‹ De la philosophie de St Thomas d'AquinChapitre 11 sur 60 · ORGANISATION · texte numérisé non relu

ORGANISATION

DES FACULTÉS INTELLECTUELLES, d'après s. THOMAS.

La première qualité de la méthode philosophique est une rigueur inflexible (*). De même que toute la multitude des anges est distribuée en une triple hiérarchie, supérieure, moyenne et inférieure, de même aussi il y a de l'ordre dans nos facultés intellectuelles (^). La raison ne se développe qu'à la condition que le moi soit déjà, que le moi n'apparaisse dans la conscience que sous la condition d'une sensation et de mouvements organiques préalables. S. Thomas met d'abord en relief la connaissance sensible, c'est-à-dire les notions dont nous atteignons l'objet par l'intermédiaire des sens. La sensation est le premier langage que la nature emploie pour se faire entendre d'un être animé. C'est par des chocs plus ou moins vifs , par des mouvements plus ou moins doux qu'elle lui parle ; elle l'émeut ,

(') « Est quidera ordo inter substantias spirituales. » Q. quodl., q. de Ratione superiori et inferiori. a. 1.

(2) « Sicut in totâ Angelorum multitudine est hierarchia suprema, média et infima, ità in qualibet hierarchia est ordo supremus, médius et infimus. » S. Gont. Cent., L 2, c. 95.

avant de lui demander des réflexions (*). Cependant, il n'y a pas de phénomène de la sensation qui ne soit déterminé par un phénomène de l'intelligence (^). Le rôle de l'esprit est de répondre à l'excitation des sens et de mettre en œuvre les matériaux qu'ils lui fournissent. Par cela-même, l'instrument physique de l'âme, l'organe cérébral, lui transmet d'abord les notions des objets sensibles ; et quand il lui offre celle des êtres moraux, il faut, à quelques égards, qu'il leur donne un corps, ou au moins qu'il les transforme en images. Ainsi, la faculté déjuger est la condition nécessaire de la faculté de sentir, c'est-à-dire que l'action de rintelligence est toujours liée à celle de la sensation (^). C'est donc suivre la nature, que de commencer la psychologie par la connaissance sensible, racine des facultés de l'âme {'').

Le style le plus éloquent est celui qui emprunte le plus d'expressions aux réalités matérielles que le spectacle de la création offre à nos regards. Un langage , dans lequel il entrerait un grand nombre de termes propres à énoncer des idées abstraites, serait sans couleur. Mais la connaissance sensible n'est pas la

(*) «Naturalis cognitio à sensu principium sumit. Undè tantum se nostra naturalis cognitio extendere potest per sensibilia.» S., p. l, q. 12, a. 12.

(^) « Cognitio nostra hoc ordine progreditur ut primo incipiat à sensu, secundo perficiatur in intellectu.» Q. quodl. q. de veritate, (VIII) p. 296.

(■^) « Et ide6 ea quse in sensu non cadunt , non possunt humano intellectu capi, nisi quatenùs in sensibus coram cognitio coUigitur.» S. Cont» Gent., 1. 1, c. 3.

(■*) «Omnis substantia cognoscitiva , ex sensibus cognitionem suscipiens, habet cognitionem sensitivam.» S. Gont. Gent., 1. 3, c. 96,

seule lumière placée sur l'abîme de notre être ; Tintelligence lui vient en aide pour en éclairer les profondeurs (*). En d'autres termes, les sens ne s'appliquent qu'à un seul ordre d'existences ou de phénomènes, aux phénomènes, aux existences qui sont hors de moi, qui occupent une place déterminée dans l'espace ; mais, moi, je ne me connais, je ne m'aperçois que par la conscience ou la propriété qu'a l'être pensant, l'esprit, de se replier sur lui-même f ).

La spiritualité commence en l'homme avec la lumière de la réflexion. L'âme s'élève avec la pensée, si bien qu'à la fin elle se trouve amenée sans effort jusque sur les hauteurs de la spiritualité et jusqu'aux contemplations suprêmes. Le principe intelligent ne peut donc être circonscrit par la matière ou confondu avec elle (^). L'exercice de la raison, si supérieure au corps , n'appartient à aucun organe : elle veille quand les sens sommeillent (^), Les notions de l'étendue, de l'espace , du temps , des substances et des causes sont l'objet naturel de l'entendement. Elles s'y trouvent avec les caractères d'immensité , d'éternité, de néces-

(•) « Sensibilia autem non sufôcienter ducunt in cognitionem rerum immaterialium.» S. Cont. Gent., 1. 3, c. 41.

(2) « Sensibilia enim, secundum suam naturam, nota sunt apprehendi per sensum, sicut intelligibilia per intellectum. » S. Cont. Gent., 1. 2, C. 68.

(') « Undè oportet quod id principium quo homo intelligit, quod est anima intellectiva et excedit materiae conditionem corporalis^ non sit totaliter comprehensum à materiâ aut ei immersura. » S. Cont. Gent., 1. 2> c. 68.

{*) «Intelligere non estoperatio alicujus organi.» S. Cont. Gent.,1. 2, c. 73. «Intellectus est virtus animée, quee non indiget organo.» Ib.

site, car elles tiennent à l'essence de notre être (*). On ne peut pas déduire le nécessaire et l'absolu du contingent et du relatif ; les sens n'ont pas non plus le pouvoir de nous conduire à des êtres immatériels (^). La psychologie doit donc être placée à la tête de la science philosophique, car nulle connaissance ne se produit qu'autant que la ressemblance de l'objet connu est dans le sujet qui connaît, c'est-à-dire dans la conscience (^).

En eflet , le sujet véritable de la science, c'est ce qu'il y a de plus près en nous, de plus particulier et de plus personnel dans notre connaissance, notre personne elle-même, c'est-à-dire l'esprit humain. La pensée suppose un être pensant, la volonté un être actif ; or, je pense et je veux ; il ne faut donc pas faire deux parts, l'une pour l'expérience, l'autre pour la raison, il n'y a de place ici que pour la science, au moyen de laquelle nous saisissons à la fois le principe et les faits, la cause et les actes, l'être et ses qualités.

Dans la théorie de nos connaissances, c'est donc à l'inteHigence qu'appartient le rôle le plus élevé; et parmi les vérités qui sont l'objet de l'entendement, celle qu'il aperçoit la première, en laquelle tous les autres subsistent et se réunissent, c'est l'existence d'un être suprême , source première, suprême idéal,^

(') « Quod ejus operatio intellectualis ostendit, in quâ non communicat materia corporalis.» S. Gont. Gent., 1. 2, c. 68.

(2) s. Cont. Cent., 1. 3, c. 11.

(3) « Omnis cognitio est secundum quod in cognoscente est.» S. Gont. Cent, 1. 2, c. 98.

asile inviolable de la vérité et de la raison, de la justice et de l'amour. Car de même que nous ne connaissons les objets sensibles que par les impressions que nous en recevons , ainsi la pensée atteint tous les phénomènes du monde physique et métaphysique (^). La psychologie de S. Thomas renverse donc la philosophie de la sensation, qui détruit toutes les réalités morales, sape la vertu par ses fondements et paralyse l'activité de l'âme.

La conscience a plusieurs définitions ; c'est tantôt le sens intime, c'est-à-dire la faculté de sentir la vérité de toutes les manières possibles ; tantôt le redoublement de toutes les facultés intellectuelles sur ellemême et se développant dans la sphère du monde moral. Elle est pour le monde savant, ce que l'œil pour le monde physique, et les instruments artificiels à nos sens. La connaissance de soi - même , c'est le nosce te ipsum de Socrate, appliqué et exposé par Platon dans son second Alcibiade , renouvelé par saint Thomas et élevé par Descartes à la hauteur d'un axiome.

Réduite à elle même , la conscience peut bien nous avertir de la présence simultanée ou successive de nombreux phénomènes qui occupent tour- à -tour la scène du moi ; elle peut encore nous les faire remarquer par leurs qualités les plus saillantes, et par conséquent les plus faciles à saisir ; mais, pour acquérir de ces phénomènes une connaissance complète , c'est-à-

(') « Sicut materia prima est infimum in ordine rerum sensibilium et per hoc est in potentiâ tantura ad omnes formas sensibiles; ità intellectus est in potentiâ ad omnia intelligibilia.» S. Cent. Gent., 1. 2; c. 96.

dire pour faire la science philosophique , il faut être attentif.

L'attention est attrihuée à l'hommCj non pas fortuitement, mais parce qu'il est homme, c'est-à-dire susceptible de penser et de réfléchir (*). Il est en notre pouvoir de fixer l'attention, quand elle nous échappe, de la rassembler quand elle se disperse, d'augmenter ses forces par son bon emploi. L'attention n'est donc pas une des faces de connaître, c'est plutôt un des modes de la volonté (^). Le génie lui-même dépend de la durée de l'attention dont il est capable. C'est ce que Newton sentait fort bien lorsqu'il tenait le sujet de sa recherche constamment devant lui, et attendait que les premières lueurs commençassent à s'ouvrir lentement et peu -à-peu, jusqu'à se changer en une clarté pleine et entière.

Nous ne tenons pas d'un seul coup une multitude d'objets divers ; il faut arrêter les regards successivement d'un objet sur un autre (^). Puis, après avoir démêlé tous les objets dont on a saisi la forme et la situation, on les embrasse d'un seul regard. L'ordre qui est entre eux dans notre esprit n'est donc pas successif; il est simultané : car, si nous ne pouvions

{') «Non attribuitur ei per accidens^ attribuitur ei in quantum est horno.» S., p* 1 , q. 76, a. 1, Voyez Maine de Biran et M. V, Cousin; leçons de Laromiguière, jugées.

C^) « Intellectus potest agere per se ipsum ; undè videmus quod illud cujus scientiam semel accepimus est in potestate nostrâ iterùm considerare quum volumus.» S. Gont. Gent., 1. 2, c. 73.

(2) « Intellectus enim noster simul actu multa intelligere non potest.» S. Cont. Gent., 1. 1, c. 5b.

nous les retracer ensemble , nous ne jugerions jamais leurs rapports, et nous les connaîtrions mal (*).

C'est surtout par l'acte spécial de distinguer qu'on affirme sans se tromper (^); mais, comme notre attention n'est pas toujours fixée sur toutes les choses qui font partie de notre science, nous croyons savoir ce que nous ne savons pas, bien juger des choses que nous ignorons. Pour que les choses aient la clarté que comporte un objet bien connu, les deux procédés de la méthode, c'est-à-dire la décomposition et la recomposition, en d'autres termes , l'analyse et la synthèse , doivent se joindre à l'attention.

Cependant l'attention la mieux soutenue ne donnerait pas l'intelligence au stupide , l'économie au prodigue, l'activité à l'inerte, l'industrie au rêveur; ou plutôt, sans la conscience, l'attention serait impossible. Ne comprend pas qui veut comprendre. La perception extérieure est donc nécessaire. Si elle ne contient pas l'intelligence, elle en est la condition et y prépare. Pour acquérir les connaissances, elle se met en rapport avec les phénomènes du monde sensible et se fait servir par des organes particuliers qu'on nomme les cinq sens.

Dans la perception extérieure, S. Thomas reconnaît : 1 " la notion d'un phénomène (^) ; 2" la croyance à l'exis-

(*) « Et indè est quod, quando aliqua multa accipiuntur quocumque modo unita, simul intelliguntur.» Ibid.

(2) « Rerum distinctio non est à casu.» S. Cent. Gent., 1. 2, c. 39.

(2) «Id quod primo cognoscitur ab humano intellectu, et hujus modi objectum.» S., p. 1, q. 87, a. 2.

tence de ce phénomène (*)• 3° l'affîmaalion de cette croyance par l'intelligence (^). Voir et croire ont donc des relations nécessaires. Les faits divins étant donnés, on en déduit les conséquences rigoureusement comprises dans leur énoncé, on leur applique les notions de la raison humaine, on les relie entre eux, on en saisit les lois. Ce qui était cru simplement, est enchaîné, développé, éclairci. Et si les plus lents à comprendre, les plus ignorans des hommes ont foi aux mystères révélés, C'est qu'ils se reposent sur Jésus- Christ et sur les Apôtres (^).

Quant à l'entendement, S. Thomas en distingue deux espèces : 1° l'entendement passif qui réfléchit les choses matérielles et ne connaît que le particulier {^) ; 2° Fentendement psychique, doué d'appréhension, et qui connaît l'universel (^). Mais de ce que la réalité réside dans le particulier, il ne s'en suit pas que l'universel ne puisse exister aussi en dehors de la pensée et dans les choses. Juge par soi-même dans toutes les questions philosophiques, le saint Docteur ne se confiait qu'à la raison : elle jouait dans son âme le rôle que les in-

(') «Et secundario cognoscitur ipse actus quo côgnoscitur objectum.» Ibidem.

(2) «Et per actum cognoscitr.r ipse intellectus. » Ibid, V. Condillac; Traité des sensations, part. 2, ch. 5. — Royer-Collard ; tom 4, p. 430. — De Gérando ; Histoire comparée des syst. de Philos, part. 2, ch. 3.

(^) Voyez le ch. 1" du 4^ livre de la Somme de S. Thomas contre les Gentils.

(*) «Intellectus passivus non est cogniscitivus universalium , sed particularium intentionum.» S. Gont» Gent., 1. 2. c. 83.

(5) «Intellectus possibilis est virtus apprehensiva , et quod non habet organum corporeum.» S, Cont. Gent., 1. 2, c. 84.

fluences naturelles exercent dans l'éducation des plantes; elle était la terre humide, pleine de sucs généreux, dans laquelle plongent les racines de l'arbre, la sève qui remonte du tronc aux rameaux, la pluie rafraîchissante qui fait éclater les bourgeons. De combien de symboles ingénieux S. Thomas ne se servait-il pas pour figurer les mystères de la nature ! A mesure, disait -il, que l'intelligence s'élève, le nombre des images diminue et celui des objets connus augmente. C'est ce qui met dans la nécessité d'apporter à ceux qui ont peu de vivacité dans l'esprit, des exemples particuliers, pour leur faire comprendre les choses (*). L'idée de ramener les savants à la philosophie est juste, l'esprit humain ne s'y trouvera jamais à l'étroit (^); mais, comme on ne peut pas tout regarder de l'œil de la raison , la sensibilité l'accompagne et imprime dans l'âme les formes du monde extérieur. Bientôt l'imagination se met de la partie, prolonge, et même vivifie encore ce tableau par la puissance qui lui est propre(^).

Les conditions physiologiques suivent le mouvement des organes, à mesure que le corps est en état de santé ou de maladie. Si une vicieuse disposition , telle que l'épilepsie, la léthargie, ou d'autres infirmités

(') «Quarito altioris fuerit iutcllectus, tanto in paucioribus plura cognoscere potest ; undc his qui sunt tardi intellectûs oportet exempla particularia adducere ad cognitionem de rébus sumendam.» S. Cont. Gent.; 1. 2, c. 98.

(^) « Species rerum in intellectu existantes oportet esse. . . immateriales.» S. Cont. Gcnt., 1. 1, c. 100.

(') «Ipsum intelligere animae humanae indiget potentia quae per quœdann organa corporalia operantur, scilicct imaginatione et sensu,» S. Cont. Cent., 1. 2, c. G8.

analogues , entrave l'exercice de ces puissances, c'est un obstacle à l'opération intellectuelle (*), mais la vie demeure toujours continue, soutenue, prête à reparaître dans toute sa force, dès que les circonstances qui la dominent lui permettent de reprendre ses fonctions empêchées. L'âme ne s'oublie jamais au point de ne voir que son vêtement grossier. On rencontre des infirmes traînant un corps usé par les souffrances, sans que leurs facultés intellectuelles en soient altérées. L'identité personnelle dure : elle ne se brise pas parce qu'elle se développe Q)

(*) «Inde est quod, impeditis harum virtutum operationibus propter aliquam indispositionem corporis, impeditur operatio intellectus, sicut patet in phreneticis et lethargicis et aliis hujus modi, » S. Cont. Gent., 1. 3, C. 74.

C^) « Sicut in operatione intellectus accidit fatigatio aut impedimentum propter infirmitatem corporis, hoc non est propter debilitatem ipsius intellectus , sed propter debilitatem virium quibus intellectus indiget , scilicet imaginationis, memorativae et cogitativse virtutum.» S, Cont. Gent., 1. 2, c. 79.

Page 1