‹ De la peste observée en Égypte. Recherches et considérations sur cette maladieChapitre 52 sur 82 · LES LAZARETS ONT ILS ARRETE LES ENVAHISSEMENS · texte numérisé non relu

LES LAZARETS ONT ILS ARRETE LES ENVAHISSEMENS

1. Les lazarets, comme le prétendent les contagionistes , cl comme cela devrait avoir heu si la peste était une maladie contagieuse, ont-ils mis obstacle aux envaliissemens de la peste?

Pour résoudre cette question , il suffit de jeter un coup-d œil sur Fliistoire générale des pestes*, on verra combien sont peu fondées les assertions des contagionistes , et combien ont été inefficaces ces barrières qu’on a prétendu opposer au fléau pour 1 arrêter dans ses débordemens.

2. La fondation des lazarets date du xrve siècle, et c est à peu près vers la même époque que furent institués la plupart de nos établi ssemens sanitaires en Europe. Cependant, malgré les lazarets, la peste n’en reparut pas moins dans nos contrées. Venise compta quatorze invasions dans le xi\e siècle, onze dans le x\e, cinq dans le xvie et une dans le xvne (1). À Marseille, où, d’après M. Robert (2), l’époque réelle de la fondation du lazaret remonte à l’année 1383 , le fléau se montra en 1505, 1506, 1507, 1527 , 1530, 1547, 1557, 1558, 1580, 1586, 1587, 1630, 1649 et 1650, époque où le mal cessa de paraître pendant soixante-dix ans, c’est-à-dire jusqu’en 1720 : ce qui fait quatorze pestes en cent soixante-deux ans (3).

3. « À Gênes non plus qu’à Marseille, dit M. de Ségur, les laza-

(1) Mémoire de M. de Ségur, pag. 12.

(2) Yoy. Guide sanitaire des gouvernemens européens, par Robert. (5) Mémoire cité de M. de Ségur, pag. 20.

rets ne parvinrent pas toujours à préserver la santé publique. Ils avaient eu ce résultat dans la première de ces deux villes en 1629, quand toute l’Italie était envahie ; mais en 1056, la peste pénétra dans la ville et y fit des ravages tellement horribles que l’on ne pouvait plus enterrer les morts, on les brûlait (l). D’ailleurs, ce n'est pas seulement à quelques villes, à quelques provinces que la maladie s’est limitée depuis l’institution des lazarets. Dans le xv« siècle, une partie de l’Italie (2), des lies de la Méditerranée , de l’Allemagne, de la Suisse, de la F rance, de l’Espagne, du Portugal, de la Russie, de l’Angleterre , furent visitées par la peste. Dans le xvi», la maladie fut encore plus générale, et pendant tout le courant de ce siècle, dit J. Franck, on chercherait en vain une année ou une localité épargnée par le fléau. Au xvn» siècle, dit le même auteur, la peste ne diminua ni d’étendue , ni de violence. Les principales villes quelle ravagea furent Lyon, Montpellier et Digne-, Milan, Venise, Vérone, Florence, Naples, Rome, Gènes, Londres, Nimègue, etc. Enfin, dans les premières années du xv iiic, la maladie dévasta Marseille, Aix, Toulon, Messine, sans compter une infinité de provinces où elle pénétra , et que nous

ne citerons point ici.

4. On expliquera sans doute ces faits, en accusant des violations, des fraudes, des contrebandes, etc. On trouve des raisons à tout; à plus forte raison quand il s’agit de choses aussi importantes , aussi fondamentales, que le sont les points de doctrine qui nous occupent. Mais on ne peut invoquer dans toutes les localités ou la peste a paru , dans les temps passés, la violation des lois, 1 incurie des administrateurs. Jean Howard nous atteste que les reglemens des anciens Vénitiens relatifs aux quarantaines étaient bons et sages ; tandis qu’aujourd hui, dit-il, dans picsque toutes les parties que j’ai été à même d’examiner , il y a un tel relâchement et une telle corruption, que cela rend la quarantaine presque inutile (2).

(1) Môme mémoire, pag. 18.

(2) Histoire des principaux Lazarets d'Europe, pag. 72.

traduite de l'anglais .

L’auteur qui écrivait ces choses à l’occasion d’une quarantaine ëe quarante-deux jours qu’il fit dans le lazaret de Venise, dans le but d’v étudier les réglemens mis en usage, Jean Howard avoue donc qu’à l'époque où les institutions sanitaires étaient le g)! u s rigoureusement et le plus sagement observées, la peste ne s’en développait pas moins souvent, tandis qu’elle n’avait pas paru depuis l’existence des abus qu’il mentionne : singulière coïncidence dans laquelle cependant nous ne prétendons voir ni cause, ni effet!

5. Depuis plus d’un siècle, disent les contagiomstes, la peste n’a gpoint paru à Gènes, à Venise, à Florence, à Marseille, ni dans nos villes où les institutions sanitaires sont rigides et bien établies. Cependant la maladie s’est déclarée il n’v a pas ss long-temps à Odessa, à Bucharest, à Malle (18 13), à Ostrowa, à Naja (1814), localités qui sont toutes protégées par des lazarets, et qui devraient être à l’abri du fléau. Ainsi l’on voit que les lazarets n’ont point eu le résultat qu’ils auraient dû avoir , si la peste était réellement contagieuse. Maintenant examinons celle seconde assertion des contagionistes • savoir, si fa peste est toujours restée limitée aux lazarets , quand les mesures sanitaires ont été rigoureusement exécutées.

6. En discutant la proposition précédente, nous avons répondu, â une partie de celle-ci, et nous avons prouvé que l’affection n’était point restée confinée dans les lazarets, alors qu’existaient des lois sanitaires sages et bonnes, comme le dit Howard. Il est vrai que souvent, depuis que la peste n’a plus régné épidémiquement chez nous, nos lazarets n’en ont pas moins vu de temps à autre quelques cas de peste , qui ont été fournis par les navires de commerce venus de contrées pestiférées ; dans de rares circonstances , dit-on — ce qui qui n’est pas prouvé à nos yeux — la maladie se serait môme communiquée à deux ou trois personnes, sans que jamais elle se soit propagée hors du lazaret. Mais doit-on conclure de ces faits que ce sont les établissemens sanitaires qui ont empêché la maladie de croître et de se développer? Faut-il «en arguer qu’un cas de peste importé , s’il n’était confiné dans un

CONTAGION ET NON-CONTAGION. 29j

lazaret, serait, comme on le dit, une étincelle susceptible d’embraser l'univers? Pense-t-on, en un mot, que quelques pesüfeies plus ou moins nombreux, transportés loin des localités ou ils on contracté la maladie, soient susceptibles de donner naissance, dans d’autres lieux, à une épidémie? Nous répondons, non; et nous invoquons ici l’autorité du raisonnement et des faits.

7. Pour qu’une affection épidémique se développe, cela suppose nécessairement l’existence de certaines conditions indispensables ; or, quelques cas isolés de peste dans une localité ne feront point naître ces conditions sur lesquelles ils n’ont aucune influence, lin supposant que les malades communiquent sans entraves avec tou le monde, ils n’occasionneront point le développement d une ma ladie générale ; seulement, si tant est que la peste soit contagieuse, ce que nous sommes loin d’admettre , ils pourront communiquer leur mal à quelques individus ; mais celui-ci s’éteindra bientôt,

car il manque des élémens nécessaiies a sa propagation.

8. Dans la variole, la rougeole, la scarlatine, etc., et dans les maladies contagieuses épidémiques, les choses se passent ainsi. Quand une de ces affections se développe largement , quand elle sévit dans une contrée, une localité quelle quelle soit , ce n est jamais par contagion qu’elle s’est propagée, car la maladie a paru sur plusieurs points à la fois , et certainement on ne peut pas expliquer son développement par le contact. Dès que les causes t[ démiques qui lui ont donné naissance se dissipent , la mala ic cesse avec elles; et , quand elle se propage par contagion , cette contagion se borne à quelques cas très-rares , qui ne taidcnt pas eux-mêmes à s’éteindre sans en occasionner de nouveaux.

0. Or, en supposant que la peste soit une maladie contagieuse,

comme elle offre aussi le caractère des épidémies, elle doit, comme les affections contagieuses épidémiques , être soumise aux mêmes lois, se développer sous les mêmes conditions. En revenant à notre sujet , l’existence de quelques cas isolés dans les lazarets , qui ne se sont point propagés au dehors, ne prouve point que ce soient les lazarets qui aient arrêté le développement de la maladie et qui ait empêché ses ravages. En l’absence des lazarets , les choses se

seraient passées de la même manière , car les mesures employées dans les établissemens sanitaires , les abus qui s’y commettent, l’activité de la contrebande, impossible à empêcher entièrement , etc. , auraient dans tous les temps propagé au loin la maladie, si celle-ci eût été telle que l'ont prétendu les contagionistes.

10. Enfin, une période de plus d’un siècle, qui s’est écoulée depuis que la peste n’a point paru à Marseille, à Yenise ou à Gènes, ne prouve rien en faveur de l’efficacité des lazarets -, car nous avons vu, lorsqu’aucune mesure n’était prise, que des intervalles de trois et quatre siècles se sont écoulés sans qu’on ait vu cette maladie envahir l’Europe, a Cent ans à peine ont laissé respirer la France depuis cette époque , et déjà l’on chante victoire (1)! » Le choléra lui aussi n’avait point paru en Europe depuis des siècles; mais e quand il a rencontré le jour et ie temps qu’il fallait pour parcourir des régions autres que celles de l’Asie, il a tout franchi. Il n’y a plus eu de précautions rationnelles , et encore furent-elles moins efficaces que les soins d’hygiène générale et particulière; il n’y a plus eu de cordons sanitaires ou de quarantaines capables de l’arrêter, et on sait que sans intermédiaire et tout d’un coup il passa de Londres à Paris (2) ». De même il en sera pour la peste quand les causes qui lui donnent naissance se trouveront réunies hors des lieux où elles régnent habituellement. Alors le fléau reparaîtra parmi nous, les lazarets ne pourront le concentrer dans leurs murs, les cordons ne sauront en arrêter le développement.

(4) Emangard, mémoire cité.

(2) Extrait d’une lettre du docteur Perron à M. le colonel Campbell , consul général d’Angleterre à Alexandrie.

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