déplaît surtout à ceux qui n'ont pas à cœur d'être parfaits , mais elle est goûtée des hommes intérieurs et leur est d'un grand secours pour acquérir la perfection. Or ce remède , comme tous les autres, doit être proportionné au mal ; il faut le donner à temps, lorsque les humeurs ont été préparées et que le malade est plus calme et moins agité ; et afin que le malade le prenne de bon cœur, il faut lui faire comprendre la grandeur du mal et du péril où il se trouve et l'efficacité du remède qu'on lui donne.

Une maison religieuse où l'on ne fait pas usage de ce remède ne saurait se conserver , et ce serait un défaut des plus graves dans un supé-

rieur, s'il ne prenait pas soin de corriger ses inférieurs , ou si dans la crainte de leur causer du déplaisir , il les laissait vivre à leur gré. La maladie empire au lieu de se guérir, lorsque le malade est libre de suivre ses goûts. La nature humaine est si portée au mal, depuis sa corruption originelle, que si elle n'est pas soutenue par des avertissements et des corrections, elle tombera bientôt dans le précipice. Oquel compte rigoureux auront à me rendre ces supérieurs, qui , pour ne pas se rendre odieux , pour ne pas faire de peine ou pour d'autres motifs humains, négligent de corriger leurs inférieurs ! Car on leur imputera les manquements des inférieurs qui se seraient corrigés au moyen de leurs avertissements. Mais un compte plus rigoureux encore sera demandé aux inférieurs, si étant avertis ou repris de quelque faute par le supérieur, ils reçoivent si mal la correction, qu'ils prennent pour une injure un remède si saint et si salutaire. Lorsque dans leur mécontentement ils ne cessent de murmurer contre leur supérieur , qu'ils sachent que c'est à moi qu'ils s'en prennent, car c'est moi qui ai commandé de faire la correction. Quel bien peut-on espérer d'eux , puisque , au lieu de s'améliorer , ils ne font qu'ajouter faute sur faute ? puisque , au lieu d'avouer qu'ils ont tort , ils ne reçoivent pas la correction , ou la rejettent avec humeur aussitôt qu'ils l'ont reçue ? malheureux celui qui

cache sa plaie, plus malheureux encore celui qui De veut p.is l.i guérir.

Dis-moi , mon lils, pourquoi es-tu si mécontent que ton supérieur le reprenne ? Ne vois-tu pas que c'est prendre le couteau par le tranchant , et te blesser loi-môme ? Ne vois-tu pas que tu changes en poison , par ta mauvaise disposition, le remède que j'avais ordonné pour ton bien? N'est-ce pas dire en quelque sorte au supérieur qu'il n'ait plus à te donner d'avis ni de remontrances ? Qu'est-ce autre chose que conserver le mal et ne vouloir pas guérir ? C'est vouloir aller de mal en pis; ce qui ne convient ni à ton bien , ni à celui de ton institut, et le supérieur ne peut le permettre en conscience.

Mais voyons ce qui te fâche. Est-ce que tu n'as pas commis la faute que le supérieur te reproche? Ou bien est-ce qu elle n'est pas aussi grande qu'il la suppose, en sorte que tu penses avoir été calomnié par ceux qui la lui ont rapportée? Voudrais-tu peut-être que la chose fût prouvée par des témoins , et que n'étant pas prouvée on punit le rapporteur? Mon fils, ce n'est pas la le chemin de la perfection, et les maisons religieuses n'ont pas été établies pour interroger des témoins et faire des plaidoyers sur les moindres choses. Car ce serait multiplier les débals, troubler la paix et ouvrir la porte aux rancunes et aux inimitiés. Ce n'est pas non

TERF.

plus la méthode que j'ai indiquée pour la correction fraternelle , et il vaut mieux au religieux l'emporter par l'humilité que par la contestation. Qu'ils ont bien plus gagné quelques-uns de mes bons serviteurs, qui étant repris par Te supérieur d'une faute qu'ils n'avaient pas commise, recevaient humblement la correction comme venant de ma bouche , sans contester , sans s'excuser; mais comme morts au monde ils ne s'inquiétaient point de l'injustice qui leur était faite, et laissant le tout à la Providence divine , ils demandaient pardon, ce qui était pour les supérieur uu grand sujet d'édification. D'où il arrivait que non-seulement leur réputation n'en souffrait pas, mais que leur sainteté n'en devenait que plus éclatante, et qu'ils s'enrichissaient de mérites pour le ciel. C'était à moi ensuite à faire découvrir la vérité et en même temps à manifester leur vertu.

Mou fils , que tu aies commis ou non la faute que ton supérieur te reproche , tu peux faire en sorte, si tu le veux, que la correction te soit toujours profitable. Si tu l'as commise, la correction sera un remède purgatif qui te délivrera de la culpabilité et qui produira ton amendement. Si tu ne l'as pas commise , le remède sera préservatif, et il te conservera dans l'innocence, en faisant qu'à l'avenir tu sois mieux sur tes gardes. De cette manière tu profiteras toujours de la correction, d'autant plus que tu la

recevras cornine un remède que j'ai ordonné pour Ion bien.

Il y en a d'autres qui se plaignent de la

maniere dont on les corrige , disant que le supérieur met trop d'âpreté dans ses remontrance!

et qu'il exagère les fautes. Celui qui veut que les choses aillent toujours à sa guise est exposé à beaucoup de désagréments. Qu'importe que le médecin soit d'un caractère doux ou sévère , pourvu que son remède soit bon et qu'il gué- Mòn fils, veux-tu avoir la paix, ne pense pas a ee qui regarde le supérieur, pense à ce qui le regarde. Que la correction doive être fondee sor la charité, sans colère, sans indignation, faite à propos et de manière que l'inférieur s'aperçoive qu'elle vient du zèle qu'on a pour son bien, c'est L'affaire du supérieur. Que la correction doive être reçue avec humilité , avec patience, avec le désir d'en tirer son profit, voilà ce qui regarde l'inférieur. Mais si l'inférieur s'occupe beaucoup plus de la manière de bien faire la correction, que de la manière de la bien recevoir, il n'y gagnerait rien, comme aussi le supérieur ne gagnerait rien , s'il pensait plutôt à la manière de bien recevoir la correction, qu'à celle de la bien faire. On se trompe aisément quand on pense à l'office des autres au lieu de penser au sien.

Mon fris , as-tu le désir de t'amender , aime la correction , c'est un excellent moyen d'amende-

ment. Il n'est guère possible de t'amender, si tu ne connais pas tes défauts et si tu ignores combien ils offensent le prochain. La correction te fait connaître l'un et l'autre. Le démon qui déteste la correction , parce qu'il sait combien elle est utile aux religieux pour arriver à la perfection, cherche à leur en inspirer de l'éloignement. 0 combien j'aime à voir des religieux, qui non seulement reçoivent volontiers la correction et qui tâchent d'en profiter, mais qui prient même quelqu'un de leurs amis de les avertir de leurs fautes , afin de s'en corriger ! Celui qui a véritablement le désir de s'amender n'est pas fâché des avis et des remontrances; au contraire il s'en réjouit. Il y a des religieux qui, au lieu de recevoir en bonne part la correction de quelqu'un qui n'est pas leur supérieur , s'indignent contre lui , et le regardent comme un homme fâcheux et impertinent. Vois, mon fils, l'effet de l'orgueil; il les conduit jusqu'à blâmer ce qui mériterait leurs actions de grâces et à trouver mauvais qu'on exerce la charité à leur égard. Pensent-ils peut-être qu'ils font bien toutes choses et qu'ils ne méritent jamais de reproches? ou bien ne veulent-ils jamais être repris par un égal , quand même ils reconnaîtraient qu'ils ont mal fait ? Dans les deux cas il y a de l'orgueil, et de tels religieux ne veulent pratiquer ni l'humilité, ni la mortification. Un pauvre qui connaît son indigence reçoit volon-

tiers Paumtoe de tous ceux qui la lui font,ei il

It's remercie tous, qu'ils soient matlrea ou serviU'urs Le religieux qui désire véritablement la perfection est de môme reconnaissant pour tous ceux qui veulent bien l'aider ;» l'acquérir.

La correction osi un acte de oliatile, et com» me la charité est commune a tous, il est aussi permis à tous de faire la correction, et morne celui qui néglige de la faire, quand elle convient et qu'il en espère du fruit, commet une faute et me déplaît. Sans ôlre supérieur, il y était obligé. Combien son péché serait encore plus grave si, connaissant le manquement de son frère , il allait , au lieu de le corriger, lui donner des louanges et lui dire qu'il avait raison d'en agir ainsi ! Il enhardit le religieux imparfait , avec un tel langage et il le confirme dans son imperfection. C'est l'huile du pécheur , dont parle mon prophète; malheur au religieux qui aura la tète souillée par l'onction de cette huile pestifere !

Moi aussi , mon fils , je fais la correction , tantôt par des inspirations que j'envoie à mes serviteurs , afin qu'ils s'aperçoivent de leurs défauts et qu'ils s'amendent; quelquefois par des châtiments que je leur inflige, afin qu'ils rentrent en eux-mêmes et qu'ils reviennent de leurs égarements ; tantôt enfin par des alllictions qui tombent par ma permission sur une communauté tout entière, afin que les imparfaits y

deviennent bous et que les bons deviennent meilleurs. Mais le point important est qu'ils aient envie de se corriger. Car les secours ne manquent pas : ce qui manque, c'est une ferme résolution de commencer à marcher comme il convient. Mon fils , la prudence demande que tu ne diffères pas jusqu'à demain , ce qui peut te faire du bien aujourd'hui : plus tu tarderas à te corriger , plus ta perte sera grande.

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