CLASSIFICATION
DES FACULTÉS ET DES ÉMOTIONS DE l'aME, d'après s. THOMAS.
Les facultés ou les puissances de Tâme constituent son essence : l'esprit, la connaissance et l'amour, sont, dit S. Augustin, substantiellement dans l'âme, ou, pour ainsi dire essentiellement (*). La mémoire, l'intelligence et la volonté sont une seule vie et une seule essence (^), Cette raison est sans réplique. Si l'âme est divisible, en tant qu'être, en acte et en puissance, cela ne peut être vrai qu'aux yeux de l'analyse; mais en fait, la puissance, c'est l'âme qui peut agir quand elle voudra ; l'acte, c'est l'âme agissant. Il est manifeste que toutes ses puissances, soit qu'elles aient pour sujet l'âme seule , soit qu'elles aient pour sujet l'âme et le corps, découlent de l'essence de l'âme comme de leur principe (^). Les facultés de l'âme sont donc l'âme, son essence même.
{') Au livre 9 de la Trinité, c. 4.
(2) Au livre 10 de la Trinité, c. 11. « Apprehendere et couservare oportet quod in supremâ potentiâ, scilicet in intellectu uniantur. » S, Cont. Gent., 1. 2, c. 74.
C) «Potentiae animée fluunt ab essentià animée sicut à principio. » S. Theol., p. 1, q. 77, a. 6.
Mais quelle est leur classification? La vraie classification des connaissances humaines s'effectue d'après leur caractère de contingence ou de nécessité. C'est là la question vitale de la philosophie. S. Thomas enseigne expressément que^ dans la hiérarchie des facultés humaines j il y a la puissance végétative ou nutritive, la puissance sensitive ou la connaissance sensible et la puissance de connaître ou l'intelligence (*). La faculté végétative est chronologiquement la première, hiérarchiquement la dernière (^). L'intelligence est au-dessus des sens ; elle s'élève jusqu'à Dieu (^).
Le S. Docteur s'applique d'abord à la connaissance sensible, comme la plus rudimentaire C"). Cet ordre est celui de la raison. S. Thomas ne prétend pas expliquer nos idées par la sensation. Il ne néghge pas les rapports qui lient les phénomènes rationnels aux phénomènes sensitifs. La raison et les sens entrent en exercice : leur action simultanée donne des résultats heureux (^). La sensation nous conduit à la nature physique, la raison nous révèle l'immatérielle vérité. Mais la réflexion est si faible dans un grand nombre
('} « Très sunt potentiarum species : potentiBe niitritivee seu vegetativae, sensitivae et intellectivee.» S., p. 1^ q. 77, c. 4.
(2) « Secundum ordinem dignitatis^ potentise intellectivae sunt priores potentiis sensitivis , dirigunt eas et imperant eis , et potentiee sensitivae priores sunt potentiis nutritivis; secundum ver5 ordinem generationis et temporis ô converso.» S., p. l, q. 77, a. 4.
{^) «Intellectus est melior sensu.» S. Cont. Gent. 1. 3, c. 33. «Homo naturali luminè rationis in Dei cognitionem ascendit. » S. Cont. Gent., 1. h, c. 5o.
(*) «Gognitio hominis à sensu oritur. » S. Cont. Gent., 1. 4 , c. 55.
(^) «Anima sensitiva hominis est etiam intellectiva. » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 89.
d'hommeS; qu'ils s'imaginent que toutes nos connaissances, toutes nos idées dérivent de la sensation, et qu'il n'y a pas dans la conscience un seul phénomène qui ne soit réductible à cette origine (^). Cependant la perception sensible a pour antécédent nécessaire un acte de l'intelligence. Puis, la laison conserve, mieux que les sens, les notions acquises (^j.
Les puissances ou facultés de Fâme ont donc une classification: mais comment les distinguer? Est-ce par leurs actes et leurs objets (^)? Les facultés générales et primordiales de l'âme diffèrent entre elles comme leurs actes. Connaître n'est ni agir ni être ému ; agir n'est ni être ému ni connaître; être ému n'est ni connaître ni agir. L'âme produit donc trois espèces au moins d'actes ou de phénomènes irréductibles l'un à l'autre ; mais l'esprit ne peut pas se détacher de la volonté, de la sensibilité, de tout ce qui tombe sous la conscience de l'âme toute entière. Ainsi, les trois facultés primordiales de connaître, d'agir, d'être ému, ne diffèrent pas comme leurs objets : l'intelligence, la volonté et l'amour peuvent se porter ensemble vers la vérité, leur but commun.
La philosophie moderne trouve la théorie de S. Thomas sur les facultés de l'âme remarquable. Elle y
(') «Intellectus autem communiter hominum hujus dispositionis in- "venitur quod ejus cognitio ex rebus causatur magis quam sua conceptione res causare possit.» S. Gont Gent., 1. 3, c. 105.
(2) « Si igitur in sensitivâ cognitione est aliquid conservans apprehensa, multo fortiùs erit in conditione intellectivâ.» S. Gont. Gent., 1. 2. c. 74.
(') « Utrum potentise distinguantur per actus et objecta.» Q. 77, a. 3.
signale : iMa distinction et renonciation précise de toutes les questions qu'une psychologie méthodique et fondée sur l'expérience doit commencer par résoudre ; 2° cette vérité incontestable, que l'âme , sans rien perdre de son unité, a des puissances diverses dont l'action ou le développement constitue sa vie ; 3" ce principe vrai , que les facultés varient autant de fois que les actes ou les phénomènes qu'elles produisent ; 4° enfin , une liste des facultés de l'âme qui contient en germe quelques-unes des divisions principales de la science moderne (*).
La volonté agit sur la sensibilité, qui est un phénomène passif ou une émotion de l'âme {^). La sensibilité a besoin d'être cultivée ; cette culture est la partie la plus difficile et la plus importante de l'éducation. S. Thomas divise les phénomènes de la sensibilité en agréables, désagréables et indifférentes (^). En l'absence de toute idée, de tout acte d'intelligence, nous restons impassibles. Les forces matérielles en sont là; elles n'ont ni peine ni plaisirs ni inclinations ni répugnances morales {^). Quant aux forces intelligentes , elles éprouvent des émotions qui , tantôt les épanouissent, tantôt les resserrent ou les laissent immobiles. Il y a plaisir dans le premier cas , dans le second douleur,
(') Revue des cours publics, 3 août 185G, p. 69.
(2) «Sensus est quaedam potentia passiva.» S., p. l, q. 78, a. 3,
(^) (cPati tripliciter dicitur : ex. grat.; quum homo eegrotat aut tristatur. Secundo modo minus propriè dicitur non solum qui segrotat, sed etiàm qui sanatur, etc. Q. quodl. q. de veritate, a. 10.
(*) Voyez Reid, Facultés ini. Es. 2, ch. IG.
indifférence dans le troisième. La joie est attractive; la douleur répulsive. La sensation agréable dilate le cœur, l'anime, l'échauffé ; la sensation pénible le contracte. Et plus les âmes ont de sensibilité, de délicatesse et de réflexion, plus elles s'affectent, s'émeuvent et absorbent l'action bienfaisante ou malfaisante qu'elles éprouvent.