‹ De la peste observée en Égypte. Recherches et considérations sur cette maladieChapitre 12 sur 82 · RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS

La symptomatologie est te point de l’histoire de la peste sur lequel les auteurs s’accordent le mieux, a. 1. — L’épidémie d’Athènes est celle qui offre le moins de points de ressemblance avec les autres, a. 2. — jyjM. Pariset et Lagasquic prétendent à tort que ce n’était pas la peste, a. 5.— La peste de l’Atlique n’est cependant pas la seule qui ait offert une physionomie spéciale, a. 4 — La peste d’Égypte de 1855 a présenté Ips mêmes symptômes dans les diverses localités où elle a régné, a. 5. — Divisions admises par M. Bularcl, a. 6. — C’est à tort que ce médecin prétend qu’il n’y a pas de prodromes de la maladie, a. 7.

î. La symptomatologie est le champ d’étude où tous les observateurs se rencontrent et peuvent, avons-nous dit, aisément s’entendre , quels que soient leurs opinions et leur système : bien voir est ici la seule condition pour bien décrire. Aussi ne trouvet-on point dans cette partie de la médecine ces assertions contradictoires , ces discussions interminables qu’on rencontre à chaque instant dans ce qui est dogme plutôt que faits • et si parfois on observe ici delà divergence dans les différons tableaux, parfois encore une physionomie particulière, ce sont des exceptions qui ne peuvent détruire l’opinion que nous avançons ici , et d’ailleurs elles ont une explication bien facile à saisir.

2. De toutes les épidémies de peste dont nous venons de retracer les principaux symptômes, celles qui ont le moins d’analogie avec les mêmes affections , observées à une époque plus rapprochée de nos jours , sont sans contredit les pestes de l’antiquité , et parmi elles la peste d’Athènes. Celle-ci, en effet, a paru offrir à quelques modernes une physionomie si obscure , si peu déterminée , qu’ils n’ont pas craint de lui contester son caractère, et qu’ils ont dit : ce n’était point la peste.

3. Ainsi, par exemple, MM. Pariset et Lagasquic prétendent que la première peste qui ait paru est celle du sixième siècle, dé-

crite par Evagrius et Procope. Cette assertion résulte nécessairement de la théorie qu’ont émise ces honorables confrères sur l’origine de l’affection pestilentielle et sur les causes qui lui ont donné naissance. Comme d’après ces médecins la peste n’est que la conséquence du défaut de mesures hygiéniques, et surtout du mauvais système d’inhumations actuel , que la maladie s’est développée quand la civilisation de l’ancienne Égypte s’est éteinte, quand la pratique des embaumemens a été abandonnée, etc..., ils devaient nécessairement conclure, d’après leur système, que la maladie d’Athènes n’était point la peste, parce qu’alors les causes qui d’après eux lui ont donné naissance n’existaient pas encore. Mais que ces auteurs se reportent à l’époque à laquelle écrivait Thucydide; qu’ils se rappellent un siècle que les arts et les lettres avaient illustré, mais auquel ils n’avaient pu donner cet esprit exact et positif, inséparable de l’étude des sciences; qu’ils se rappellent surtout que hauteur de la description de la peste d’Athènes n était pas médecin , mais bien historien et poète , ils concevront alors comment les descriptions du siècle de Périclès n’offrent pas de nos jours toute l’exactitude désirable, et qu’elles soient en défaut sous bien des rapports.

Mais supposons que l’épidémie d’Athènes ait offert la physionomie que lui donne Thucydide; serait-on pour cela en droit de conclure que cette maladie n’était point la peste? Mais à quel genre d’affection pourra-t-on la rattacher? Quelle est donc la maladie qui , de nos jours , présente ces gangrènes , ce sphacèle des membres, et ces désordres de l’intelligence aussi extraordinaires que les lésions physiques? Est-ce le typhus , la fièvre jaune , le choléra? Non, aucune de ces maladies n’offre les caractères que nous signalons. Pourquoi donc, s’il est impossible de rapporter à aucune affection connue la maladie d’Athènes , pourquoi lui contester sa nature , lui enlever son nom de peste sous lequel on ta désignait à cette époque ? Pourquoi ne pas admettre plutôt que

l’affection pestilentielle offrait, il y a vingt-trois siècles, des caractères différens de ceux qu’elle offre aujourd’hui ; que sa physionomie s’est modifiée depuis cette époque, mais pas assez cependant

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pour qu’on ne reconnaisse plus clans la peste antique la maladie de nos jours? Pourquoi donc ce qui a eu lieu pour d’autres maladies ne serait-il pas a rrivépour celle-ci? Et si la lèpre, si la syphilis, si la variole ont subi dans leurs formes, leur intensité, des transformations si grandes, qu’on se figurerait difficilement que ce sont les mêmes maladies qui ont , il y a quelques siècles cl ici , répandu la terreur dans le monde, pourquoi la peste seule devrait-elle rester étrangère à ces modifications si faciles à concevoir.

4. Du reste, la peste de l’Attique n’est pas la seule qui ait offert une physionomie spéciale. La terrible épidémie du sixième siècle, qui parcourut le monde entier, n’avait guère des caractères mieux déterminés ; et si Évagrius et Procope, ses historiens, nous parlent du développement de bubons et de boutons noirs de la grosseur d’une lentille (signes assez caractéristiques de la peste), ils font mention, d’un autre côté, de symptômes étranges et tels qu’on n’en a plus rencontrés depuis cette époque. Ainsi , disent-ils, les malades fuyaient de tout côté , croyant voir partout le poignard sur leur sein; ainsi, leurs cuisses se desséchaient comme si elles eussent été flétries par un souffle bridant... Les

uns vomissaient le sang, d’autres tombaient en léthargie

Presque tous succombaient comme sous le coup cl’une attaque d’apoplexie. Or, je le demande, est-ce là la peste d’aujourd’hui?

Si nous nous sommes appesantis sur des détails qui peuvent paraître insignifians à quelques-uns, c’est que nous avions à cœur de montrer qu’il n’y a pas de raisons pour donner à l’une des maladies un caractère qu’on refuse à l’autre; et que si l’épidémie d’Athènes n’était pas la peste , celle du sixième siècle ne l’a pas été davantage.

Une autre maladie pestilentielle qui a offert un caractère particulier est celle du quinzième siècle , dont tous les symptômes ,

disent les historiens, se résumaient en sueurs à tel point que

le corps semblait se résoudre en eau. Il n’y eut dans cette maladie aucune éruption de bubons, charbons et autres symptômes qu’on observe de nos jours dans la peste.

L’épidémie de Londres de 1GG4 présenta également des plié-

lit LA PESTE.

nomènes particuliers. Le signe le plus constant de l’affection consistait également en sueurs abondantes , coulant comme par torrent , affectant différentes couleurs, passant du noir au blanc , du jaune au rouge , du vert au pourpre , et d’une fétidité si grande que l’odeur qu’elles exhalaient causait la défaillance.

Depuis cette époque, les différentes épidémies pestilentielles se sont présentées, sinon avec des symptômes toujours les mêmes (ce qui n’a lieu pour aucune maladie épidémique), du moins avec des caractères généraux identiques , sans nous offrir ces phénomènes étranges que nous avons signalés dans quelques occasions.

5. Quant à la maladie qui a régné en Egypte pendant les années 1834-35, et qui a été observée dans différentes localités , au Caire , à Abouzabel , à Alexandrie , à Damiette , elle a partout présenté les mêmes symptômes , sauf l’intensité plus ou moins grande de ceux-ci. Aussi ne différons-nous nullement d’opinion avec nos confrères à cet égard. Seulement, M. Esmangard donne le nom d’anthrax aux charbons. Nous ne nous arrêterons pas à cette différence qui n’est que nominale. Le charbon , carbunculus , n’est-il pas l’avôpa^ des Grecs? M. Estienne, d’un autre côté , croit avoir vu des bubons ailleurs que dans le siège des ganglions lymphatiques. Nous affirmons, avec nos autres collaborateurs, que nous n’en avons observé que là , et que nous ne concevons pas qu’il puisse s’en former ailleurs (1).

G. M. Bu lard, ex-médecin de l’hôpital du Caire, relate dans sou livre le rapport de la commission dont il faisait partie, et consacre, en outre, un chapitre particulier à exposer de nouveau la symptomatologie. Mais il a soin de donner à celui-ci une autre forme, et de présenter les faits dans le sens le plus favorable aux conclusions qu’il veut en tirer. Ainsi, après avoir divisé son chapitre en trois périodes, qu’il appelle périodes de prostration, de réaction et de synergie spontanée, division vicieuse, parce qu’elle ne s’applique qu’à un petit nombre de cas, et que toutes ces périodes se confondent fréquemment l’une avec l'autre, M. Bulard a bien soin d’indiquer, comme

(1) Voyez le paragraphe consacré à l'anatomie pathologique.

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„„ W, propre à 1. péri.do MÉ , *. *£<*-

Lmnofe- De la sorte, il prélude aux conclusions qu u émet plus tard sur la nature de la peste, savoir : Que cette affection

est une maladie par altération de la lymphe.

Il parait que M. Bulard oublie qu’il existe des cas de peste,

qu’il a observés comme nous , dans lesquels le système lymphatique ganglions ou vaisseaux, n’a offert aucune espece de lésions ; que ces cas , bien qu’ils soient peu nombreux , n’en sont pas moins admis par tous les loïmographes , et que, du reste, un seul de cette nature, en supposant qu’il existât seul, suffirait

pour renverser sa théorie.

7 Je laisse là ce sujet sur lequel j’aurai occasion de revenir. Mais ' avant d’en finir avec M, Bulard, je relèverai une erreur qu’il énonce en tète du tableau symptomatologique de sa période d’invasion , et qui est exprimée en ces termes : Il n’y a point de

prodromes. . AT ^

Ce fait, exprimé d’une façon absolue, comme 1 entend M. Bulard , est non-seulement une assertion des plus fausses , c est encore un contre-sens, pathologique. Qu’il existe des cas où les prodromes ont été de si courte durée qu’on n’a pas jugé nécessaire d’en faire mention, que même on n’a pas pu les apprécier, cest un fait que nous admettons avec tout le monde. Mais que ces prodromes n’existent dans aucune occasion , dans aucune circonstance, c’est un mensonge contre lequel nous protestons hautement. En second lieu, c’est admettre un contre-sens pathologique, avons-nous dit ; car c’est vouloir soustraire une maladie à une loi générale de pathologie à laquelle sont soumises toutes les autres

affections.

TABLEAU SYMPTOMATOLOGIQUE GÉNÉRAL.

Après avoir exposé les différons symptômes , suivant l’ordre d’après lequel ils se présentent et se succèdent, nous avons jugé à propos de les résumer dans un tableau général , par fonctions et organes. Cette classification nous semble un complément nécessaire de notre travail : elle est d’ailleurs indispensable pour l’étude du diagnostic.

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