EN FAVEUR DE LA CONTAGION
Toutes les fois que la peste a paru en Europe , disent les coniagiomstes , — elle y a ete importée de l Ot lent.
Nous n’admettons point ce fait d’une manière exclusive , tel qu’il est établi par les contagionistes , et nous ne lui donnons pas la signification qu’on lui a attribuée. Ainsi nous disons que la peste n’a pas toujours été importée , que les faits allégués en faveur de 1 importation ne prouvent pas d une manière évidente qu elle l’ait jamais été , que 1 importation que nous admettons
d’ailleurs n’est pas une preuve de la contagion de la peste, et qu en
supposant que l'importation ait donné lieu à quelques cas hors des localités où sévissait la maladie , ces accidens se sont bornés à quelques faits isolés , et n'ont jamais pu donner naissance à une épidémie.
Nous allons reprendre une à une ces diverses propositions pour les examiner et les discuter avec soin.
La peste, disons-nous, n’a pas toujours été importée, comme le prétendent les contagionistes , et les faits qu’ils allèguent ne prouvent pas d’une manière évidente qu’elle Fait jamais été. Une des preuves sur lesquelles s’appuient les partisans de l’importation est , avons-nous dit , la coïncidence des apparitions de peste les plus fréquentes avec l’activité plus grande des relations commerciales. Or cette proposition n’est point rigoureusement vraie , car la peste a paru dans les pays de l’Occident avant qu’ils eussent avec l’Orient aucune communication ; et souvent , à l’époque de leur plus grande activité commerciale avec le Levant , les diverses contrées de l’Europe n’ont point vu la peste , malgré l’absence de lazarets, de cordons et de tout obstacle à la libre importation de la maladie.
Voici comment s’exprime Papon à cet égard :
<( Comment la peste aurait-elle été apportée à Rome , par
exemple , sous le règne de Romulus , lorsque cette ville était encore loin de connaître le commerce et la navigation , lorsque ses habita ns , bornés dans un petit territoire , n’en sortaient que pour ravager les terres de leurs voisins , et ne se doutaient peutêtre pas qu’il existât des peuples hors du Latium (1)? »
L auteur dont nous rapportons les paroles avoue donc l’impossibilité des importations dans les cas dont il parle * mais , partisan de la contagion , il explique différemment le développement de la peste , et dit qu’à cette époque la maladie était endémique en Italie. — Nous ne tirons pas des faits les mêmes conclusions que 1 auteur ; nous disons seulement que cette peste de Rome nu point été importée.
(1) Papon, de la Peste, tom. i, pag. 5.
M. Émangard , dans un mémoire publié sur la peste, s’exprime ainsi sur le même sujet :
« L’épidémie de 542 , qui , suivant M. Pariset , est la première qui se soit montrée en Égypte , et qui , au rapport de Procope , a visité toutes les contrées du globe avec la même fureur , s’estelle propagée par le commerce et les guerres ? N’est-il pas plus probable qu’une cause générale , dont l’atmosphère était le véhiculé , a été ainsi promenée sur le monde habité , et a produit cette mortalité effrayante dont les historiens ont conservé la mé-
moire ?
» A celte époque , — continue M. Émangard , — les communications de l’Europe avec l’Orient ne me paraissent avoir été m faciles , ni nombreuses. Justinien, qui alors gouvernait cet empire et possédait l’Égypte , était occupé de la conquête de l’Italie sur les Ostrogoths : en Espagne , les Visigoths anéantissaient les Suèves et les Alains ; pour la France, c’était le temps des guerres contre les Bourguignons , les Visigoths , les Bavarois et les Anglo- Saxons : c’est alors que , divisée , elle était en proie aux dissensions et à l1 anarchie ; la dernière moitié de ce siècle la vit couveite de sang et d’assassinats, depuis Clotaire , qui faisait périr toute sa famille, jusqu’à Chilpéric et Frédegonde , dont l’histoire a raconté les crimes. De telles circonstances ne me paraissent guere
propres à favoriser les relations commerciales.
» Comment se fait-il que trois siècles se soient écoulés entre cette épidémie générale et la peste de Venise , qui arriva au commencement du siècle? Cependant jamais nos communications avec les peuples d’Orient ne furent plus fréquentes ni plus immédiates. Au commencement du vme siècle , les Arabes , maîtres de l’Egypte, avaient conquis l'Espagne , pénétraient dans le cœur de la France , sur les bords de la Loire , ou une victoire de Charles-Martel les arrêtait. Point de peste pendant ce long intervalle de guerres et de conquêtes par les Arabes.
« Quatre siècles s’écoulent encore avant la peste de Florence et celle qui paraît en F rance en 1348 , et cet espace a i té rempli par de grands événemens. Dès la lin du \ie siècle , ch puis 1 icnc
CONTAGION ET NON-CONTAGION, î Hermite jusqu’à saint Louis , les croisades mirent l’Europe dans des rapports continuels avec l’Orient. Ce ne fut que dans la dernière de ces folies religieuses que saint Louis contracta la peste dont il mourut à Tunis (1270) • mais vingt-deux ans auparavant il avait touché le sol d Égypte , puisqu’il devint captif à la prise de Damiette. Rien ne me paraît donc moins prouvé que la transmission de cette maladie par les relations du commerce ou les événemensde la guerre (1). »
Cependant nous ne nions point que le développement plus fréquent de la peste n’ait coïncidé souvent avec l’activité, l’importance des relations commerciales ; mais faut-il rigoureusement conclure de cette coïncidence que la maladie ait été importée? Pour admettre un fait semblable , de pareilles considérations ne sont point suffisantes; il faut autre chose que des conjectures, et les faits eux-mêmes deviennent indispensables. Malheureusement il est difficile de rien trouver de positif dans les époques dont nous parlons , et on pourrait fournir, en faveur de l’une et de l’autre
opinion , des preuves aussi fortes , aussi valables , aussi concluantes à tous égards.
Laissons donc les temps passés , et consultons les faits qui se rapprochent davantage de notre époque.
La peste de Marseille fut , dit-on , apportée par le navire du capitaine Chateau, arrivé des côtes de la Syrie. Or cette importation n est point prouvée ; elfe est même démentie par une lettre d un médecin de cette époque, imprimée en 1721, c’est-à-dire une année seulement après la peste , alors que les faits passés pouvaient encore être démentis s’ils eussent été inexacts. Cette lettre est de Deidier , professeur à la Faculté de médecine de Montpellier, et envoyé à Marseille par ordre du roi. Elle est accompagnée d un certificat des docteurs Robert et Rimbaud , témoins des faits rapportés par l’auteur.
Le vaisseau du capitaine Chateau, soupçonné d’avoir porté la peste de Seyde , n’arriva en ce port que le 25 mai 1720. Cepen-
(!) Mémoire sur la peste , pag. 52-55. Paris, 1859.
dant mademoiselle Augier, veuve, mourut dans cette v.lle du 19 au 20 avril. Il y avait paru le 13 du même mois une pa ot.de fort gonflée, sur laquelle on appliqua des cataplasmes convenables et des pierres à cautères , qui ne purent la garantir de la mort. A moiselle Courtaud , femme d’un négociant, eut un ^ ™ fièvre, dont elle faillit à mourir du 3 au 4 ma.. Environ te 20 dud mois de mai , une femme nommée Rose , demeurant rue de fi e vra quartier Saint-Jean , fut saisie d’une violente fièvre continue.... Le cinquième jour on aperçut un bubon au pb do : ^
droite, de la grosseur d’un œuf de poule , qui vin ^ PP tion , qui fut ouvert et conduit à parfaite cicatrice. Q fl le vaisseau du capitaine Chateau (ùt arrivé le 15 ma. , .1 es ^ constant que toutes les marchandises furent envoyées en qua antaine et qu’aucun des passagers du vaisseau ne Lit admis dan h ville que le 14 juin. Cependant la nuit du 1« au 2 dudit me s mademoiselle Cauvin mourut, après avoir été malade depuis e 16 avril. Il lui parut une parotide du 28 au 29 ma. ;fl|» f or élevée le second jour et qui disparut le troisième. Cette femme mourut deux jours après. Gaspard André, maître d école grammairien , demeurant dans la rue du Pra , commença de se plaindre ,e 9 juin d’un manque d’appétit et d’un charbon a la fesse gauche.... Le troisième jour la fièvre le prit avec mal de tète , langue sèche . veux égarés , et on s’aperçut , au pl. de 1 aine, d une pe tite tumeur comme une noisette. Le 4 il fut sans fievre , la limeur parut molle et venir à suppuration. Elle fut ouver e , suppura, et menée à parfaite guérison en vingt-cinq jours....»
Après avoir cité ces faits , l’auteur ajoute:
« Ce sont lé certainement toutes les véritables marques de la peste de Marseille, que nous avons vue dans toute la vi e et que nous voyons tous les jours dans 1 hôpital du Jeu
Peste de Malte de 1813. -Dans la quarantaine que je lis a Malte , lors de mon dernier \oyage en Europe , je vou us me
(1) Extrait du Journal des Savans pour 1 '22, pag, 611-612.
procurer, sur la peste qui avait régné dans file en 1813-14, et qu’on croit généralement avoir été importée par un navire provenant d’Alexandrie , des renseignemens exacts et des détails puises à leui source. Je consultai donc plusieurs médecins qui avaient observé le fléau * je lus d’autre part diverses relations qui en avaient été publiées. Voici ce que j’ai pu recueillir des recherches les plus minutieuses que j’ai faites à cet égard :
Le 28 mais 1813 il entra dans le port de Malte un brigantin maltais , le Scunt- Nicolas , arrivant d Alexandrie avec un chargement de lin, blé, pois chiches, safran, gomme arabique. Ce navire avait douze hommes d’équipage, dont deux étaient morts , pendant la traversée , de la peste , d’après les suppositions qu on forma. Le même jour il arriva également deux autres bàtimens provenant d’Alexandrie , le brigantin le Nelly et îa pollaque espagnole et Dolce , avec une cargaison de blé. Ces deux bàtimens avaient également perdu des hommes pendant la traversée.
L’arrivée des trois navires suspectés d’apporter la pesle avec feux jeta dans la ville l’épouvante et l’effroi; et, bien que ces navires fussent soumis a une stricte quarantaine, comme toutes les provenances de l’Égypte et de la Turquie, on fit partir dès le lendemain les deux derniers arrivés. Quant au Saint-Nicolas , on fut moins sévère à son égard, parce qu’il appartenait à un négociant de 1 île. On se contenta d’en envoyer l’équipage au lazaret et de faire sortir du port le navire, à la surveillance duquel de nombreuses barques furent préposées.
Le 1er avril le capitaine et un matelot du Saint-Nicolas tombèrent malades et moururent. La terreur fut à son comble , et immédiatement le bâtiment fut chassé et escorté par un navire de guerre jusqu’à Alexandrie.
Depuis cette époque il n’y eut plus au lazaret aucun cas de peste; mais la maladie s’était répandue bientôt dans toute l’ile, ou les premiers faits parurent le 16 avril.
On fit, pour découvrir par quelle voie la maladie avait pu se communiquer et sortir du lazaret où elle était confinée, les re-
CONTAGION ET NON-CONTAGION. 28 t
cherches les plus actives, les démarches les plus vigilantes. Le commissaire du roi, gouverneur civil de Malte, adressa même une proclamation aux habitans , par laquelle d était enjoint a chacun de faire des enquêtes et de signaler les causes qui devaient avoir introduit le lléau, avec promesse d'une récompense de mille écus de six francs , à celui qui donnerait les meilleurs renseignemens à cet égard. On ne put rien découvrir, et I on lut réduit à supposer que les gardiens placés autour du balunen avaient communiqué avec lui, ou qu’ils avaient laissé monter que qu’un à bord. Par cette explication, toute de supposition, on parvint presque à établir la filiation de la maladie, jusque chez I individu qui avait été le premier atteint.
D’ailleurs, quelles preuves les contagionistes pouvaient - ils alléguer ? Quelles communications autres que celles qu’ils ont supposées pouvaient-ils admettre? Deux navires avaient été renvoyés
le lendemain de leur arrivée, sans avoir communiqué avec personne,
puisqu'ils étaient en quarantaine. Quant au Samt-Mcolas , qui resta quelques jours de plus à l’entrée du port, il était également soumis à la quarantaine , et à une surveillance de jour et de nuit. Son équipage avait été dès le principe transporté au lazaret et on en avait préalablement fermé exactement toutes les écouté es. Plus tard, quand un nouvel équipage fut assigné au Seunt-Mcolas, pour le reconduire à Alexandrie , aucun de ces hommes mis en rapport immédiat avec des marchandises qui n’avaient subi aucune désinfection ne contractèrent la peste, et retournèrent sa, ns
et saufs à Malte, avec le même bâtiment.
Ces réllexions et ces faits sont exprimés d’une manière de taillée, dans un mémoire publié à Livourne, en 1833, par le baron Dépiro, qui observa la peste dont nous parlons.
De tout ce qui précède, je conclus :
Que la peste existant, dès le commencement de 1 8 1 2, a Constantinople, Smyrne, Chypre, Alexandrie, qu’en même temps la .Murcie (Espagne) offrant des fièvres malignes auxquelles on aval donné le nom de lièvres jaunes, ce fait nous révèle l’existence d une constitution épidémique , qui pouvait très-bien se faire sentir a
Malte, située au centre et peu éloignée de ces différentes localités, et qui d’ailleurs, encombrée de garnison , offrait des conditions favorables au développement de l’épidémie. Rien ne prouve donc que la peste ait été importée , comme on l’a prétendu. Je ne trouve ici qu’une simple coïncidence toute naturelle* d’ailleurs on n a pas constaté qu’il n’y avait point eu de cas de peste à Malte, avant l’arrivée des navires dont nous avons parlé.
Peste de Tunis . — * On suppose que la peste qui se déclara à Tunis en 1818-19-20 fut apportée d’Alger par les communications qui se rétablirent après la paix , entre les deux régences. Mass cette importation est si peu certaine qu’on l’a attribuée aussi aux pèlerins qui revenaient de la Mecque. On voit clairement par la marche de la maladie l’influence des saisons ; ainsi ses lavages commencèrent toujours à la fin de l’automne et se continuèrent jusqu’au commencement du printemps. On voit également ici 1 influence des localités * car les quartiers les plus populeux et les plus malsains furent aussi les plus ravagés. Ce qui prouverait encoie 1 action de 1 influence épidémique, c’est l’observation que fait lui-même le docteur Passeri, témoin de la peste, que, l’année précédente, à 1 apparition de la peste à Tunis , il avait régné une fièvre épidémique pétéchiale.
Ce ne sont pas seulement les pestes d’Europe qu’on a voulu expliquei par 1 importation* mais les médecins qui nient l’endémidté du fléau ont encore prétendu que toutes les épidémies qui se développaient en Orient venaient d’autres provinces où régnait la maladie. Ainsi pensent quelques médecins de Smyrne, de Constantinople , d Égypte, etc., qui veulent que la peste leur vienne toujours de chez leurs voisins.
Peste deMorée. — D’après M. Grassi (l), « la peste est intioduiteen Morée, en 1824, par les Arabes ; en 1828, elle passe
à Égine après un changement de prisonniers : d’Égine, elle garnie toute la Morée. »
(1) Mémoire adressé au colonel Campbell, consul-général d’Angleterre, en réponse à diverses questions sur la peste, par le docteur Grassi, inspecteur des quarantaines d’Égypte.
L’auteur ne prouve point que la peste soit venue d Lgjpte , et les faits qu’il cite ne démontrent point que la pt ste n aie pas \ développer en Grèce. D’ailleurs, on a nié que la maladie don parle M Grassi fût véritablement la peste ; et feu le docteur Lardon, médecin particulier de S. A. Ibrahim-Pacha, a constamment soutenu cette opinion, qu’il a publiée dans le journa
niodée. . ,
Peste de Beyrouth et de Damiette. - « Un navire provenant
de Constantinople avec soixante-quinze passagers arrive a Alexandrie. Il est renvoyé. » C’est toujours M. Grassi qui parle. « I va à Beyrouth et communique la peste. Reymondi en mourut, et parmée égyptienne fut sauvée par un cordon. I ne partie des passagers du môme navire se rendirent à Damiette, où ils communiquèrent la peste dans les maisons qui leur accordèrent I hospitalité. Un cordon sanitaire empêcha les progrès hors de la ville. »
Nous répondrons encore à M. Grassi que la coïncidence de l’arrivée des passagers à Beyrouth et à Damiette avec le développement de la peste ne prouve pas évidemment que ce soient ces passagers qui aient importé la maladie. Dans le Levant, ou que année on observe des cas de peste , il doit arriver trcs-lrequemment que des navires aient à bord des individus atteints de cette affection ; cependant ces individus ne donnent pas heu c ia que fois au développement delà maladie. Si, d’un autre côté, une épidémie vient à éclater dans une localité quelconque , il est bien difficile, avec un peu de bonne volonté, de ne pas trouver un navire, des voyageurs, etc., qui aient eu des rapports, des communications directes ou indirectes avec les hommes ou les choses de la localité infectée, et c’est de la sorte qu’on établit 1 importation, la propagation, etc., de la maladie. Mais de semblables preuves ne sauraient suffire à personne, et nous disons que les importations de notre confrère sont loin (Vôtre prouvées pour nous. Enfin, voici comment M. Grassi explique la dernière épie! cime
û’ Egypte. . . . ,,
Depuis l’année 1825, dit-il, l’Égypte entière avait joui d une
santé parfaite, si l’on en excepte toutefois l’invasion du cho era-
morbus, et la maladie de Damiette qui, circonscrite et bornée, avait bientôt cessé ses ravages. Dès lors, aucun accident de peste, d après 1 auteur, ne s’était montré en Égypte , jusqu’au 1er juillet 1834, epoque où, étant allé faire une visite au couvent grec d Alexandrie, M. Grassi constata deux cas de peste sur des personnes appartenant à cet établissement. En prenant des informations, le docteur Grassi découvrit qu’un troisième individu était mort quelques jours auparavant * que cet individu était un domestique du couvent, qui avait déballé les effets du secrétaire du patriarche grec, arrivé depuis peu de Chypre, où régnait la pesle, sur la goélette Aihina. D’après lui, c’est par cette voie que la peste s’était communiquée, d’abord à plusieurs nègres employés à laver les effets des pestiférés du monastère, et que, par leur moyen, elle s’était ensuite répandue dans la ville, dans les localités circonvoisines, et enfin dans l’Egypte presque entière.
Cependant la chose n est pas aussi certaine que M. Grassi voudiait le faire croire*, car cette importation est encore un point en litige pour les contagionistes. En effet , les uns prétendent que la maladie a été introduite dans le monastère par un certain moine nommé Lani , qui, d’après M. Bulard, avait l’habitude de se rendre à bord de tous les bâti mens venant de Chypre. Les autres, et c est 1 opinion de M. Estienne, pensent que la peste a dû être importée dans la ville par le brick le Rivenuto , venant de Constantinople. Or, comme ce bâtiment avait été mis en quarantaine et qu’on ne pouvait admettre la transmission de la maladie par les gens de l’équipage, on supposa que des ballots de marchandises avaient été débarqués en contrebande; et, par ces raisons, on vint à bout d’expliquer la chose comme on l’entendait.
Mais, je le demande, ces explications sont-elles capables de convaincre qui que ce soit, excepté des gens à système, à idées préconçues? .Trouvera-t-on dans ces allégations une seule preuve valable en faveur de l’importation, de la contagion? Quoi! la maladie est si contagieuse qu’un léger contact d’objets suspects suffit pour la développer, et cependant tous les religieux renfermés dans un couvent, en rapport , en communication directe avec des pes-
lifcrés, n’ont point été atteints! La maladie est si contagieuse, et cependant elle amis deux mois avant de se répandre dansla ville ; car pendant deux mois il ne s’est présenté à Alexandrie que quelques cas épars, isolés. Puis l’affection va se déclarer d’abord parmi les nèeres d’un village, où il est fort douteux qu’on ait reçu des effets du couvent pour les laver, tandis qu’elle épargne ceux qui ont eu des rapports certains avec les pestiférés ou les effets conlami-
nés ( 1 ) ! , . .
Les médecins contagionistes qui nous montrent la peste introduite à Alexandrie par voie d’importation , expliquent encore de la même manière l’apparition de ce fléau au Caire.
Voici comment s’exprime M. Boyer à cet égard (voir le Sema-
p/tore d'Orient du '21 mai 1839):
« Le Caire était dans l’état le plus satisfaisant , lorsque , le • janvier 1835, M. Sauveur Giglio , récemment venu de Malte, arrive d’Alexandrie au Caire. En approchant de cette ville, .1 éprouve des douleurs de tète ; il vomit ; son état de malaise se prolonge; il arrive au Caire, et se met au lit. Le soir du second jour, un bubon se manifeste : le malade succombe le lendemain
Il est vrai qu’à cette époque des signes évitions d épidémie ne s’étaient pas encore montrés ; cependant les maladies aigues avaient pris le caractère typhoïde ; on avait souvent observe des anthrax. Ces faits ont été constatés par les médecins des hôpitaux. Cependant du 1 janvier au 2 , le chiffre de la mortalité s eleva de dix-neuf à vingt-six. Si les maladies prennent un caractère -rave; si , précisément lorsque Sauveur Giglio arrive, la mortalité donne une différence de sept en plus sur le chiffre de la veille, ne peut-on pas conclure que le Caire offrait déjà des symptômes de l’épidémie qui allait apparaître, symptômes indépendante toutes les circonstances , de toutes les communications individuelles , que M. Boyer nous signale dans la suite de son article.
fl. Dans ce moment (mai 1840), la peste vient, d cclalei a Àlexar , quelques cas ont paru au Caire. Certainement les contagionistes sauront nous dire encore de quelle façon la peste a été importée!
Ce médecin ajoute que a quelques personnes seulement étaient arrivées d’Alexandrie avec la peste, et étaient mortes en arrivantmais que la peste ne s’était point propagée. »
Dans l’espace de deux mois et plus, car la peste a commencé à Alexandrie avant le 20 novembre, des milliers d’individus avaient quitté la ville infectée, pour se rendre au Caire; comment se faitil, suivant l’opinion de M. Boyer, que la maladie ait attendu, pour se répandre , précisément l’arrivée de M. Giglio. Si un homme du pays fût arrivé au Caire dans les mômes circonstances, comme pour tant d’autres, sa maladie et sa mort seraient restées inconnues, et les Européens n’auraient commencé à soupçonner la présence du fléau que vers le milieu de février, époque où la mortalité devint de jour en jour plus considérable.
« Les frères Giglio, qui tous avaient communiqué avec le défunt, cinquante personnes au moins qui l’avaient touché, n’avaient point contracte la maladie. Les six personnes renfermées dans la maison de Charles n’avaient cessé de jouir de l’état le plus florissant. Le conseil de santé jugea que la détention de Charles était suffisante.... Mais Joseph Giglio, indisposé de la veille, a succombé tout à coup pendant la nuit, avec un bubon, et son
corps est couvert de pétéchies.»
Après avoir énuméré toutes les circonstances qui se rattachent à la mort des frères Giglio, M. Boyer s’écrie: ce Sur six personnes enfermées dans la maison qui a reçu le dernier soupir d’un pestiféré, cinq sont attaquées de peste, et quatre succombent.
Nous pouvons conclure, d’après ce qui précède, qu’il suffit de rester loin du foyer d’infection , pour se garantir de la peste, et que, si tant de communications n ont pu la développer, c’est que la théorie de la contagion est en défaut. La cause épidémique ne
dev ait se faire sentir qu a 1 époque où elle se manifeste ordinairement.
Après avoir tenu , comme nous venons de le voir , la peste enfeiméc dans la famille Giglio, M. Boyer va la faire passer dans la maison Marco, parce que les négresses de l’une et de l’autre maison ont communiqué par dessus les toits.
Dans l’interrogatoire que nous times subir à M. Marco, celuici ne nous parla du fait de la négresse que comme d’une supposition. Mais d’ailleurs, le fait serait-il vrai, pourquoi vouloir reconnaître une transmission de la peste par le contact d une famille à l'autre, pour expliquer la propagation de la maladie, lorsque des communications avec des personnes compromises existent sur tous les points de la ville. A cette époque , du 1 au 7 février, la mortalité s’était élevée il trente et trente-quatre , ce qui est à peu près le double du chiffre ordinaire ; et cependant M. Boyer ne voit encore la peste que chez Giglio et Marco ! Si la maladie s’est déclarée dans la maison de ce dernier, c’est que cette maison, située, comme celle de Giglio , près du quartier Cheik-Khum-el-Salamêe, l'un des plus insalubres, se trouvait sous les mêmes influences des causes locales et épidémiques.
M. Boyer reconnaît enfin que les cas de peste deviennent plus fréquens, et qu’alors il est impossible de les distinguer avec la même précision, a Cependant, ajoute-t-il , on a pu suivie quelque temps le développement de ces foyers pestilentiels, et remonter à leur origine. C’est ainsi que l’ Abyssinienne de M. Luzzalo, qui fut attaquée à celle époque , allait très-souvent dans la maison Marco , et j’ai déjà dit que cette maison ne fut mise que très-tard
en quarantaine. »
La persistance de M. Boyer dans cette filiation est vraiment inconcevable , au moment où il reconnaît que les cas de peste sont plus fréquens, et qu’il est impossible de les suivre avec précision. Pourquoi ne nous parle-t-il pas des cinquante personnes qui ont été en contact avec Giglio ? Tel est , en effet , l’aveuglement des contagionistes : rencontrent-ils des cas où l’infection est flagrante, ils crient à la contagion ; leur oppose-t-on des faits mille lois plus nombreux de contact sans transmission aucune , ils font la sourde
oreille.
M. Boyer donne encore un exemple d’un foyer qu il rattache à la peste d’Alexandrie. Écoutons-lc :
« Au commencement de février, la peste n’ayait pas encore en
COISTAGiON ET NONCGXTAGION.
\ahi la ville du Caire, mais la maladie régnait à Alexandrie dans toute sa force, et les communications entre ces deux villes n’étaient pas interrompues. Un grand nombre d’hadgis (pèlerins qui vont à la Mecque) arrivaient chaque jour d’Alexandrie , et quelquesuns d’entre eux se trouvaient attaqués. Le 3 février, cinq cultivateurs arabes, employés, sous la direction de M. Garante , à la culture de File de Yérak , se rendirent à Boulac , où séjournaient les hadgis, dans le but d’aller prendre un bain. Arrivés à Boulac, les cinq amis se divisèrent, j’ignore pour quel motif. Trois seulement demeurèrent ensemble, et ensemble se rendirent au bain fréquenté par les ha. 'gis, s’y trouvèrent en communication avec eux, se servirent du même linge, furent lavés par les mômes dojnestiques , prirent, en un mot, le même bain. Les deux autres cultivateurs allèrent chacun de leur coté, et choisirent un bain qui n’était pas fréquenté par les hadgis. Le soir du même jour, les cinq cultivateurs rentrèrent dans File ; les trois qui avaient été au bain des hadgis étaient malades; le lendemain, la peste était déclarée chez tous les trois. »
C’est précisément dans un bain , à une température de 50° à 60ü, que M. Boyer fait communiquer la peste! D’ailleurs une incubation d’aussi courte durée n’est pas probable. Elle avait commencé antérieurement . La transition de la température chaude du bain, dans celle d’une atmosphère plus froide, aura été la cause déterminante de l’éruption du bubon.
a Et il n’y avait alors au Caire, dit M. Boyer, que ces trois cas et ceux de la famille Giglio. »
Comment notre confrère conçoit-il qu’il n’y ait au Caire que les cas qu’il nous signale, lorsqu’il a soin de nous dire que la maladie régnait à Alexandrie dans toute sa force , et que les communications n’étaient pas interrompues ? Si on admet la contagion , il faut donc admettre que ses effets sont très-limités. A-t-on ouï dire que la peste ait atteint les marins qui ont conduit dans leurs barques, jusqu’au Caire , Giglio et les hadgis ? Si la maladie avait suivi une marche progressive , comme le veut M. Boyer, elle aurait dû commencer par les villages qui se trouvent sur les bords
du Nil , et aller de proche en proche jusqu’à Boulac. C’est ce qui n’a pas eu lieu.
Je me suis appesanti sur le fait Giglio , parce qu’il est présenté comme le plus évident et le plus concluant en faveur de la contagion de la peste.
Ainsi, les raisons alléguées par les contagionistes sont loin de prouver l’importation de la peste à Alexandrie et la propagation de la maladie par voie de contact. La diversité de leurs opinions à cet égard prouve le contraire de ce qu’ils ont avancé. Quant à toutes ces prétendues histoires de pestes importées, nous disons qu’elles ne méritent pas plus de confiance les unes que les autres ; souvent il a été impossible de faire coïncider les importations avec l’époque du développement de la peste, et quand cette coïncidence a existé, on n’a jamais clairement indiqué que l’apparition du fléau était dû à un fait de cette nature.
11 n’est qu’un seul genre de preuves qui puissent démontrer l'importation, ce sont les suivans. Un navire part d’une localité infectée; un ou plusieurs de ses gens d’équipage, de ses passagers, sont atteints de peste pendant la traversée; le navire, en arrivant dans le port, est mis en quarantaine; on prépose à sa garde des surveillans, des médecins, et ceux-ci contractent la maladie.
Des cas de ce genre prouvent en effet l’importation ; mais prouvent-ils la contagion de la peste? nous ne le pensons pas. Ceci nécessite quelques explications de notre part.
Quand un navire a séjourné plus ou moins long- temps dans le port d’une ville infectée, il s’est trouvé soumis, comme toutes les choses comprises dans le rayon du foyer épidémique , à l’action des causes morbides. Il s’est laissé pénétrer, il s’est imprégné de l’air atmosphérique, véhicule probable de l’agent pestilentiel. Cet air renfermé dans la cale, dans le faux-pont du navire, où la ventilation ne s’opère point, où il ne peut être renouvelé, à cause <le l’encombrement produit par les marchandises à bord des bâti— mens de commerce ; cet air, disons-nous, pris dans un foyer épidémique, peut conserver assez long-temps ses propriétés délétères ; de telle sorte que, pendant la traversée, il peut influer sur la santé
des passagers du navire, et plus tard sur celle les pei sonnes qui seront exposées à Faction des causes morbides ; c’est ainsi que des gens de l’équipage et clés gardes de santé mis à bord de ces bâti— mens ont du contracter la maladie. Mais cette importation, qui a pu arriver quelquefois, n’est point une preuve de contagion ; car la contagion n’entre pour rien dans la manière dont se passent les
choses.
Cependant , il est d’autres faits qui sembleraient prouver nonseulement l’importation , mais la transmission de la maladie d’un individu à un autre; ces faits sont ceux de gardes, de chirurgiens, etc., atteints dans les lazarets, où ils étaient en rapport avec des pestiférés. Dans des cas de cette espèce, il n est plus possible d’admettre l’importation comme nous l’avions établie; on ne peut plus expliquer ici le développement de la maladie par Faction de T air épidémique contenu dans le bâtiment, puisque l’affection a pris naissance hors delà sphère d’activité de la cause morbide. Mais les faits de ce genre qu’on a rapportés sont-ils bien tels qu’on Fa prétendu ; et le petit nombre de ces exemples ne doit-il pas faire craindre qu’on se soit mépris dans l’appréciation de la maladie ou des circonstances qui ont pu la développer. Notre érudit et honorable ami, M. de Ségur du Peyron, dans les recherches qu’il a faites à cet égard, n’a pu constater en compulsant les archives des lazarets de Gènes, de Venise, de Livourne, de Trieste et de Marseille, que six cas de peste développés dans les quarantaines de ces différentes villes, depuis le commencement du dix-huitième siècle; encore ne dit-il pas si toutes les personnes atteintes dans ces localités diverses Font été à bord des navires où elles se trouvaient placées, ou si elles Font été dans les lazarets ; ce qui est , on le comprend, d’une signification bien différente.
Ces quelques faits isolés, qui semblent contredire ce que nous avons avancé jusqu’ici sur la nature non-contagieuse de la peste, qui font exception à tout ce que nous dirons encore du peu d’intensité de cette prétendue contagion ; ces faits , si opposés à tout ce que nous avons vu , sont-ils sulïisans pour faire admettre la contagion? Nous ne le pensons pas; car les cas dont nous parlons
liront jamais été suffisamment constatés; ils ne l’ont pas été par des autorités assez nombreuses et assez compétentes (1) pour qu'on puisse les adopter de la sorte. Enfin, en admettant qu’ils existent, ne pourraient-ils pas s’interpréter dans un sens différent? Voilà des questions qu’il faudrait résoudre avant de donner aux choses une significatif qu’elles n’ont pas.
Il nous reste encore à répondre à une dernière objection des contagionistes en faveur de l’importation. Cette objection qui, an premier abord, semble embarrassante pour les partisans de la noncontagion, et qui a été faite par l’honorable M. de Ségur, se traduit en ces termes : Chaque fois que la peste a paru en Occident ? elle régnait en même temps dans quelque province orientale,. M. de Ségur a établi ce fait sur des données recueillies dans différens lazarets ou par le moyen de la correspondance consulaire^ Nous ne saurions le contester en tant que fait; mais nous n’en tirons point les conséquences qu’en a déduites notre savant ami* et pour nous la chose a une explication toute différente.
S'il est vrai, comme nous croyons l'avoir démontré, que la peste? soit une affection épidémique, c’est-à-dire une affection se développant sous l’influence de causes générales morbides, au milieu d’une constitution particulière, on conçoit que les grandes causes qui ont donné naissance à la maladie ne doivent pas seulement se borner à une localité, à une ville, à une province; mais quelles doivent être générales, comme les conditions au milieu desquelles elles se sont développées. C’est ainsi que les choses se sont passées pour le choléra ; c’est ainsi qu’elles se produisent pour toutes les épidémies qui sont dues probablement , ainsi que nous l’avons énoncé , à des conditions météorologiques.
(1) Quand un cas de peste se déclare ou est présumé se déclarer a? î lazaret , il est uniquement constaté par le chirurgien de l’établissement Celui-ci ne peut-il pas se tromper? ne veut il pas même se tromper quelquefois, surtout quand il y a intérêt pour lui à ce qu’il signale une maladie pestilentielle? — On m’a assuré qu’à Marseille, à chaque cas depeste que le médecin du lazaret découvrait, il gagnait une année pour m. retraite....
Ainsi toutes les preuves qu'on a alléguées en faveur de l'importation sont sujettes à contestation ; nous verrons d’un autre côté, dans le paragraphe suivant, que l’importation de la peste ne peut pas occasionner une épidémie.