‹ De la philosophie de St Thomas d'AquinChapitre 14 sur 60 · PSYCHOLOGIE INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

PSYCHOLOGIE INTELLECTUELLE

DE S. THOMAS

La psychologie intellectuelle se présente sous deux aspects : T relativement au sujet de la connaissance ; 2° relativement à son objet, car tout principe est ou subjectif, ou objectif, ou subjectif et objectif à la fois. Le sujet de toute connaissance est l'âme humaine: l'entendement nous fournit le principe d'induction, ou l'idée de la stabiHté et de la généralité de la nature , le principe de causalité , la notion de la substance, de l'espace et du temps (*). Les phénomènes , soit matériels , soit spirituels , au milieu desquels et sous l'influence desquels nous vivons, sont l'objet de nos connaissances (^) . Les modes corporels sont connus par les organes des sens ; les modes spirituels par l'observation de la conscience (^). La psychologie est donc une science certaine, car elle est immé-

( ) « Intelligentia propriè significat intelligere ». S., p. 1. q. 79. a. 10,

(^) « Est enim proprium iutellectus eus intoUigibile ». S. Cont. Geiit., 1. 2, c. 98.

(") « Datœ suiit ei vires et interiores et exterioreS;, quibus ad investigandam veritatem et discernere et investigare possit». S. Cont, Gent. ,

diate (*). Pour élever l'édifice des sciences, il n'y a pas de base plus large que l'esprit humain; c'est un flambeau qui éclaire (^).

Il y a quelque chose de vrai dans la théorie de Leibnitz qui prétend que nous sommes tous des sortes de miroirs réfléchissant toutes choses. En face des objets extérieurs et de nous-mêmes , notre intelligence reçoit une foule d'impressions, qui entrent dans la composition de nos idées , et qui sont d'autant plus vraies qu'elles sont moins préméditées et plus naïves (3). A l'aide de l'attention, l'esprit compare, généralise et abstrait.

L'observation interne constate fidèlement nos pensées, nos sentimens et nos volontés; elle découvre les objets, à propos des connaissances fournies par les sens, c'est-à-dire les connaissances de l'entendement pur ou de l'intuition de l'esprit , mais elle ne s'étend pas au delà du monde actuel. Pour lier le présent au passé, le passé et le présent à l'avenir, une autre faculté devient nécessaire , c'est la mémoire. Les idées peuvent s'offrir à notre souvenir isolément , mais des liaisons peuvent aussi s'établir entr' elles, de telle sorte qu'une idée étant rappelée , elle fait naître immédiatement le souvenir de telle ou telle idée , ou même d'une classe entière d'idées, à l'exclusion de toutes les autres. Cette propriété , fondée sur la science, c'est l'abstraction des idées.

(') « Anima jnlelleciiva iiumana intelligit ». S. Cent. Gent.^ 1. 2^ c. 77.

('-) «Intollectus agens facit inlellig-ibilia in actu, siciil lux qnodarnmodo l'acit visibilia in actu». S. Cont. Gent., 1. 3, c. 53.

{•'') « Proponendo exempla sensibilia ex quibus in anima formanlur pliantasmata necessaria ad intelligcndum ». S. Cont. Gent., 1. 2, c. 73.

Comme l'esprit a le pouvoir de s'appliquer , de répandre le goût de recherches expérimentales et spéculatives qui passionnent les intelligences d'élite , il a aussi celui de distinguer, ou de s'appliquer exclusivement. Donc la distinction des choses vient d'une cause qui est par elle-même et déterminée (*). C'est ainsi, par exemple , que la démonstration de l'existence de Dieu nous apprend davantage ce qu'il est en lui-même, puisque cette démonstration a pour but de distinguer Dieu de tous les autres êtres (^).

Parmi les idées rationnelles, nous concevons les unes comme vraies en tout temps, en tous lieux: elles sont universelles et invariables ; de sorte que ce qui est une fois connu d'un esprit, peut et doit être affirmé de tous les esprits semblables. Ce procédé se nomme intuitif {^), D'autres idées sont telles que la conception du contraire implique une absurdité : S. Thomas les appelle nécessaires C"). Celles qui ne présentent pas ce caractère, sont dites contingentes (^). Souvent aussi les idées rationnelles ne nous présentent aucun caractère d'universalité et de nécessité; elles ne sont autre chose que

(') « Erg5 et distinctio rerum est à caiifà per se ot cielerminata o. S, Cent. Geiit., l. 2^ e. 39.

(-) « Quse de Deo per demonstrationem habetur j per quam magis ad propriam ipsius cognitionem acceditur , qimni per demonstrationem removeatur ab eo multa per quorum reûiotiouem ab aliis discretus iutelligitur». S. Gont. Gent.^ 1. 3, c. 39.

(■') « Intellectus speculativus est qui apprehendit ad solam verit tis considerationem » . S., p. 1. q. 79, a. 10.

{^) « Sunt de necessariis ». S., p. 1. q. 79. a. 10.

(^) « Qusedam verè de contingentibus ». Ibid.

la généralisation d'une vérité découverte par Texpérience ou la dérivation , la conclusion ultérieure des principes obtenus par l'observation et la raison intuitive. Quand l'esprit voit avec une parfaite intelligence, nous appelons inductifle procédé qui sert à le former ; quand il s'attache de toutes ses forces aux principes ou aux conséquences dont il vient d'avoir l'intelligence, c'està-dire quand il généralise les données de l'observation ; faisant remarquer que ce qui est vrai d'un corps, dans un point donné de l'espace et de la durée, l'est également de ce même corps et de tous les corps semblables, dans tous les temps et dans tous les lieux , ce procédé s'appelle déchictif,

S. Thomas reconnaît donc trois opérations principales: V intuition, V induction et ia déduction. L'intuition est la vue immédiate, spontanée de la vérité (*). L'induction est l'aperception du nécessaire dans le contingent, de l'universel dans l'individuel (2). La déduction, c'est la conclusion du genre à l'espèce , de l'espèce à l'individu (^). L'induction renferme deux sortes d'élémens, les uns fournis par l'expérience, les autres suggérés à priori. Les premiers sont accidentels et fortuits ; ils tiennent à la diversité et à l'inextricable complication des causes; les seconds sont essentiels; ils tiennent à la nature des choses. Nous les saisissons par l'expérience

(') « Sive îpse homo immédiate videal vcritatcm ». S. Cont. Cent., I. 3, c. 40. «Non quod ad h'oc rcquiralur scientia reflexa, vel per demonstrationem acquisita » . Descartes, Rcsponsio ad sextas objeclioneS; loin. 2, p. 333. Edit. franc.

(-) « Id quod per aliud est nolurn ». S. Cont. Gent., 1. 1, c. 57.

(■') (( Quando ab uno considerato in aliud transimus, sicut syllogizando à principiis in conckisiones». Ib.

et Tanalogic. Les sciences mathématiques reposent sur la déduction.

L'importance de la raison est telle que S. Thomas lui assigne le merveilleux pouvoir de connaître l'infini et l'absolu. Exclusivement attribuée à l'homme (*), elle est moins une faculté qu'une lumière. En d'autres termes , la raison est cette face de notre intelligence qui regarde l'éternelle vérité {^), Et de même que la lumière éclaire toutes les intelligences, de môme la raison, ajoute le S. Docteur, n'est pas individuelle, mais humaine (^).

La raison une fois rétablie dans sa vraie nature, et

{' ) « Superaddit intellect! vum, quod homini attribuit ». S. Cont. Gent., ]. 2, c. 60.

(2) « Ratio est animi aspectus quo, per seipsum , veram intuetur», q. quodl. q. de Rations superiori et inferiori.

(') « Multiplicatam secundum multitudinem individuorum ». S. Cont. Gent., 1. 2, c. 74. «La raison est impersonnelle de sa nature. Ce n'est pas nous qui la faisons, et elle est si peu individuelle que son caractère est précisément le contraire de l'individualité , savoir l'universalité et la nécessité». Frag. philos, par M. V. Cousin, p. 18, préface. «S. Thomas a traité à fond la question reprise de nos jours, de la raison impersonnelle». Revue des cours publics, 13 Juillet 1856, p. 101. «La raison quj éclaire l'homme, dit Mallebranche, est le verbe ou la sagesse de Dieu même; car toute créature est un être particulier, et la raison qui éclaire l'esprit de l'homme est universelle». Traité de Morale, ch. 1^'. Fénélon ne parle pas autrement de la raison que Mallebranche ; Traité de l'existence de Dieu, c. 55, 56, 60. Voyez encore Bossuet, Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même. « L'intelligence a pour objet des vérités éternelles, qui ne sont autre chose que Dieu niêmcj où elles sont toujours subsistantes et toujours parfaitement entendues. ...» Voyez la théorie de la raison impersonnelle, par M. Franck, membre de l'Institut.

divisée en raison supérieure et inférieure (*), S. Thomas fit éviter à la philosophie le naufrage où s'ahîma Kant. En ne considérant l'homme que comme une faculté personnelle, une pure forme de l'entendement, on est forcé de dire avec Protagoras, que l'homme est la mesure de toutes choses. Rien dès lors ne nous assure que notre mtelligence n'altère pas la vérité en la recevant, et que toute vérité prend un caractère de subjectivité et de relativité par là même qu'elle tombe sous la conscience. Mais le scepticisme est ruiné dans son fondement par la doctrine de l'impersonnalité de la raison. Si Kant avait vu cette impersonnalité , il se serait convaincu que rien n'est moins subjectif, et que les vérités qui nous sont données , sont les vérités absolues , subjectives 5 il est vrai , par leur rapport au moi dans le phénomène de la conscience, mais objectives en ce qu'elles en sont indépendantes.

C'est parce que la raison n'est ni la personnalité ni la sensibilité , c'est parce qu'elle est en nous sans être nous-mêmes, qu'elle nous découvre ce qui n'est pas nous, des objets autres que le sujet lui-même et placés hors de sa sphère. Aussi, à la lueur de cette raison commune , tous les hommes contemplent dans le sein de Dieu la même vérité , la même justice , les mêmes principes absolus des choses ; comme à la lumière du soleil ils contemplent les mêmes couleurs dans les choses visibles (^).

(') « Ratio superior et inferior non sunt divcrscT potcnticC, Superior nominatur quum ad superiores naturas respicit, . . . inferior, quum ad inferiores » . q. quodl, q. de rationc superiori et inferiori.

(^) « Ratio superior est quae intendit seternis conspiciendis ; ratio inferior est quae intendit temporalibus conspiciendis». S. p. 1, q. 79, a. 9.

s. Thomas distingue l intelligence de la raison (*) ; il aiïîrme que ces deux puissances font pénétrer dans l'esprit et dans l'âme les semences de toutes les pensées (^). En envisageant l'ensemble de nos facultés, le S. Docteur établit que les unes nous conduisent directement à quelque chose de fixe, d'arrêté, de défini (^), tandis que d'autres ne nous y mènent qu'indirectement. Et à mesure que la connaissence s'élève à une plus grande clarté , la foi , qui marche avec elle , se revêt de plus de précision ; en sorte que la perception rélléchie devient conviction, lumière, et s'allie à tous les chefs-d'œuvre littéraires et scientifiques.

(') « Differt autem apprehensio angeli ab apprehensionc homitiis in hoc, quod angélus appreheiidit immobiliter per intellectum, sicut et nos apprehendimus prima principia, quorum est intellectus. Homo verô per rationem apprehendit mobiliter discurrendo de uno ad aliud^ habens viam procedendi ad utrumque oppositorum » . S. q. 64, a. 2.

« Quœcunque in eis (angelis) cognosci possunt, dicunturintellectuales; animée ver5 humanee, quae veritatis notitiam per quemdam discursum acquirunt, rationales vocantur». S. q. 58, a, 3,

(•) « Intellectuales naturae per suam operationem intelligibilem veritatem attingere possunt». S. Gont Gent,, 1. 'è, c. 147.

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