OBSERVATION XV
Péricardite tuberculeuse hémorragique. Péricardotomie sans
drainage par MM. Mouchet et Maniel.
T..., soldat sénégalais, du 12° R.T. S., entré à l'hôpital de Gul-Hané, à Constantinople, le 21 octobre 1921, avec le diagnostic de bronchite aiguë. L'examen révèle desrâles de bronchite généralisée avec légère congestion des bases. Température : 3802. Etat général mauvais.Rien par ailleurs. Les jours suivants, la température oscille entre 3992 et 40°4. Toux fréquente. Expectoration abondante à caractère muco” purulent. Recherche de bacilles de Koch : négative.
1rnovembre. — Apparition d'un petit foyer condensation pulmonaire dans la région sous-axillaire droite,avec quelques râles crépitants. Crachats légèrement hémoptoïques.
5 novembre. — Deuxième examen de crachats : négatif. Hémoculture négative. Au niveau du sommet gauche, légère réaction pleurale avec submatité.
14 novembre. — Apparition de frottements péricardiques au niveau du troisième espace intercostal gauche, sur une zone de dimensions égales à celles d’un pièce de 5 franes.
Les jours suivants, la zone de matité augmente progressivement symétriquement à gauche et à droite du sternum. Les frottements persistent: les bruits cardiaques sont assourdis ; la pointe n'est plus perceptible à la palpation. Le pouls est régulier, hypotendu, battant efitre 100 et 110. Au Vaquez-Laubry : maxima, 10 1/12; maxima, 8. La conver-
gence de ces deux valeurs indique un degré marqué d’insuffisance cardiaque.
19 novembre. — Une ponction, pratiquée au niveau du cinquième espace intercostal gauche, ramène un liquide hémorragique. L’examen de ce liquide révèle : nombreux globules rouges ; nombreux lymphocytes ; quelques très rares polynucléaires ; pas de germes à l'examen direct.
Es = 5 ce FOR E Lv L’'ensemencement est négatif.
Le quatrième jour après la constatation des frottements péricardiques, des phénomènes de dyspnée et d'angoisse apparaissent. L'examen radioscopique confirme le diagnostic et montre une zone d'ombre triangulaire débordant le sternum à droite et à gauche de façon presque symétrique. Un
diagramme radioscopique est établi.
L'abondance de l’épanchement, révélé par l'examen clinique et confirmé par la radioscopie, sa nature hémorragique, sa formule cytologique, l'absence de germes, sa coexistence chez un Sénégalais avec des lésions pulmonaires et pleurales, entraînent le diagnostic étiologique de péricar-
dite tuberculeuse. L'intervention est décidée.
Opération pratiquée le 21 novembre, à 8 heures, sous anesthésie régionale à la novocaïine. Péricardotomie par le procédé Delorme-Mignon.
Résection des cinquième et sixième cartilages. Le péricarde est soulevé à la pince; sa paroi, très ‘épaissie, est ouverte au ciseau.Un flot de liquide hémorragique s'échappe en jet à une hauteur de 4o à 5o centimètres. L’ouverture’est rapidement agrandie. Le liquide s’écoule en jets discontinus commandés par des mouvements respiratoires. Les prélèvements pour les recherches du laboratoire sont opérés. La quantité totale du liquide peut être évaluée à plus d’un litre.
Au fond de la poche péricardite vidée, le cœur apparaît de
couleur foncée. L’épicarde ne présente aucune zone tachée ou dépolie. Pas d'adhérences épi-péricardiques.
Les lèvres du péricarde sont abandonnées sans rapprochement. Deux points au catgut sur le voile musculaire pré-péricardique.Suture des plans superficiels. Réunion des
lèvres cutanées au crin de Florence.
Le malade a accusé une sensation douloureuse au moment de l’ouverture du péricarde. Mais le choc opératoire est peu important. Le pouls, bien frappé, bat à 120 après l'intervention. Il était à 108, quand le malade a été porté sur la table
‘d'opération. La déplétion péricardique brusque suffirait à expliquer cette légère différence dans le nombre des pulsa- ,
tions.
Le pansement est trouvé imbibé d'un liquide rosé qua-
rante-huit heures après l'intervention.
°4 novembre. — Nouveau pansement : pas de trace de suintement. Au Vaquez-Laubry : maxima, 12 1/2; minima, 9 1/2; la disparition de la convergence, qui existait avant l'intervention, est à noter. Ablation des points au huitième joar. Réunion per primam. Un seul incident est à signaler : le douzième jour après l'intervention, dans une quinte de toux violente, le malade désunit partiellement les lèvres de la plaie. Il a suffi de placer deux fils d'appui pour obtenir la
cicatrisation définitive, sans trace de suppuration.
30 novembre. — L'amélioration se maintient. Sous l'influence d'une injection intraveineuse de 250 centimètres cubes de sérum glycosé hypertopique à 300 pour 1.000, ilse produit une véritable transformation dans l’état général du
malade. Le pouls bat autour de 110, à 115, régulier et bien
| frappé. Pas de frottements péricardiques. Pas de symptômes de lésions orificielles.
2 décembre. — Le malade se fève et s’alimente bien, reprend des forces. Chirurgicalement, il peut être considéré comme guéri. Un mois s'écoule ainsi.
Malheureusement, l'évolution des lésions tuberculeuses | pulmonaires se réveille vers la fin du mois de décembre. La
base du poumon droit est mate et obscure. Dans le creux sus-claviculaire droit, apparaît une adénite du volume d’une grosse noix. Malgré tout, le malade se lève et peut circuler. >
Dans les premiers jours du mois de janvier, la dyspnée apparaît. Le malade demeure assis dans son lit. Au Vaquez- Laubry : maxima = 12, 5, maxima — 10, 5. Les bruits cardiaques s’assourdissent : tendance au rythme embryocardite. L'évolution se précipite à partir de ce moment et le malade meurt le 10 janvier.
Autopsie. — On constate une symphyse complète des deux feuillets du péricarde. Le cœur est englobé dans une gangue formée par un péricarde très épaissi. On arrive très
“difficilement à dissocier les deux feuillets. La poche péricardique isolée pèse 250 grammes et sa paroi mesure en moyenne 5 millimètres d'épaisseur.
Les autres lésions constatées au cours de l’autopsie (volumineux ganglions caséeux du médiastin,lésions tuberculeuses des poumons et du foie) ne laissent aucun doute sur la nature
tuberculeuse de l'affection qui a provoqué la mort de ce
malade.