‹ De la philosophie de St Thomas d'AquinChapitre 12 sur 60 · ROLE DE LA COMAISSAIVCE · texte numérisé non relu

ROLE DE LA COMAISSAIVCE

SENSIBLE DANS LA PERCEPTION, d'après s. THOMAS.

L'étude de la connaissance sensible, comme en général l'étude de toutes les propriétés intellectuelles , présente des facilités et des difficultés. Les facilités tiennent à ce que, par suite de l'intervention de nos organes, les phénomènes à observer paraissent en quelque sorte matérialisés. Les difficultés proviennent et de la quantité de phénomènes qui se rattachent à la sensation et de la multiplicité de leurs rôles. Il n'y a presque pas de fait intellectuel ou moral qui ne se trouve compliqué. Tantôt la sensation précède la réflexion (*) ; tantôt elle se manifeste parallèlement à la réflexion (^) ; tantôt enfin il s'y joint un commencement de réflexion. Mais si l'âme reçoit par les sens certaines impressions des objets, il y a des phénomènes qu'on ne peut réduire à des éléments purement sensibles.

(') «Cognitio à sensu incipit. » S. Cont, Gent., L 1, c. 3.

{') « Ipse enim homo percipit intelligere et sentire. » S., p. 1 , q. 7G, a. 1. Aussi la sensibilité est-elle la ressource de l'art et le foyer de Tâme. Là est ce que les anciens nommaient impression divine , mens divinior, ou divinité, numen, et ce que nous nommons, nous, feu sacré. «La nature, en nous donnant des larmes, montre qu'elle nous a donné un cœur sensible. C'est la meilleure partie de nous-même.» Hœc nostri pars optima sensus.» Juvénal,

Ces phénomènes donnent lieu à une triple division : les uns se développent à propos d'une modification physique; les autres à propos d'une modification intellectuelle ; d'autres enfin à propos d'une modification morale. Dans tous les cas, les objets n'affectent l'intelligence qu'autant qu'ils sont abstraits de la matière (*). Les sens extérieurs qui s'exercent sur tel ou tel organe, n'apportent pas à l'âme la connaissance de la vérité ; ils l'excitent, ils la réveillent, ils l'informent, ils l'avertissent de certains effets. L'âme est sollicitée à chercher les causes, mais la sensation ne les découvre pas; elle n'en voit pas les liaisons, ni les principes qui font tout mouvoir. En d'autres termes, nous nous représentons l'objet tel qu'il nous est donné par la connaissance sensible : la pensée est le centre de la vie intellectuelle. Si donc les faits sensibles sont nécessaires, les faits rationnels le sont aussi, ainsi que les rapports qui les unissent dans l'unité indivisible de la conscience (^). S. Thomas confirme par des exemples ces distinctions importantes.

(') «Unde patet quod sensus patiimtur à rébus secundum quod sunt in materiâ, non autem intellectus, sed secundum quod sunt abstractse. Passio igitur intellectus est absque materiâ corporali, non autem passio sensus- » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 89. Voyez Paffe, Considérations sur la sensibilité; — Charma, Essai sur les développements de la moralité, 1^^ partie, sect. 1", ch. IV, et section 11, ch. III.

« On aura beau poursuivre Tanalyse du système nerveux jusque dans ses derniers retranchements, comme l'ont fait Locke, Bonnet et Condillac; comme l'ont fait après eux, Cabanis, Richerand et la Merch, il faudra toujours mettre au bout des nerfs quelque chose qui ne soit pas la matière , quoique en contact avec la matière. » Inductions morales et physiologiques, par Kératry, p. 277.

(2) « Per duo principia, scilicet per sensum et intellectum. » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 100.

Comme être physique et organique , l'homme est muni d'organes corporels, au moyen desquels il communique au dehors, mais ne s'élève pas au-dessus de l'âme sensitive (*), et n'atteint pas l'universel où les sens n'ont aucune prise (^). En vertu du principe intellectuel, nous jugeons de tout, et nous savons ce qu'il faut penser, tant des objets que des sensations. La science, îa volonté, l'espace, le temps, la personnalité, la liberté et beaucoup d'autres idées, sont le résultat du développement de l'intelligence (^).

Les sens ne sont nécessaires pour connaître qu'en ce qu'ils servent de canaux pour la perception des espèces intelligibles; c'est-à-dire qu'il y a dans la conscience des phénomènes que nul effort ne peut ramener légitimement à la sensation {^), Nous ne serions jamais trompés touchant les choses sensibles, si nous ne leur demandions que ce qu'elles peuvent nous donner. Par elles, la nature extérieure s'introduit et se réfléchit dans la conscience. Mais quoique l'intcl-

(') «Organum corporale non transcendit genus animée sensitivee.» S. Cont. Gent.;, 1. 2, c. 73.

(-) « Et ideb potentiae sensitivae non possunt cognoscere universalia, non possunt recipere formam immaterialem, quum recipiunt semper in organo corporali.» S. Cont. Gent.^ 1. 2. c. 74.

{^) «Id autem quo intelligimus est id quod homo est homo, quum intelligere sit propria operatio hominis.» S. Cont. Gent., 1. 2, c. 75. «Intelligere autem et velle et hujus modi non sunt actiones transeuntes in exteriorem materiam , sed manent in ipso agente quasi perfectiores ipsius agentis.» S. Cont. Gent., 1. 2, c. 73.

(^) «Ad nihil autem scnsus sunt necessaria ad intelligendum ^ nisi ut ab eis ac^àpiantur species intelligibiles. Sensus igitur non erit necessarius ad intelligendum.» S. Cont. Gent., 1. 2, c. 73.

ligence emprunte à l'expérience tous ses résultats, elle saisit néanmoins les principes des choses que la sensation n'explique pas (*). S'ajoutant aux matériaux que fournit la sensation , elle les rassemble et les unit dans l'unité de pensée et de jugement, puis dans l'unité de proposition (^). Lorsque la réflexion arrive à retirer l'unité à la sensation, celle-ci se divise, se multiplie et perçoit les objets qui relèvent des cinq sens extérieurs (^).

Les cinq organes principaux qui nous mettent en rapport avec le monde extérieur, et qui, pris en eux-mêmes , offrent encore tant de variétés , sont : l'odorat, le goût, l'ouïe, le tact et la vue. Ils sont indispensables à l'âme ; car l'individu qui manque de quelqu'un des sens est privé de la connaissance des objets qui nous sont révélés par ce sens {^). Les sens ne sont pas corporels; il n'y a de corporel que leurs

(') «Non autem potest dici similiter sensum pati à sensibili sicut patitur intellectus ab intelligibili , ut sic sentire possit esse operatio animae absque corporeo instrumento, sicut est intelligere ; nam intellectus apprehendit res in abstractione à materiâ et materialibus auditionibus quae sunt individuationis principia , non autem sensus ; quod exindè apparet quia sensus est particularium , intellectus verè universalium. » S. Gont Gent., 1. 2, c. 82.

(^) « Quum intelligentia sit superior virtus quara sensus, oportet quod sit magis unita. » S. Cent. GenL, 1. 2, c. 73.

(^) « Ubi virtus superior tanto magis colligitur et unitur, virtus inferior dividitur et multiplicatur, undè videmus quod diversa gênera sensibilium , quse quinque sensus exteriores percipiunt, una vis sensus com munis apprehendit.» S. Cont. Gent., 1. 2, c. 100.

(*) « Videtur autem manifeste,, per id quod experitur, quod anima indigeat sensibus; quia qui caret sensu aliquorum habet scientiam de sensibus quas cognoscuntur per sensum illum. » S. Gont. Gent., 1. 2, c. 82.

organes. Ces organes, placés à la surface du corps, sont les instruments de l'âme, les intermédiaires entre le monde subjectif et objectif; ils nous fournissent certaines choses et non pas l'ensemble des choses (*).

Chaque sens a ses fonctions (^). L'objet propre à la vue, c'est la surface colorée; celui de l'ouïe, c'est le son (^). A l'odorat, les senteurs; au goût, l'amer et le doux; au toucher, le chaud et le froid, le dur et le mou, le sec et l'humide. Ouïr les sons, goûter le doux et l'amer , sont autant de sensations différentes. Afin qu'elles se forment dans l'âme , il faut que l'organe corporel soit frappé de l'objet et en reçoive l'impression. Je puis rechercher la nature de la lumière, faire d'autres observations encore, mais toutes ces pensées ne se présentent qu'après la perception sensible de la lumière. Ainsi, la vue ne se trompe pas en jugeant les couleurs ; mais il faut affirmer l'observation par la spéculation, partir des données immédiates de la conscience , en tirer la science qui élève le sens commun à une forme plus sévère et plus pure, et lui rend compte de lui-même (").

(') « Adminicula animae. » S, Gont. Gent., 1. 2, c. 83.

(2) « Sed discernere album à dulci non potest visus, neque gustus. » S., p. I., q. 78, a. 4.

(^) « Visus calorem et auditus sonum. » S. Cont. Gent., I. 2, c. 83. « Similitudo rei corporaliter visse est in sensu videntis. » Ib. 1. 3, c. 41. Voyez le traité d'anatomie descriptive, par Hypolite Cloquet. Glas. I. art. 3, 4, 5. BufFon, histoire de l'homme. — Éléments de Physiologie de Broussais ; Richerand, Éléments de physiologie.

(^) « Non enim visu cognoscimus aliquid, nisi in quantum est coloratum. Proprium autem objectum intellectus est, quod quid est, id est substantia rei. » S. Gont. Gent., 1. 3, c. 54.

L'intelligence n'est pas la même dans tous les hommes : ils diffèrent les uns des autres par plus ou moins d'esprit, de reflexion, de profondeur et d'étendue (*). Mais de même que l'homme est lie à l'humanité , de même l'humanité est liée à la nature, à ce vaste univers au sein duquel se déroulent ses destinées. La science de l'homme est exclusivement fondée sur la raison et la conscience; les sens ne s'appliquent qu'à un seul ordre d'existences ou de phénomènes, aux phénomènes, aux existences qui sont hors de moi, qui occupent une place déterminée dans l'espace. Le total n'est pas sensible, mais intelligible (^).

On a d'abord l'idée de la sensation elle-même, puis du moi sentant, et par conséquent l'idée du rapport de la sensation au moi, l'idée que cette sensation a une cause, que cette cause est étrangère et extérieure au moi. On ne se contente pas de l'idée vague, que cette sensation a une cause, on dit qu'elle a telle ou telle cause ; qu'elle est produite par un corps sonore, et souvent on détermine ce corps (^). On a donc l'idée de l'espace qui se rattache à l'idée d'extériorité, l'idée de telle ou telle portion de l'espace, l'idée de la grandeur, de la figure du corps sonore que l'on regarde comme la cause de la sensation.

S. Thomas distingue deux sortes de sensibles, les

(') Voyez le ch. 73 du 2^ \{y^ ^q s. Thomas contre les Gentils: «que l'intellect possible n'est pas le même dans tous les hommes. »

(^) «Anima nostra in potentiâ ad intelligibilia, sicut sensus ad sensibilia. » s. Gont, Gent., 1. 2, c. 77. Voyez Ampère^ Philosophie des sciences. Introduction.

(^) « Quia oportet quod inter aliqua discernit, utrumque cognoscat. » S., p. I, q. 78, a. 4.

sensibles propres et les sensibles communs (*). Les sensibles propres sont, pour l'odorat, les senteurs; pour l'ouïe, les sons; pour le goût, les saveurs ; pour la vue , les couleurs ; pour le toucher les degrés de solidité et de température (^). Les sensibles communs sont l'étendue et la figure.

Mais l'idée du corps sonore aurait-elle pu nous être suggérée uniquement par la sensation de l'ouïe? En agrandissant cette question, en la généralisant, on peut la formuler de la manière suivante : les cinq sens sont -ils également aptes à nous introduire dans le monde extérieur? Ou bien cette prérogative n'est-elle réservée qu'à quelques-uns d'entre eux? Ce qui est certain, c'est que le rôle du tact est considérable (^); il nous fait connaître la solidité avec ses degrés infinis {^),

Le tact n'est pas localisé ni circonscrit dans telle ou telle partie de notre corps ; cependant , il n'y a pas de sens là où le toucher fait défaut (^). On reconnaît ici le germe d'une idée qui a été étrangement exagérée par quelques philosophes du XVIIP siècle. Quelle que soit

(') «Divers! sunt perceptivi diversorum sensibilium.» S. Cont. Cent., 1. 2, c. 82.

(2) « Sensus proprius judicat de sensibili proprio.» S., p. I, q. 78, a. 4.

(J^) « In organo uniuscujusque sensus non solum invenitur proprietas illius sensus cujus est organum proprium, sed etiam proprietas tactus. » Quod. q. de voluntate, a. 5.

(*) « Quum plures sint sensus, uaus tamen est qui est fundamentum aiiorum, tactus, in quo principaliter tota natura sensitiva consistit. » Q . Quodl. q. de anima, a. 8.

(5) « Sensus autem non potest esse ubi non est tactus, » S, Cont. Gent,

rimportancc du tact comme résumant toute la sensibilité, S. Thomas est bien loin de lui accorder la supériorité sous tous les rapports. Il reconnaît que certains sens fournissent plus de matériaux à la science que d'autres; ce sont ceux qui ont des rapports avec l'esthétique (*). Quelle que soit l'utilité du tact, si l'homme n'était pourvu que du toucher et des trois sens qui lui procurent des sensations secondaires, la science du monde physique serait bien étroite.

Tout ce qui manque au tact en rapidité a été accordé à la vue (^). Par son secours, on acquiert, en une heure peut-être, des connaissances qui auraient demandé au tact des années entières. Tel est, sous ce rapport, l'excellence de la vue, dans son plein exercice, que les mots voir et savoir sont synonymes. La vue et le toucher sont donc les sources les plus riches de nos connaissances sensibles (^). L'écrivain qui peint un site tel qu'il le voit et tel qu'il est, trouve, pour ses tableaux, des couleurs vives, saisissantes.

La raison de cette prérogative attachée à la vue, c'est qu'elle est de tous les sens le plus noble, le plus spirituel. Elle nous donne non seulement la lumière et les couleurs , mais encore , par sa force propre , indépen-

(*) «Dicimus pulchra visibilia, pulchros sonos; in sensibilibus autera aliorum sensuumnon utimurnomine pulchritudinis, » S., p. l^, 2*° p., q. 27, a. 1.

(2) «nie sensus praecipue . . . scilicet visus.» S., P p. 2^« p. q. 27, a. 1.

(^) L'on reconnaît la vérité de ce passage d'Horace : « Segnius irritant animos demissa per aurem Quam quse sunt oculis subjecta fidelibus. » Art. poet.

damment du toucher et des opérations de la mémoire et de la raison, quelque notion de l'étendue et de la figure, par conséquent une idée d'un monde extérieur. ^ C'est pour cette raison que nous donnons le nom de vision à la connaissance intellectuelle ; et, comme la lumière est le principe nécessaire qui perfectionne la vision corporelle, nous appelons également lumière tout ce qui, en descendant plus intimement dans notre âme, y appelle les grands sentiments et les grandes idées (*).

La pensée elle-même n'est qu'une vue intérieure. Une lumière physique ou spirituelle est le but de nos recherches ; le désir de voir s'accroît de la faculté de voir; une découverte n'est qu'un point de repos momentané ; en dépit de l'horizon nébuleux qui nous entoure, il faut découvrir encore. Ainsi la nature entière vient rayonner à l'âme, et l'âme humaine rayonne elle-même de l'immensité de la nature. Les beaux effets qui nous transportent ici-bas émanent du sens de la vue et de l'ouïe. Quand on analyse les émotions dont ils sont la source, on voit qu'ils tiennent à un besoin du vaste, de l'indéfini (^). De là cette division moderne des arts en deux classes : art de l'ouïe et art

(') « Quia verô in cogiiitionem intelligibilium ex sensibilibus pervenimuSj etiam sensibilis cognitionis nomina ad intelligibilem cognitionem transsumimus, et praecipuè quse pertinent ad visum, qui inter caeteros sensus nobilior est et spiritualiter ac per hoc intellectui affînior, et indè est quod ipsa intellectualis cognitio nominatur visio ; et quia corporalis visionem completur nisi per lucem, ea à quibus intellectualis visio perficitur lucis nomen assumunt. » S. Cont. Gent., 1. 3^ c. 53.

C^) « Inter sensus visus est magis cognoscitivus , quia est minus materialis. » S., p. I, q. 84, a. 2.

de la vue. « L'ouïe, dit M. Cousin, renferme deux arts : la parole et le chant, la poésie et la musique, dont la forme sensible est le son ; la vue contient tous les arts dont la matière se développe dans l'espace : la peinture, la sculpture, l'architecture et l'art des jardins (*). »

A la façon dont certains poètes dessinent certains personnages, dont ils décrivent certains paysages ou certains intérieurs, on dirait qu'ils les voient, et qu'ils peignent d'après nature. C'est une sorte d'intuition ou de seconde vue qui se fait en eux. Dans leurs portraits, dans leurs descriptions, l'exactitude du trait, la finesse des nuances, la profession enfin et la vérité des détails sont telles que l'illusion est parfois complète ; il semble que c'est la réalité même décalquée et transportée sur la toile. Pour atteindre à cette puissance d'illusion, il faut autre chose encore que le don de l'observation et la richesse de la mémoire ; il faut surtout cette force d'imagination qui anime, qui colore les souvenirs.

(') Du vrai, du beau et du bien, p. 286.

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