RÉCIDIVES
La marche et la terminaison de la peste offrent des différences selon la période de l’épidémie à laquelle on observe la maladie, a. 4. — Il est difficile d’assigner un terme exact à la durée des différentes périodes et à celle de la maladie dans son entier, a. 2. — Terminaisons diverses, a. 5. — A toutes les époques, la mortalité par la peste a été considérable, a. 4. — Les documens qui nous ont été transmis sont malheureusement incomplets, a. 3. — La maladie peut récidiver chez le même individu, et c’est à tort que les Orientaux sont convaincus du contraire, a. 6. — Faits observés en Égypte (épidémie de 1854-1835), a. 7.
1 . Marche. — La peste offre une marche et une terminaison différentes, suivant qu’on l'observe dans iiine ou dans l'autre des périodes de l’épidémie. Au début, les symptômes éclatent brusquement et presque sans prodromes. Quelques historiens même affirment que, dans différentes localités et à diverses époques, des personnes furent frappées comme par la foudre, et moururent subitement sans avoir donné aucun signe de maladie (l). Ces morts si
(1) Hercule Saxonia dit : « Il n’est pas rare, en temps de peste , de voir des hommes en bonne santé , et vaquant aux occupations ordinaires des gens bien portans, tomber et périr en un instant comme frappés de la foudre. » (Prax. , lib. ii, sect. n, cap. ni.)
description
promptes survenaient pendant la conversation , la marche (1), les repas (2) , au moment de se mellre au lit (3), pendant le sommeil (4), etc. Bien que nous ne prétendions pas récuser des observations qui sont appuyées par des autorités nombreuses et compétentes, nous pensons cependant qu’on a généralement exagéré les choses, et que l’imagination des écrivains a pu, dans bien des circonstances, altérer la vérité des faits. D ailleurs, les exemples de cette nature sont rares , et on ne les a guère observés , avonsnous dit, qu’au début des épidémies. Plus tard, et dans la majorité des cas, la maladie débute d une façon plus lente, plus régulière ; elle est précédée de prodromes qui subsistent plus ou moins long-temps. Ces prodromes sont : la lassitude , la faiblesse , l’anxiété, un malaise général, etc., auxquels succèdent bientôt un abattement plus considérable, des hissons, de la céphalalgie, des vertiges, des vomissements. Alors apparaissent les dix ei s phénomènes généraux et locaux, et parmi ceux-ci les bubons, les chaibons, les pétéchies, précédés ou suivis des signes dont nous avons parlé, du coma, du délire, etc. 5 la mort survient souvent au milieu de cette période.
Mais souvent aussi , les divers symptômes se déclarent avec moins d’intensité, et d’autres phénomènes se manifestent. A la concentration nerveuse , à la prostration succède une réaction plus ou moins violente. Le pouls se relève , la respiration devient fréquente, l’agitation générale; les diverses lésions de l’appareil digestif acquièrent de l’intensité. Le malade succombe, ou bien, au bout d’un temps plus ou moins long, tous les symptômes morbides s’amendent, et l’individu revient peu à peu à la santé. D au-
(1) Valériola, dans la peste du Languedoc de 1534. — Massaria. — Longin, Histoire de Pologne.
(2) Zollenius raconte qu’en 1502, pendant l’épidémie de peste de Bruxelles, des hommes assis à un festin joyeux expirèrent tout-a-coup, comme foudroyés , au moment où ils portaient le verre à leurs lèvres.
(Amulet., ch. xvi.)
(3) Papon, Peste de Lyon de 1628-29.
(4) Orrœus, pag. 72, de la Peste.
DE L\ PESTE
très fois au contraire, après une période de réaction indéterminée, la maladie revêt une nouvelle forme typhoïde. Le pouls s’affaiblit
et se précipite, l’exaltation s’affaisse, la respiration devient laborieuse ; l’immobilité, la stupeur, apparaissent, et le malade périt en peu de temps. Dans un grand nombre de circonstances, ces diverses périodes de la maladie n’affectent pas une marche régulière, et ne se présentent pas ainsi avec les caractères tranchés que nous indiquons. Souvent elles se confondent 1 une avec 1 autre, de telle sorte qu’il est impossible d’établir entre elles aucune distinction. Souvent aussi l’affection, au lieu de les parcourir toutes avec ordre, s’arrête à la seconde ou à la première. Quelquefois enfin, il arrive que les symptômes caractéristiques de chaque période sont intervertis et surviennent à une époque delà maladie à laquelle il n’est pas ordinaire de la voir apparaître. Ainsi les bubons qui pour l’ordinaire paraissent avant les charbons , et dans la période d’invasion, ne se montrent souvent qu’à la fin, ou bien après les charbons et les pétéchies ; d'autres fois, ils ne se
développent point du tout.
Il est donc permis de dire que la marche des affections pestilentielles est irrégulière et mal déterminée.
2. Durée. — 11 n’est pas plus facile d’assigner des termes exacts à la durée des diverses périodes, qu’à l’ensemble de la maladie elle-même. L’intervalle de temps qui s’écoule entre l’apparition des premiers prodromes et la période de réaction peut varier entre quelques heures, quatre , six, huit, dix jours et même davantage. La réaction, quand elle existe, peut se prolonger d’un
jour à une semaine Enfin, la période typhoïde n’offre rien
de plus fixe, de plus déterminé. Quant à la durée totale de la maladie, elle ne peut s’exprimer par des chiffres qui soient d’une application générale. Ainsi dans certains cas, très-rares il est vrai, elle a été de quinze, vingt, vingt-cinq, trente jours et davantage; tandis que dans d’autres, il s’est à peine écoulé quelques heures entre la mort et 1 invasion de la maladie.
3. Terminaison . — Au début de 1 épidémie, piesque tous ceux qui sont attaqués périssent ; chez les malades de la première
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des catégories que nous avons établies, la mort survient dans l’espace de vingt-quatre ou de quarante-huit heures; chez ceux de la seconde , elle arrive du quatrième au cinquième jour , et dans d’autres circonstances, du quatorzième au vingtième. Il n’y a point de décès parmi les malades de la première (1). Ces appréciations résultent des faits nombreux observés au Caire par la commission médicale.
Quant à la guérison , elle est d’autant plus longue à s’opérer, que la maladie a été plus intense, la médication employée plus affaiblissante. Cela dépend encore de la vigueur plus ou moins grande du malade. Dans quelques cas, on la voit survenir six ou huit jours après l’invasion de la maladie ; dans d’autres, douze ou quinze; enfin, dans quelques-uns , ce n’est qu’au bout de vingt, vingt-cinq et trente jours. La convalescence est généralement proportionnée à la longueur de la maladie et à la constitution des individus.
4. Mortalité. — Si l’on consulte les différentes relations et les tableaux de mortalité que nous ont transmis les historiens des diverses époques , on comprendra facilement l’épouvante qu’ont inspirée de tout temps les épidémies de peste; car, de tout temps , les ravages faits par cette maladie ont été immenses. Mais c’est surtout au moyen- âge qu’elle sévit partout avec une épouvantable intensité , qu’elle dépeupla les villes , détruisit les populations , laissant après elle la pauvreté et la faim à ceux-là même qu’elle épargnait. Au rapport de Procope (2), la peste du sixième siècle moissonna, dans quelques parties de l’Italie, la moitié des habitans. Dans l’épidémie qui ravagea la France en 1348, les deux tiers de la population périrent, au dire de Villaret et Garnier (3). La seule ville d’Avignon compta 60,000 victimes. La même année , les villes de Glogau et Belozero perdirent presque tous leurs habitans (4). Frari rapporte qu’en 1423,
(1) Voir le § v.
(2) Hist. arcan. , cap. xviir, p. 56.
(3) Histoire de France, vol. vin, pag. 471.
(4) Richter, pag. 209.
sur 7,000 habitans qui composaient la ville de Corcyre , il en mourut 6,000 (l). Dans la peste de Milan de 1629, 160,000 individus succombèrent, d'après Tadino : dans la même année, il périt à Venise, dans l’espace de onze mois, 94, 236 habitants (2) ; à Vienne, en 1679, 122, 849, également en onze mois. Dans la peste de Provence de 1720, il y eut à Marseille 40,000 décès sur une population de 90,000 individus; à Toulon, il y en eut 13,160 sur 22,000 de population. A Arles, 8,110 sur 12,000, c'est-à-dire plus des deux tiers (3). Enfin, au rapport de Martens, le fléau, à la fin du siècle dernier, enleva, à Moscou, 670,000 habitans.
5. La plupart de ces chiffres, donnés par les historiographes des épidémies pestilentielles , ont été probablement exagérés. Mais, quoi qu’il en soit, on est forcé de convenir qu’il n’est pas un seul fléau qui ait produit des ravages semblables. Il est à regretter qu’on n’ait pas songé à dresser , dans les différentes épidémies, des tableaux qui indiquassent le nombre d’attaques et de décès. Il eut été plus facile de juger par là de l’intensité plus ou moins grande que présentait la maladie aux diverses époques, et d’établir des termes de comparaison entre les pestes des temps passés et les épidémies de nos jours. Cependant, on peut affirmer, sans crainte, que la maladie depuis les derniers siècles a perdu de sa malignité; car alors (d’après les descriptions que nous possédons) le nombre des morts devait être souvent des deux tiers
des individus atteints ; tandis que dans la dernière épidémie d’Egypte, nous avons pu nous convaincre que le nombre des décès n’était guère que le tiers de celui des attaques. Le nombre total des morts, dans l’épidémie de 1834-1835, fut en Égypte de 50,000 environ.
6. Récidives. — On a prétendu long-temps, et cette opinion est encore de nos jours enracinée chez quelques médecins et parmi la population franque qui habite le Levant, que le même indi-
(1) Frari, p. 326.
(2) Pona.
(3) Tableau de la mortalité dans la peste de Provence.
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vida n’est susceptible de contracter la peste qu’une seule fois. Cette
croyance est la conséquence des idées généralement adoptées sur la nature du fléau, siir son caractère contagieux qui, semblable à celui
des maladies fébriles contagieuses , doit le rendie, comme ces derniers , incapable de se développer plusieurs fois chez la mémo personne. Mais les faits nombreux observés à toutes les époques permettent de combattre cette assertion et d’en démontrer la fausseté. Dans tous les temps, on a observé des récidives; souvent même on a vu le même individu être atteint plusieurs fois pendant le cours d’une même épidémie. Evagrius (1), Vallère, Dicmerbroeck (2), Chenot (3), Orrœus (4), Schraud , etc. , citent des cas de récidives observés par eux. Pendant la peste de Marseille, on remarqua plusieurs faits de ce genre, et Bertrand parle d’individus qui furent atteints trois fois pendant la même épidémie.
Russel a vu des cas analogues.
7. Pendant la maladie qui régna en Égypte en 1834-1835, mes collègues et moi avons vu périr plusieurs individus qui auparavant. avaient déjà échappé à la maladie. M. Bulard luimême a vu des faits semblables : cela cependant ne l’a pas empêché d’émettre sous forme de proposition : « que la peste bubonique simple ou compliquée de charbons , mais offrant tout le cortège des symptômes généraux , met à l’abri d’une récidive (5). )) Du reste, que cela n’étonne pas de la part de M. Bulard : il s’est toujours peu soucié des faits, toutes les fois qu’ils le gênaient dans ses théories. Pourquoi eût-il respecté davantage leur autorité, quand il s’agissait d’établir un principe sur lequel repose sa doctrine entière?
(1) Lib. iv, cap. il, p. 408.
(2) Annot. ad hist. 37.
(5) Pag. 49 , 1. c.
(4) Ouv. cit. , p. 60.
(5) Bulard, delà Peste, p. 151 .