AUTRES FAITS QUI PROUVENT LA NON-CONTAGION DE LA PESTE
Nous avons établi dans les paragraphes qui précédent, par des faits qu’il eut été facile de corroborer de mille autres, que la peste se communique souvent sans contact médiat ni immédiat. Nous allons démontrer maintenant que, maigre ce contact, la transmission n’a pas lieu plus souvent encore : double démonstration qui doit renverser le principe fondamental des contagionistcs et ramener les esprits à la nécessité de substituer à cette cause unique et imaginaire le concours de celles que nous avons indiquées, les causes des épidémies.
1. A la suite du fléau meurtrier (de 1835 et 1836), toutes les hardes , tous les meubles des morts ont été vendus dans les bazars , et mis en usage sans désinfection préalable. Les effets de
(1) Yoii’ la note C à la fin du volume.
cinquante mille morts n’ont pu communiquer la maladie à une seule personne.
2. Plus de six cents maisons au Caire sont restées vides à la suite de la dernière épidémie ; elles n’ont été ouvertes que quelques mois après la cessation du fléau. Le bey chargé de faire l’inventaire de ce qu’elles renfermaient , ainsi que les commis et hommes de peine au nombre de plus de cinquante , ont pénétré dans toutes les parties de l’intérieur de ces maisons, touché les effets, et personne d’eux n’a contracté la maladie.
3. L’hôpital de l’Esbekié au Caire était, en 1835, destiné à recevoir les militaires de la garnison. Pendant l’épidémie , on le consacra exclusivement au traitement des pestiférés, et on y reçut près de trois mille malades. Quand le fléau se fut éteint, l’hôpital dut reprendre sa destination première, et le conseil de santé demanda au ministre que la paille des lits fût changée, que tout le linge fût lavé, enfin, que le local fût désinfecté avec le plus grand soin. Ce n’était point la crainte de la contagion qui nous guidait; nous nous soumettions dans cette circonstance aux règlemens sanitaires que nous avons toujours respectés, abstraction faite de nos opinions personnelles. Nous eussions agi de même à la suite du choléra , ou de toute autre épidémie.
Toutefois , par des circonstances indépendantes de notre volonté, par l’incurie d’agens subalternes turcs, nos ordres ne furent point exécutés , et rien de ce qui avait été ordonné ne fut fait. Les autres malades entrèrent à l’hôpital, alors qu’il y avait encore quelques convalescens de la peste ; on les coucha sur les mêmes lits, dont seulement on changea les draps : on leur donna des couvertures en laine qui n’avaient point été désinfectées , qui n’avaient pas même été ventilées depuis que les pestiférés s’en étaient servis. Eh bien! plus de cinq cents de ces couvertures encore imprégnées et saturées pour ainsi dire des émanations des malades, et une foule d’autres objets qui avaient été à l’usage de tout le monde , rien de tout cela ne put donner la peste à un seul individu.
N'est-ce pas là un fait qui prouve que la peste ne se communique ni par virus ni par miasme ou infection?...
4. En 1824, l’épidémie fut presque aussi meurtrière que celle de 1834 ; il mourut au Caire seulement plus de trente mille individus. Les communications restèrent entièrement libres avec Alexandrie, où il n’y eut que deux ou trois accidents.
5. En 1834, la peste existait à Alexandrie bien avant de se manifester au Caire. Mansoura et Damiette n’en ont été affectés que huit mois après Alexandrie , sans que les rapports journaliers entre ces divers points souffrissent la moindre interruption.
6. Quelquefois la peste a sévi dans le faubourg de Boulac et n’a pas pénétré dans la cité; souvent même elle s’est limitée à un quartier et n’y a attaqué que quelques maisons.
7. Comment expliquer la présence du fléau dans un village tandis qu’un autre village limitrophe en est exempt, malgré leurs relations de tous les jours?
8. Nous avons vu beaucoup de femmes atteintes de peste allaiter leurs enfans jusqu’au moment de la mort, sans leur communiquer le mal dont elles étaient attaquées et auquel elles ont succombé maintes fois.
9. L’épouse du docteur Cervelli fut attaquée de la peste à Alexandrie; elle ne cessa pas d’être en rapport avec les personnes de la maison , d’allaiter son enfant et de coucher dans le même lit que son mari sans que la maladie se communiquât.
10. Et combien d’enfans à la mamelle sont morts dans les bras de leurs mères sans leur communiquer le mal dont ils étaient atteints. Ce fait a été observé dans la maison du chancelier du consulat de France au Caire.
Ces faits nous ont rappelé souvent celui que Chicoyneau rapporte :
11. Au village de Sainte-Tulle, dit-il, un enfant encore vivant fut enseveli avec sa mère morte de la peste. Une femme cul compassion de cet infortuné, le retira, et le fit nourrir. Loin de succomber, il a vécu jusqu’à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, après avoir joui d’une santé parfaite durant le cours de son existence*
12. Nous pouvons répondre victorieusement aux objections de Savarési , quand il dit :
« Tous ceux qui ont affirmé , ou qui ont voulu soutenir que la peste n’est pas contagieuse, n’en ont point donné des preuves. Ont-ils couché avec les pestiférés? Non. Ont-ils revêtu des chemises ou des habits infectés? Non. Se sont-ils inoculés la peste, au moyen du pus des bubons, des charbons? Non. Ont-ils vécu avec les pestiférés, les ont-ils touchés? Non.
» Sur quoi appuient-ils donc une opinion si dépourvue de raisons? Et quel est l’argument irrésistible avec lequel ils veulent nous convaincre? »
Eh bien ! mes collègues et moi, nous avons fait toutes les expériences que Savarési exigeait pour légitimer l’opinion que nous soutenons. Pendant cinq mois qu’a duré l’épidémie de 1835, MM. Gaëtani , Bulard , Lachèze et moi, au Caire ; Duvigneau, Seisson , Perron , Fischer , à Abouzabeî ; Rigaud , Aubert , à Alexandrie, etc., etc., avons visité les pestiférés dans les hôpitaux et dans les maisons particulières. Aucun de nous n’a pris la moindre mesure prophylactique.
Nous nous trouvions dans le contact le plus immédiat avec les malades, et dans toutes les périodes du mal, nous avons reçu sur nos habits, sur les mains, les matières des vomissemens, le sang des saignées, le pus des milliers de bubons que nous ayons ouverts, la sérosité des charbons.
Nous avons porté nos secours aux habitans des quartiers les plus misérables et les plus maltraités par la maladie ; nous sommes entrés dans la cahutte des pauvres, nous nous sommes assis sur leurs nattes, sur leurs haillons, et toujours impunément.
13. Plus de cent autopsies ont été faites, et nous avons passé des heures entières à rechercher dans les cadavres de ceux qui venaient d’expirer les altérations pathologiques dont on s’était si peu occupé avant nous.
44. Enfin, des expériences ont été tentées sur des animaux, des condamnés, sur nous -mêmes! M. Bulard a fait enlever la chemise à un pestiféré , l’a revêtue immédiatement et l’a
gardée pendant quarante -huit heures. Je me suis moi -même inocule à deux reprises le sang d’un pestiféré et le pus d un huhon.
On trouvera ces faits développés avec plus de détails dans le paragraphe suivant.
Ce que nous avons fait, toute la population égyptienne est là pour en témoigner.
Le docteur Rigaud est le seul d’entre nous qui ait été victime de son dévouement.
15. Dans l’épidémie de 1835 et dans celle de 1 année suivante, beaucoup de médecins de différentes nations, outre ceux que j’ai cités, MM. Lefèvre, Lachèze, Dobrowski, Garnier, Bedan, Emangard, Loria, Primer, Mauro se sont trouvés en contact avec des pestiférés et n’ont point contracté la maladie.
Par une fatalité incompréhensible, comme diraient les contagionistes, plusieurs autres qui ne touchaient pas les malades ont été atteints du fléau; de ce nombre sont les docteurs Marucchi père, Léopold, Lardoni.
Autres faits en faveur de la non-contagion.
16. Le 15e régiment d’infanterie, campé dans le désert près de Kanka, n’a pas eu un seul cas de peste, tandis que le fléau ravageait le village (1).
17. Dans la province de Charkié, plusieurs villages n ont pas
(1) «Le village de Sakkarah, que chacun sait être très-étendu et trèspopuleux, n’a perdu que dix hommes, qui, ayant été vcndie leuis denrées au Caire, en sont revenus malades. Ils ont expiré au milieu de leurs familles, sans qu'il en soit résulté aucun accident pour ceux qui les avaient soignés.
» Le petit village de Boueyr, peu distant de Sakkarah , avec qui il a des relations de tous les jours, a perdu le quart de ses habitans. — Il en fut de même de Béclréchin avec Metraheng : celui-ci a été épargné ;
l’autre a été ravagé par le fléau.
» Je pourrais citer d’autres exemples qui se sont passés dans la province de Giseh, où je me trouvais pendant l’épidémie. Les villages situes au nord de la province ont été plus maltraités que ceux du midi. »
( Extrait d'une letire du docteur Mangin.)
eu la peste durant l’épidémie de 1835, ce sont : Cafre-Abasa, Salayeh, Amedine , Sauukin , Gazasin, Sadin .
18. La peste était à Alexandrie depuis six mois, au Caire depuis quatre; Mansoura, Damiette, etc., en étaient exemptes, bien qu’elles reçussent chaque jour une masse d’individus qui provenaient des villes infectées.
19. Une observation identique a été faite à l’époque de la peste de 1720. Les villes d’Àix et de Toulon n’en furent point atteintes durant cette année; ce ne fut qu’en 1721 que le fléau apparut sur ces derniers points.
20. En 1836, il y a eu à l’hôpital central du Caire des centaines d’individus atteints de la peste; ils ont été traités par les docteurs Fruner, médecin en chef, Loria et Mauro, médecinsmajors chargés chacun d’une division.
Ces messieurs peuvent certifier qu’on ne prit pour ces malades d’autre précaution que de les mettre dans une salle à part, que les domestiques qui les servaient, malgré la défense qui leur en avait été faite, communiquaient avec toutes les personnes de l’établissement, que le linge a été lavé en commun, et qu’aucun cas de contagion ne s’en est suivi. Le docteur Mauro a gardé plusieurs jours un pestiféré dans une salle sans reconnaître le caractère de la maladie; mais il n’est rien résulté de cette méprise.
21. Des cas de peste assez nombreux ont eu lieu en 1836 à Alexandrie, au Caire, et dans d’autres lieux. Ils n’ont presque jamais fixé l’attention. Beaucoup de personnes qui, il y a quelques années, se seraient immédiatement renfermées, ont montré un courage plus intelligent.
22. Dans la petite colonie d’Abouzabel, où se sont présentés de nombreux accidens, les médecins qui visitaient les malades n’ont pas discontinué leurs rapports les plus intimes avec leurs familles ni avec les employés de l’établissement, et rien de fâcheux n’en est résulté.
23. Sur cent vingt jeunes gens, étudîans en médecine, logés près du Moustan, quartier très-insalubre, et qui constamment
se sont trouvés en rapport avec le peuple, il n en est mort que onze.
Sur quatre cent cinquante mendians, la plupart vieillards, réunis peu de temps avant l’épidémie dans un assez mauvais local près du Moustan , quarante seulement ont succombé à la
peste.
24. Sur deux cents ouvriers maçons , hommes, femmes et enfans, qui travaillaient à un quai place devant 1 école de cavalerie de Giseh mise en quarantaine , dont la plupart allaient coucher au village ravagé par la peste , aucun ne contracta la maladie. Cela ne manquera pas de surprendre nos lecteurs, et nous ne rapportons ce fait que certains de son exactitude, d après le témoignage de l'honorable M. Yarin , commandant de l’école , et sur la déposition du chef de chantier (1).
On ne peut expliquer un fait aussi extraordinaire qu en
admettant que ces individus se trouvaient la plus grande partie
(1) Lettre de M. Yarin à Clot-Bey :
« Yoici les renseignemens que vous m’avez demandés, et que je regrette de ne pas vous avoir donnés plus tôt.
« Vers le 13 avril 1853, et au moment où la peste exerçait ses plus grands ravages, deux cents ouvriers des deux sexes, de tout âge, et iamassés dans tous les villages de la province de Giseh , nous furent amenés pour travailler à creuser les fondations du nouveau quai de l’ecolc de cavalerie. Après avoir passé toute la journée dans des teries vaseuses, ils rentraient le soir dans le village. Beaucoup d’entre eux étaient des enfans d’habitans de Giseli, qui n’ont pas cessé d’être en contact avec leurs parens. Les autres étaient continuellement en rapport avec les marchands de comestibles , qui leur vendaient les choses les plus nécessaires à leur existence; leur chef et leurs surveillans n ont pas cessé d habiter dans le village.
» Je visitais trois fois par jour cet atelier, et je demandais continuellement des renseignemens sur son état sanitaire : il était toujours satisfaisant; et quand le fléau eut cessé, au mois de juin , il n’avait éprouvé aucune perte; pas un seul ouvrier n’avait contracté la maladie. Il est à remarquer que les travaux s’exécutaient au nord de notre établissement, sur les bords du Ail, dans un endroit tout-à-fait éloigné d habitations.
» Signé Yarin. »
du temps soustraits à l'influence épidémique, et que leurs communications avec le village étaient de trop courte durée pour les affecter.
25. Dans le palais de Choubra , où le vice -roi s’était retiré pour faire quarantaine, sur trois cents personnes environ qui composaient la maison, il y en eut huit qui furent attaquées.
Dans un palais situé sur Tile de Rhoda , cent jeunes gens appartenant à des familles distinguées du pays furent réunis pour y faire leur quarantaine ; un seul accident eut lieu. Tous les élèves se trouvaient pourtant en contact. Par un mal -entendu la quarantaine fut rompue ; les jeunes gens se rendirent chez leurs parens dans les maisons desquels il y avait eu des cas de peste. Ils ne rentrèrent que le lendemain , et il n’y eut aucun accident.
Ces établissemens , je le répète , ont dû leur préservation aux conditions de salubrité dans lesquelles ils étaient placés.
26. Plusieurs régimens qui se trouvaient au Caire ou cantonnés dans les villes et les villages, ont été éloignés des points qu’ils occupaient, dès que la maladie y fit son apparition; ils ont campé sur la lisière du désert , et ont peu souffert de la maladie. Ils le doivent , sans contredit , à leur éloignement du foyer épidémique (1).
27. La peste avait régné en Morée , pendant les années de 1826, 27 et 28, parmi les troupes égyptiennes.
L’armée rentra en Égypte dans le mois de septembre 1828.
(1) «Pendant l’année 1824, lorsque la peste ravageait le Caire, on a remarqué qu’une foule d’individus atteints, qui s’embarquaient à Boulac pour se rendre dans leurs villages , n’ont jamais communiqué leur maladie à personne.
« Le village appelé El-Hamza , situé sur les bords du Nil, à un mille d’ Assoit, fut attaqué ; et, pendant quelque temps , il perdit chaque jour huit ou dix de ses malades. Jamais les communications ne furent interrompues entre ce village et Assuit, pas plus qu’avec les villages circonvoisins. Et cependant aucun d’eux ne fut infesté-, aucun des nombreux émigrans de Hamza ne transporta la maladie dans le lieu où il se retirait : tous les pestiférés moururent ou guérirent , sans communiquer, jamais leur mal à personne. » ( Extrait d’un article de M. Bakté.J
CONTAGION ET NON-CONTAGION. ol/
Les vètemens de tous les soldats morts pendant la campagne, tant de la peste que d’autres maladies , furent apportés à Alexandrie, et déposés dans les magasins d’une caserne qui sert aujourd’hui d hôpital. Ces objets restèrent entassés dans les magasins jusqu’en 1831. A cette époque le local, dit Mamoudié, ayant été destiné aux militaires malades, les médecins de 1 établissement engagèrent les autorités à faire prendre des précautions pour la sortie desdits effets, quils considéraient comme imprégnés de miasmes pestilentiels , et à les brûler , d’autant plus que ce n’étaient que des baillons de peu de valeur. Le nazii tuic, qui n’ éprouvait pas les mêmes craintes que messieurs les docteurs, fit sortir les effets sans précautions, et les mit en vente
dans les bazars d’Alexandrie.
Alors toute la Faculté en émoi prétendit que 1 on vendait la peste à belle livre , et prédit qu’une épidémie était devenue inévitable.
Cependant, à son grand étonnement, la peste ne se manifesta pas cette année, et les médecins contagiomstes expliquèrent comment et pourquoi leur prédiction ne s’était point réalisée.
Elle manquait, dirent-ils , de conditions nécessaires à son développement.
28. Le brick français l’Éclipse, capitaine Tréard , en allant d’Alexandrie à Smyrne, relâcha à Rhodes où régnait la peste. A la prière du pacha de cette île, il prit à son bord un turc, pour le porter à Smyrne. Ce passager mourut en arrivant au mouillage ; l'on reconnut qu’il était mort de la peste la mieux caractérisée. On mit sur-le-champ le bâtiment en quarantaine, et on l’envoya à Ourlac où il fut purifié.
Quoique le Turc eût vécu pendant plusieurs jours au milieu de l’équipage , que sa personne, ses vêtemens , scs effets eussent été touchés par tous les matelots, aucun marin du bord ne fut atteint de la maladie.
29. Le Sylphe, brick de guerre, sous le commandement de M. de Rosamel, dans une relâche qu’il fit à Alexandiie, eut un maître charpentier atteint de la peste. — Le malade icsta a bon
pendant plusieurs jours. — Lorsqu’on reconnut qu’il avait cette maladie, on le transféra à l’hôpital où il mourut. Comme on ne s’était pas douté d’abord de la vraie cause du mal , on n’avait pris aucune précaution pour éviter le contact ; nul autre pourtant n’eut la maladié à bord du Sylphe.
30. La Surprise, capitaine Aubry-Bailleul , partit d’Alexandrie pour Chypre. Feu après le départ , le médecin , M. Brousse (je crois), homme fort instruit, tomba malade. On se doutait si peu qu’il eût la peste, qu’on le descendit à terre sans précautions. Pendant qu’on préparait l’embarcation , le malade resta couché sur le canapé du commandant. Le lendemain il mourut de la peste.
Tous les officiers l’avaient soigné pendant sa maladie , lui avaient touché la main au moment de sa séparation. Les matelots avaient manié et transporté ses effets à terre , sans précautions; personne cependant ne fut malade à bord du brick.
31 . Tous les médecins de la marine du vice-roi peuvent certifier que très-souvent des cas de peste se sont déclarés à bord de leurs navires ; que les malades qui se doutaient de leur position s’efforcaient de la dissimuler , qu ils n’en faisaient l’aveu au médecin que iorcés par la violence de la douleur, qui les contraignait à s’aliter. Alors seulement le médecin faisait sa déclaration à l’administration de la santé , le malade était porté au lazaret et le bâtiment mis en quarantaine. lous les marins avaient eu des rapports directs ou indirects avec le malade , et l’affection ne se déclarait pas.
Ces cas, je le répète, se sont fréquemment présentés en pleine mer; les malades restaient dans l’infirmerie, l’affection suivait son cours et se terminait par la guérison ou par la mort, sans quelle se communiquât à d’autres individus.
Nous citerons à cet effet quelques fragmens d’une lettre qui nous a été adressée par le docteur Coeh, médecin en chef de la flotte égyptienne.
« N ayant pas tenu une note détaillée des nombreux cas de pt sle que j ai eu occasion de voir , je me bornerai à vous signaler
les faits principaux qui , pris en masse, sont plus concîuans que des observations isolées.
)> Son Altesse le vice-roi avait ordonné que les bâtimens sur lesquels il se présenterait des cas de peste seraient soumis à une quarantaine de onze jours. Les individus atteints de la maladie étaient immédiatement débarqués et transportés à terre par les matelots de l’équipage , lesquels, rentrés à bord, communiquaient librement avec tous les hommes du navire sans que jamais cela ait donné lieu au plus petit accident.
» » Le vaisseau WAbouJuv eut parmi scs malades un matelot affecte d’un bubon axillaire; comme 1 individu ne présentait aucun autre symptôme de peste, le médecin du bâtiment n’avait pas jugé a propos de 1 envoyer a 1 hôpital de la marine , et d 1 avait laisse a bord sous la surveillance du chirurgien de garde. Le lendemain ,
je fus appelé pour voir ce malade, et je le déclarai atteint de la peste; mais, comme il était trop tard pour le transporter immédiatement à terre , on le retint a bord du vaisseau. Le joui suivant , j’allai le voir encore; j’ouvris avec la lancette et sans aucune précaution le bubon qui s’était ramolli , et deux heures après l’in-
dividu fut transporté à l’hôpital des pestiférés. Après les ordres reçus , le vaisseau fut mis en quarantaine. Mais jamais , depuis ce cas, il ne s’en est présenté d’autre à bord , ni parmi les gens de l’équipage, ni parmi les médecins ou les infirmiers, qui avaient eu
des rapports fréquents avec ce malade.
» Un jour , je reçus de l’amiral l’ordre de consigner tous les
marins à bord de leurs bâtimens respectifs, et d’empêcher toute communication des matelots avec les personnes des quartiers pestiférés de la ville. On devait nettoyer, parfumer et blanchir toutes les habitations par lesquelles la maladie avait passe , et brûler les effets qui avaient servi aux malades. La plupart des matelots rentrèrent à bord, beaucoup d’autres ne se conformèrent pointa l’ordre qu’ils reçurent , et ne retournèrent que plusieurs jours après; en outre, plusieurs d’entre eux apportèrent avec eux. des couvertures, des bardes, etc. , prises dans leurs maisons et qui avaient servi indistinctement aux malades comme aux bien por-
tans. Eh bien , malgré cela , aucun cas de peste ne reparut dans
l’escadre.
» Les femmes et les enfans des matelots, en lavant et nettoyant leur linge et les effets de leurs habitations, généralement considérés comme infectés , se mettaient en contact immédiat avec le virus 'pestilentiel. Aucun de ces individus ne fut attaqué de la maladie.
» Pendant le voyage de l’escadre pour l’île de Candie et à Candie même , en quarantaine sévère, plusieurs cas de peste plus ou moins intenses se présentèrent à bord de différons bâtimens. Les médecins, sans s’entourer d’aucune précaution, soignaient les pestiférés , ouvraient leurs bubons , les touchaient à chaque instant; cependant personne ne fut atteint de la peste ».
Je suis redevable des observations qui suivent à la complaisance de M. le docteur Abott.
<( A bord du vaisseau V Aboukir , sur lequel j’étais embarqué , dit notre confrère , je touchais moi-même les pestiférés tous les quarts d’heure ; j’obligeais encore mes assistans à les toucher, à s asseoir sur leurs lits, et à y rester pour administrer les remèdes une heure durant , après quoi ils étaient remplacés par d’autres aides. Ni moi ni mes assistans ne fûmes attaqués de la peste. L'hôpital, à bord de mon vaisseau l’ Aboukir , était organisé de façon à contenir huit personnes, séparées de droite à gauche et de haut en bas par des barres distantes de trois pouces; de manière que quatre personnes étaient réellement couchées dans le même lit , et cependant aucun des nombreux malades admis dans cet hôpital durant les trois mois que les pestiférés y restèrent, n’éprouva le moindre symptôme de l’affection. Je n’ai jamais employé ni quarantaine ni fumigations. Aboukir est un vaisseau de ligne de 84 canons, et avait à l’époque dont je parle 1,000 hommes d’équipage. Tous étaient sous l’influence des causes qu’on regarde généralement comme prédisposantes de la maladie , telles que le mécontentement de subir une quarantaine rigoureuse; celui d’ètre arrachés subitement à leur famille qu’ils laissaient sans argent et sans ressources ; l’impossibilité de recevoir
des nouvelles de leurs parens, et de pouvoir , par quelque voie , communiquer avec eux, etc., etc. »
32. Ces faits ne sont-ils pas concluans? En voici d’autres encore:
« Dans le mois de septembre 1836, une dame grecque, mariée
à Constantinople à un négociant autrichien , tomba malade étant enceinte de sept mois. Elle crut reconnaître les symptômes de la peste, et fit part de scs craintes à son médecin-accoucbeur, qui la rassura pleinement. Quelques jours après elle avorta. Le médecin reçut l’enfant sans précautions et continua à voir ses autres malades. Cette dame mourut quelques jours plus tard, et bon reconnut qu’elle avait effectivement succombé à la peste, que le médecin légal déclara même offrir un caractère des plus malins.
» Son mari, ses enfans, sa mère, ses frères, ses sœurs , sa famille nombreuse , le médecin qui l’avait soignée , accouchée , et qui avait continué à voir ses malades , personne ne prit la peste. Je logeais à côté de la maison de cette dame (non loin de l'hôtel de la poste russe) ; j’ai suivi ce cas extraordinaire avec attention, et je puis certifier ce que je viens de raconter (Fabreguette). »
33. Une jeune dame israélite de ma connaissance, nommée Esther Curiel , qui, en 1836, fut atteinte delà peste, va nous fournir une preuve bien éclatante contre la contagion. Je laisse parler le docteur Loria.
Après une description minutieuse des divers symptômes de la maladie, ce médecin s’exprime ainsi.
« Yoilà assurément un cas de peste des plus violens -, cependant Esther n’avait communiqué avec aucune personne suspecte, et avant comme durant sa maladie, aucun cas de peste n’avait été reconnu au Caire. Des nombreuses personnes qui touchèrent le corps et les vètemens de la malade, nulle ne fut atteinte delà, peste 5 on ne remarqua dans la suite, à un intervalle assez rapproché , qu’un seul cas entièrement étranger à celui que nous venons de citer, chez une jeune fille ce quatorze ans que, quelques mois auparavant, j'avais guérie du typhus , et qui , par conséquent , avait une sorte de prédisposition à la peste , car, comme
cm sait, il existe une grande affinité entre ces deux maladies. »
Depuis on n’entendit plus parler de la peste dans le quartier. J’ajouterai qu’ayant moi-mème visité la malade avec M.Loria, nous trouvions la mère, les sœurs , les freres de cette dame constamment auprès de son lit; la mere conviait sa dhe de ses *cUines et de ses baisers ; ses frères, ses sœurs éplorés la tenaient dans leurs bras; M. Loria et moi nous nous sommes assis sur le lit même de la malade , sans prendre aucune espèce de précaution.
34. En 1836, madame Portalis tomba malade; plusieurs jours se passèrent sans que l’on reconnût la nature de la maladie ; personne ne se doutait que ce fût la peste , car cette dame n’avait eu aucune relation avec les personnes des quartiers ordinairement infectés par ce fléau. Le docteur Aubert ne reconnut la nature de la maladie que plusieurs jours après son invasion. Celte dame qui comptait de nombreuses amies , par ses excellentes qualités et sa position sociale , recevait beaucoup de visites. On s’asseyait auprès de son lit , on lui touchait les mains, on l’embrassait; ses deux fils , ses deux demoiselles accomplirent envers leur mère les devoirs de la piété filiale la plus tendre. Enfin la peste se montre avec tous ses symptômes ; toutes les personnes de la maison , le médecin, etc., sont écartés de la malade. Madame Portalis meurt, •et parmi tous ceux qui l’avaient touchée aucun n’a eu à souffrir des suites de ce contact.
35. En 1837, un jeune Israélite, fils de M. Montécorboli , négociant à Alexandrie, tombe malade. Il leste quelques jours alité, recevant les soins de ses parens, de ses amis, de son médecin , constamment en contact avec lui. Il succombe à une attaque de peste violente , et la contagion respecte tous ceux qui l’ont approché.
36. M. Domrekis, consul de Danemarck, avait une domestique qui servait de bonne à ses enfans , et qui ne sortait presque jamais. Elle fut atteinte de la peste. Ne se doutant nullement du caractère de sa maladie , elle ne discontinua pas de vaquer à ses occupations journalières, d’habiller et de déshabiller les enfans
confiés à ses soins. Enfin, forcée de s'aliter, on appelle le médecin qui reconnaît qu'elle a la peste. On l’enlève de la maison de ses maîtres. Pourtant il n’en est rien résulté de fâcheux pour toutes les personnes qui s'étaient trouvées dans le contact le plus immédiat avec la malade.
37. M. Fourcade, chargé en chef de la direction de l’hôpital de FEsbékié au Caire, fut un des premiers atteints de la peste pendant F épidémie de 1835.
Pendant cinq jours que dura sa maladie, les soins les plus tendres et les plus assidus lui furent prodigués par le docteur Aubert, et par ses amis Olivier et Maréchal, qui ne Font point quitté jusqu’à son dernier moment, et Font assisté dans tous ses besoins sans prendre aucune précaution. Outre ces trois messieurs, les docteurs Clot-Bey, Gaëtani, Debazi, ainsi qu’un domestique, ont été dans le contact le plus immédiat avec le malade. Personne n'a contracté la maladie.
38. M. Ahlo , pharmacien sous-aide à l'hôpital de FEsbékié, avait chez lui une servante abyssinienne qui fut atteinte de la peste et qui mourut cinq jours après l’apparition des premiers symptômes. Elle présenta un bubon à l’aine droite : l’engorgement des ganglions lymphatiques se prolongea jusqu’au pli du jarret, qui acquit lui-même un volume considérable.
M. Ablo a donné les soins les plus affectueux à cette femme; chaque jour il la visitait et la pansait plusieurs fois dans un cabinet étroit, humide et mal aéré, où la malheureuse s'était obstinée à rester. Pendant sa maladie , deux autres femmes Font constamment assistée et Font soignée sans aucune précaution.
Ni M. Ablo ni ces femmes n’ont contracté la maladie.
39. M. Deron , officier de santé , employé pendant plusieurs années en qualité de chirurgien dans l’armée d’Afrique, était attaché, pendant la peste de 1835, à F hôpital de FEsbékié, où il était chargé d'une division de malades. Malgré sa constitution détériorée et un état maladif continuel, malgré ses souffrances morales, M. Pérou voulut prendre part aux travaux des médecins de FEsbékié, Comme eux, il visita, toucha 9 soigna les
pestiférés ; comme eux il assista aux autopsies et en fit lui-même; et ü était si peu préoccupé de la contagion, qu’il conduisait souvent avec lui à l’hôpital, son fils âgé de sept ou huit ans. Ni le père ni l’enfant ne contractèrent la maladie. M. Deron mourut F an née suivante du choléra.
40. M. Paclitod, docteur en médecine de la Faculté de Pans, était, pendant l’épidémie de 1835, attaché à l’école d’Abouzabel en qualité de professeur de pharmacie. Quoique les fonctions qu h remplissait eussent pu le dispenser de fournir ses services comme médecin, cependant plein de zèle, de dévouement et d’amour pour îa science, il ne voulut pas rester en arriéré, ci s associa aux travaux et aux fatigues de ses confrères d Abouzabel. Comme eux , il soigna les pestiférés, fît des autopsies, recueillit des observations ; et, comme la plupart d’entre eux, il traversa impunément l’épidémie et donna un nouveau démenti aux assertions des contaglonistes.
Cependant M. Paclitod était d’un tempérament lymphatique au suprême degré, avec engorgement des ganglions cervicaux.
L'homme généreux qui prit part aux travaux de îa commission chargée de répondre à des questions adressées par le consul français d'Alexandrie , M. Paclitod , est mort en 1838 d une affection cérébrale, emportant avec lui les regrets de tous ceux qui l’ont
connu et qui ont pu l'apprécier.
41 . Le 10 février 1835, une négresse fut trouvée dans le quartier franc couchée au milieu de la rue:, je la fis immédiatement enlever et transporter à l'hôpital , où quelques instans après elle mourut avec tous les symptômes de îa peste.
Cette négresse appartenait à M. Linzrezato. Elle était indisposée depuis trois jours quand on commença à se douter de îa nature de sa maladie. Alors on la renvoya de la maison où elle a\ait communiqué avec sept personnes parmi lequelles était un jeun enfant dont elle prenait soin ordinairement.
Personne ne contracta îa maladie.
42. « M. Ycrline, négociant, est atteint de peste , on ne sait comment , après une indisposition de quinze jours. Tous ses amis
et toute sa maison communiquent avec lui jusqu’à la veille de sa mort. Cependant personne n’est attaqué. Ce cas avait compromis tous les Européens (1). »
43. Observation communiquée par le docteur Maure. — « Dans la division de fiévreux dont je suis chargé dans f hôpital de l’Esbckié, il s’est présenté, le 8 juillet 1836, un cas de peste bien constaté. Le malade était un jeune homme, âgé de vingt-quatre ans, d’une faible constitution. Deux jours auparavant, il avait été saisi,
dans son camp, d’une manière subite. Le troisième jour, il fut apporté à l’hôpital, et immédiatement je reconnus clés symptômes de typhus. En effet, tout son corps, et particulièrement la poitrine et la face, étaient couverts de pétéchies. Le malade me fît observer qu’il avait un bubon au tiers antérieur et supérieur du fémur, deux ou trois doigts au-dessous de 1 arcade crurale.
)> Je prévins alors M. Primer, médecin en chef de l’hôpital, les autres médecins de l’établissement et M. le docteur Clot-Bey. Nous fûmes tous d’avis que le malade était affecté du vrai typhus pétéchial avec bubon.
» Je prescrivis au malade la tisane stibiée et des bains jusqu ail cinquième jour. C’est alors qu’on aperçut de la fluctuation sur le bubon. On donna issue au pus, et le quatorzième jour l’individu était guéri.
» Ce qu’il y a de remarquable , dans le cas que je rapporte , c’est que ni moi ni mes collègues , ni aucun des nombreux malades de ma division n’éprouvèrent d’effet de la prétendue con-
tagion. »
44. Nous ne citerons pas un plus grand nombre de faits contre la contagion. Nous pourrions en accumuler par milliers, tous bien constatés. Mais nous chercherions vainement des preuves évidentes en faveur de l’opinion contraire.
Nous déclarons en conscience que, dans les nombreux cas que nous avons vus, examinés dans leurs plus minutieuses circon-
(1) Extrait d’un article de M. Aubert, inséré dans la Gazette médicale.
stances, nous n’en ayons pas trouvé un où le fait de la contagion ait été clairement démontré.
Quant à ceux qui nous sont connus par tradition verbale ou écrite , ils nous ont tous paru hypothétiques , vagues , étranges , entourés d’exagération et de merveilleux.
ÎX.