DIFFÉRENTS ÉTATS DE L'AME
ACTIVITÉ ET PASSIVITÉ, d'aPRÈS S. THOMAS.
Dans toutes les langues , il y a des mots qui distinguent ces deux états, les désignentpar leur caractère, les mettent en contraste. Ces mots sont les substantifs, activité, passivité, et tous ceux qui appartiennent à la même famille.
Considéré en soi et d'une manière absolue, l'être n'est ni actif ni passif: la passivité du sujet se diversifie à raison des formes ou des espèces diverses des principes actifs (^). Si donc un être modifie l'autre, l'être modifié sera dit passif, relativement à l'être modifiant; celui-ci sera dit actif relativement à l'être modifié. En d'autres termes, l'agent est l'être qui cause la modification ; le patient celui qui la subit. L'activité appartient donc à la cause. Une cause est toujours active en tant que cause ; mais le même être qui était sujet d'action, peut devenir objet d'action. Plus encore : un même être peut devenir tout à la fois passif et actif. Ces deux états , en apparence si divers et si opposés, peuvent donc exister simultanément. La puissance
(') «Pati autem ipsum patientis diversificatur secundum diversas formas activorum sive species.» S. Gont. Gent., 1. 2, c. 73. V. Laromiguière, Leçons de philos., p. 1, leçon 4.
passive extérieure ou matérielle , intérieure ou intellectuelle, a la même étendue que la puissance active du même genre (*).
Il serait difficile de trouver dans la vie réelle une seule position où l'homme ne fût pas tout à la fois actif ou passif : passif, quand on l'envisage sous un certain point de vue, c'est-à-dire quand il reçoit quelque chose (^) ; actif, quand les opérations ont lieu dans l'esprit (^). L'homme étant susceptible de subir certains phénomènes intellectuels et d'en produire d'autres, on établira une distinction entre les propriétés qui le rendent capable de subir ces phénomènes ou de les produire. 11 aura, si l'on peut s'exprimer ainsi, des propriétés passives et des propriétés actives C"). En effet 5 l'opération propre et naturelle de l'âme est de connaître (^), et cette opération présente un double caractère : de passivité, en ce que l'intellect est affecté par un être intelligible, pour devenir la condition même de l'autorité, l'occasion, l'antécédent nécessaire, et d'activité, parce que l'intellect fait passer ce qui est intelligible en puissance à l'état d'intelligible en acte. Sans passivité, point de raison d'agir; la nature de
(') «In omni génère, tantum se extendit potentia passiva quantum potentia activa illius generis.» S. Cont. Cent., 1. 2, c. 60.
(2) «Nam pati recipere quoddam est.» S. Gont Gent., 1. 2, c. 5b.
(^) «Unde non est aliqua potentia passiva in naturâ, oui non respondeat aliqua potentia activa naturalis.» S. Cont. Gent., 1. 2, c. 60.
(^) s. Cont. Gent., 1. 2, c. 60.
(^) «Ita sit homo propterld quo inteliigit. Id autem quo intelligit anima vel homo per animam, est intellectus.» S. Cont. Gent., 1. 2, c. 73.
l'homme exige donc qu'il y ait en lui un principe particulier de chacune de ces opérations (*).
Mais passivité et inertie ne sont pas synonymes. L'être inerte serait comme la plante, qui ne germe et ne croît, ne porte feuille et fruits que sous l'influence de la nature. Cependant, l'âme humaine a des moments où elle ne met rien du sien dans ses perceptions ; elle ne s'y attend ni ne s'y prépare, elle ne les cherche ni ne les provoque; elle les reçoit. Considérée sous ce point de vue purement psychologique, la passivité est le moyen d'épreuve que la Providence s'est réservé pour nous faire exécuter ses desseins. C'est par où elle nous pousse à notre perfectionnement. Cette réceptivité (^) sert à la communication des grâces. Les prophètes sentaient l'action de l'esprit divin ; ils en étaient saisis ; ils en recevaient tout émus une puissante impression. Aussi abondaient-ils en idées qui leur arrivaient à flots, précipitées, impétueuses, telles, en un mot, que les suscite la divinité. Une effusion d'intelligence leur échappait comme de source.
Si S. Thomas semble quelquefois attribuer la passivité à Fintelligence, cette contradiction apparente est expliquée dans la théorie des connaissances où le
(') « Hominis autem propria et naturalis operatio est intelligere, quae non completur sine passione quâdam, in quantum quilibet intellectus patitur ab intelligibili , nec etiam sine actione , in quantum intellectus facit intelligibilia in potentlâ esse intelligibilia in actu. Oportet igitur in naturâ hominis esse utriusque proprium principium. » S. Cent. Gent., 1. 2, c. 76.
(2) «Reccpit illud ab quo crat in potentiâ, etc.» Q. quodl.^ q. de veritate, a. 10.
S. Docteur montre quel est le jeu combiné de nos facultés. Il reconnaît toute la valeur de l'intelligence, et fait voir qu'elle renferme des phénomènes que nul ne peut ramener légitimement à celui de la sensation (*), des idées nombreuses, très réelles, qui jouent un grand rôle dans la vie et le langage, qui tiennent étroitement à l'humanité (^), et nous élèvent au-dessus de toutes les substances corporelles (^). Le saint Docteur admet une idéologie complète et large, qui avoue les principes d'une immédiate abstraction , mais qui avoue en même temps ceux d'une induction comparative ; qui ne repousse ni ne rejette ni les uns ni les autres , mais s'attache seulement à les délimiter et à les distinguer. Cette espèce d'idéologie conclut à une combinaison des deux méthodes, au rationalisme et à l'empirisme , tempérés l'un par l'autre, et renfermés chacun à part dans leur domaine respectif (^).
(') «Oportet in homine ponere aliquod principium quod se habeat ad
intelligere hoc autem non potest esse intellectus passivus.» S. Cont.
Cent., 1. 2, c. 73.
(2) « Intellectivum, quod homini attribuit.» S. Cont. Gent., 1. 2 c. 73,
(') « Substantiae autem intellectuales sunt nobiliores substantiis corporalibus.» S. Cont. Gent., 1. 3, c. 90.
(*) «Intelligit quidem iramaterialia , sed inspicit ea in aliquo materiali.» S. Cont. Gent., 1. 2, c. 73. «Intellectus est potens in operationem quae completur absque organo corporali omnino. » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 68.
« Je crois que c'est là l'avis le plus sage auquel on puisse s'arrêter. J'en donnerai pour preuve, s'il le fallait, le fait même de la présence de quelque peu de rationalisme dans les plus absolus empiristes, et de quelque peu d'empirisme dans les plus absolus rationalistes. » Cours de philosophie, de Ph. Damiron, Logique, p. 364.