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DES IDÉES

La philosophie procède du dedans au dehors : avant de se prononcer sur la nature des choses , elle veut étudier celle de Tesprit même ; elle veut savoir quel est le caractère actuel de nos idées, puis l'origine de nos connaissances, c'est-à-dire le fait antérieur d'où l'idée est sortie , et la puissance qui a transformé en idée ce fait antérieur. Aucune question ne suscita de plus vives controverses. Voici les formules que chaque parti avait inscrites sur sa bannière.

D'un côté, on proclamait ce fameux adage qu'il n'y a rien dans l'intelligence qui n'ait auparavant été dans les sens: Nifiil est in intellectu, qvod non priïis fuerit in sensu; c'est-à-dire que l'esprit en naissant ressemble à une table rase^ sur laquelle viennent successivement se graver et s'imprimer les différentes idées

(') On nomme idées tous les phénomènes qui sont le résultat de l'activité volontaire , le résultat de l'action de l'une quelconque de nos facultés.

comme autant de caractères. D'un autre côté, l'on tenait pour certain que toutes nos idées ou du moins un très grand nombre sont innées.

Le sensualisme s'appuie exclusivement sur les sens. Il suppose que, loin d'être pourvue , dès le principe, des conditions de connaissance, de formes et de lois de pensée qui lui soient essentielles, l'intelligence est simplement une vague capacité , une propriété indéterminée de tout recevoir et de tout percevoir, de se prêter à toutes les impressions, de passer par toutes les modifications qui lui viennent des objets avec lesquels elle est en rapport. Selon le rationalisme, l'intelligence est pourvue de conditions de développement, de lois ou de formes de pensées, qu'elle porte et manifeste dans toutes ses manières de percevoir, dans tous ses sentimens, dans toutes ses sensations, dans toute son expérience (*).

Sous la bannière de l'école sensualiste, c'est-à-dire sensuaiistes. de l'école qui fait servir la sensation à l'explication et à la génération de tous les faits, marchent Démocrite, Leucippe, Hippocrate, Epicure, plusieurs des Scolastiques et dans des temps plus modernes, Bacon, Hobbes, Gassendi, Lock, Mandeville, Collins, Condillac, Lamétrie et d'Holbach ('),

{') Voyez la logique de Ph. Damiron, p. 261 et 263. DeGérando, Hist. comp. des syst. philos.

('^) Voyez Kératry, Inductions philosophiques et morales, chap. VIII. De la sensation réfléchie ou de la pensée.

« Aristote n'est pas sensualiste. Il admet un certain intellect divin descendant en réalité dans notre espdt pour nous faire concevoir Tintelligible. » Revue des Cours publics, 13 juillet 1856, p. 101. Cet intellect est le sujet des sciences et le principe des idées. Voyez le cours de philosophie, par Marin de Boylesve, S. J. p. 106.

Partisans des Parmi les partisans des idées innées, c'est-à-dire de idées innées. ^^^^ ^^j g^ proposent d'expliquer les connaissances humaines par la seule force de l'âme, de la pensée et de ses lois, on range Platon et ses disciples, S. Augustin, S. Anselme, S. Bonaventure, et chez les modernes : Descartes, Mallebranche, Bossuet, Fénélon, Gerdil, et en général les Cartésiens. Mais Descartes se proposait un autre but que Platon. Celui-ci recherchait surtout l'origine de nos idées, Descartes la raison de leur certitude.

Sens rigoureux Quelle cst la forcc réelle de ces mots idées in-

des mots idées

innées. nées (*) ? A la rigueur, ils devraient désigner des idées nées avec nous, c'est-à-dire contemporaines de l'esprit humain. Le rôle des facultés intellectuelles serait de les éveiller, de les tirer de leur obscurité primitive pour les mettre en lumière. Tous les idéalistes le pensent-ils ainsi? Non ; car la raison mêle toujours un peu les vérités universelles et nécessaires aux vérités accidentelles et contingentes qui résultent directement de l'aperception des phénomènes internes et externes.

Théorie de Kant. H est difficile de classcr la philosophie de Kant dans une catégorie. Ce n'est ni un système sensualiste, ni un système idéaliste : le scepticisme , pas plus que le mysticisme, ne peut la revendiquer l^ut entière ; mais on y découvre peut-être quelque chose de tout cela. La vérité est que c'est là une doctrine toute nouvelle, très ingénieuse, très originale, qui déconcerte les clas-

(') Voyez: Essais sur les facultés de l'esprit humain de Reid, trad. de M. Jouffroy. Royer-Collard, dans les œuvres de Reid, trad. par Jouffroy, tom m, p. 3ë7; etReid lui-même, tom. 111,230. Logique de Port-Royal. Laromiguière, part. 2, leç. 9.

sifications établies, et réunit avec une étonnante hardiesse les choses les plus contraires. Kant se rapproche des sensualistes quand il déclare que les notions d'espace et de temps ont pour fondement unique des affections de la sensibilité impropres par leur nature à représenter autre chose qu'elles-mêmes, et cependant n'est-ce pas là un étrange sensualiste, cet homme qui arrive à la négation de la matière et qui fait de tous les phénomènes du Cosmos de pures conceptions de notre esprit? Le scepticisme est le résultat inévitable de son système : quel scepticisme extraordinaire pourtant qu'une doctrine où la raison est placée si haut, où les difficultés dominent tout, où les formes de Tentendement ont le pouvoir de modifier, bien plus de créer tout ce que nous apercevons, une doctrine qui inspirera bientôt à Fichté le dogmatisme le plus audacieux qui fut jamais (*).

Locke avait compris que l'étude de l'entendement Théorie de Locke. humain, c'est-à-dire la psychologie devait tenir le premier rang en philosophie; il fit donc précéder la théorie par l'analyse , et opposa son système à Descartes. L'idéalisme dominait: Locke s'attacha à le combattre dans son premier livre de son Essai sur V entendement humuin.

L'Ecossais Reid appliqua la méthode de Locke à la Reid. Dugaidscience intellectuelle et en fit palper le vice. Dugald- Stewart surtout combattit victorieusement Locke et

(') Voyez : Le scepticisme combattu dans ses principes. Analyse et discussion des principes du scepticisme de Kant, par M. Emile Maurial, Paris, 1857.

ses disciples, dans son ouvrage sur la Philosophie de Vesprit humain.

Examen de l'école Uaxiome péripatéticien : Nihil est in intellectu,

de sensualistes. .,,,.. , ^ ,. ,,.

quod non priiis fuerit in sensu , c est-a-dire que 1 ame avec tous ses modes est le résultat de la matière , est visiblement défectueux. Au lieu de faire une large part à la sensibilité, il ne reconnaît qu'elle. Puis, l'axiome manque de clarté dans l'expression. Le mot nihil peut recevoir et a reçu différentes acceptions. Les uns ont prétendu que par là on voulait dire qu'aucun fait, aucune idée ne parvenait à l'esprit que par les sens. Ils ne recherchaient pas combien il y a d'espèces d'idées et ne se demandaient pas si toutes présentaient le même caractère d'origine. Les autres ont donné au mot nihil plus d'extension. Non-seulement les idées proviendraient de la sensation , mais les facultés ellesmêmes. C'est ainsi queCondillac interprêtait l'axiome. Quant SiU mot sensus, que désigne-t-il ? La sensation ou les organes des sens, un état de l'âme ou un état du corps? Sans nous arrêter à ces difficultés préliminaires, nous supposons que le sens généralement attaché à cette maxime soit celui-ci: toutes nos idées ont leur origine dans la sensation ; c'est-à-dire dans une modification de l'âme résultant d'une modification organique. Or, la solution sensualiste du problême des relations de l'âme avec le corps n'est pas admissible.

En effet, si l'on ne peut nier que nous ayons en nous les idées de l'être et de la pensée, je demanderai sous lequel de nos sens tombe la substance? Par où les sens entrent-ils dans notre esprit? Sont-ils lumineux ou colorés pour y entrer par la vue ? Sont-ils d'un son

grave ou aigu pour y entrer par l'ouïe? D'une bonne ou mauvaise odeur pour y entrer par l'odorat? D'un bon ou mauvais goût pour y entrer par le goût? Froids ou chauds pour y entrer par le tact?

La théorie vulgaire des sensualistes s'est dissipée au souffle de la raison. Et comment ne l'eût-elle pas été? Elle pèche évidemment par exagération. Loin de pou- . voir expliquer l'origine de nos idées, elle est incapable d'indiquer l'origine, je ne dis pas du principe de causalité, mais même de l'idée de cause. Hume a très bien compris que les sens ne donnent pas cette idée, et que la transformation de la constance de la succession dans la cause, est une aberration de l'imagination.

Locke, examinant de nouveau dans le 4' livre de Deux origines V Essai sur V entendement de T esprit humain, l'origine idées^par Locke. des idées leur assigna la sensation et la réflexion. Il établit expressément que nous avons la connaissance de notre existence par intuition , celle de l'existence de Dieu par démonstration, celle des autres par sensation. Plus loin, il affirme que le plus haut degré de notre connaissance est l'intuition sans raisonnement. Mais il donnait toujours le premier rang à la sensation : la réflexion y avait son principe.

Les successeurs de Locke firent disparaître l'incohé- système de rence qui existait entre la tendance réelle du système et la pureté de son expression. Le principe de Condillac et des philosophes de son école (*), c'est la sensibilité,

(') Destutt de Tracy; Elém. d'idéologie. — Garât; Cours des écoles normales. Phil. Lugd. Metap. Locke. Es, Condillac.

Condillac.

ils y voient l'intelligence toute entière. La sensation est le fondement de l'édifice, l'édifice et l'architecte ; elle se fournit à elle-même les matériaux qu'elle doit mettre à l'œuvre, et a le grave inconvénient d'identifier deux modes de l'esprit essentiellement distincts, l'activité et la passivité.

Valeur de ces II cst Certain quc la sensation occasionne la fermenopimons. dation d'une foule d'idées, toutes celles qui ont pour objet le monde extérieur, c'est-à-dire que nulle idée ou notion n'est née avec nous; que toutes nous sont acquises ; que toutes nous sont suggérées à l'occasion des différentes sensations que nous éprouvons, par l'action des objets extérieurs. Mais toutes nos idées n'ont pas leur source dans la sensation et la réflexion : l'intelligence est le principe des notions spirituelles (*). La théorie des idées innées est une protestation contre la maxime exclusive de l'école sensualiste, dont Locke est le père; mais ni l'idée matérielle, ni l'idée spirituelle, ne suppléent à la perception, et dans l'un et l'autre cas, la vertu représentative de l'idée est une chimère. Spirituelle, comment représenterait-elle la matière et ses qualités ? Matérielle , comment représenterait-elle le froid, le chaud, le sec, l'humide, larésistance ? En d'autres termes, un être matériel devient intelligible, lorsqu'on le considère en faisant abstraction de la matière et de ses propriétés (^). Donc, ce qui est par sa nature distinct de la matière et qui existe sans aucune de ses pro-

(') « Intellectus enim natus est omnia quae sunl in rerum natura intelligere.» S.Cont. Gent., 1. 3, c. 59.

(2) « Res materialis intelligibilis efficitnr per hoc quod à matcrialibus conditionibus separetur. » S. Cont. Gent,, 1. 1, c. 47.

priétés, est intelligible aussi par sa nature, e'est-à-dire que la réflexion ne peut être le prineipe que des notions renfermées dans la perception intérieure (*).

Quant à Laromiguière , il reconnaît quatre classes Système de

,,. , , . , , ., , rw 1 • 1 ' • 11 Laromiguière.

d idées : V les idées sensibles; 2 les idées intellectuelles; 3" les idées de rapport; 4" les idées morales. Les idées sensibles ont leur origine dans la sensation , ou pour nous servir de ses expressions, dans le sentiment-sensation, c'est-à-dire dans le sentiment des impressions perçues à l'occasion des objets extérieurs ; les idées intellectuelles, dans le sentiment de l'action des facultés de l'âme ; les idées de rapport dans les idées de ressemblance ou de dissemblance, et les idées morales, dans le sentiment moral. Ainsi ces quatre sentiments, distincts les uns des autres, pourraient, au fond, être ramenés à une seule source, la sensibilité. Il y a un abîme entre l'attention de Laromiguière et la sensation de Condillac. Laromiguière nous montre combien au moyen de l'attention nos idées deviennent plus claires, plus précises, plus complètes; mais il n'indique pas l'origine de ces idées confuses, obscures, incomplètes^ sur lesquelles s'effectuent le travail de l'attention. Le vice du principe accompagne la théorie dans tous ses développements.

La philosophie moderne n'incline pas à voir toute vérité dans l'âme ou dans la matière ; il n'y a pas plus d'idées innées que de propositions innées ; mais il y a

(') « Quod igitur est, per sui uaturam, ab omni materiâ et materialibus conditionibus separatum, hoc est intelligibile secundum suam naturam. » S. Gont. Gent., 1. l, c. 47.

une vertu innée de l'entendement, qui est égal à luimême dans tous les hommes.

Opinion de Le S. Docteur commence par déclarer que l'exis-

S. Thomas sur i • , . . , .

l'oriRine tcncc dcs idccs cst nécessaire a toutes les opérations des idées. ^^ l'intelligence. Il se prononce avec énergie contre Démocrite (*), et distingue les faits de la conscience d'avec les objets extérieurs que les sens nous font apercevoir (^). 11 ne méconnaît donc pas l'élément le plus essentiel à ridée, la donnée intellectuelle , ses énergies natives, tout ce qui la distingue de la sensibilité et ne supprime pas non plus le rôle de l'expérience (^). Sans admettre, avec les idéalistes, que toutes les vérités sont rationnelles; sans supposer, avec les sensualistes, qu'elles sont toutes empiriques, S. Thomas reconnaît certaines idées primitives que Dieu a mises en nous en nous créant, et un certain nombre d'expérience ou d'observation (^). De là, cette maxime si chère au S. Docteur : il n'y a rien dans l'intelligence sans l'aide des sens, c'est-à-dire que les idées se réveillent par les sens, par l'expérience et par l'instruction que nous recevons les uns des autres (^). En d'autres termes, que l'entendement est gros en quelque sorte de jugements naturels, que l'on peut dire innés, en ce sens qu'ils

(') « Democritus posuit cognitionem fieri per imaginum defluxiones, » 1. q. 84, a. 5.

(2) « Est autem differentia inter sensum et intellectum, etc. » Opusc. 16.

(^) «Cum corporeum nihil possit imprimere in rem incorpeream, ideô ad causandam intellectus operalionem, non sufficit sola imprcssio sensibilium corporum, sed requisitur aliquid nobilius et superius, scilicet intellectus agens, » 1. q. 84, a. 6.

(•^) Voyez 1» q. 84. art. 5 et 6. Opusc 16.

(5) « Sensibilia expergescentia intellectum. » S, Gont. Gent., l, 2. c. 73.

sont le développement primitif, universel et nécessaire de l'entendement humain. Quand les sens s'oblitèrent, la raison s'affaiblit; et réciproquement, quand la raison s'affaiblit, les sens se perdent dans le sensualisme.

Une philosophie complète reconnaîtra toujours deux observations parfaitement distinctes : l'observation externe et l'observation interne. La première se résout en sensation ou en pur signe, vide d'idée ; la deuxième suppose un antécédent psychologique.

L'observation externe est l'instrument des sciences naturelles ; l'observation interne, des sciences philosophiques. Toutes deux jouissent du privilège de nous faire connaître les choses avec certitude, et s'il y avait une préférence à accorder à l'une d'elles, ce serait à l'observation interne. Celle-ci se distingue de plus en plus des autres facultés, les juge, les soumet à sa surveillance et à son contrôle. La sensation, au contraire, ne perçoit pas, ne raisonne pas. Elle ne résiste pas à la passion et au désir. Ce n'est pas dans la sensation qu'est tracée la règle des droits et des devoirs. Quand elle enseignerait l'utile, elle n'enseignerait pas le beau et l'honnête. 11 y a des objets contingents que les sens ne connaissent pas et que l'intellect seul connaît ; il y ades objets nécessaires que l'intellect seul peut atteindre et concevoir (*). Il importe grandement que cette

{') « Licet intellectus oriatur à sensu, tamen in re apprehensâ per sensum, intellectus multa cognoscit, quse sensus percipere non potest. » S., p. 1, q. 78, a. 4. Aristote distingue aussi plusieurs sources de vérités: 1° les vérités qu'on obtient par la démonstration, les vérités déduites; 2° les vérités générales qui sont les bases de toute démonstration, et qui viennent de la raison même ; 3° les vérités particulières qui viennent de l'expérience sensible. Métaph., 1. 1,

assertion soit bien connue et bien comprise. Le sensualisme a toujours fini par le scepticisme. Tous les argumens des sceptiques anciens, depuis Protagoras jusqu'à Carnéade et OEnésidème, peuvent se déduire de cette supposition, que toutes nos connaissances prennent leur origine dans les sens, que toute idée n'est dans l'origine qu'une image imprimée dans le cerveau. Il en est de même du sceptiscisme moderne. Certaines dispositions de pensée, certaines nécessités d'intelligence, une sorte de distinction spirituelle, nous déterminent, selon le cas et les objets, à telles ou telles idées (*).

L'homme est tout entier, avec son triple attribut, avec sa volonté, sa sensibilité, son activité, dans l'âme ; l'intelligence est donc supérieure à la matière et indépendante d'elle (^). Savoir en se rendant compte de ce qu'on sait, se connaître et connaître tout le reste, c'est-à-dire réfléchir, telle est l'œuvre de l'intelligence (^). S. Thomas ne négligea point , comme Locke, le phénomène immédiat de la conscience, c'est-à-dire l'activité personnelle, source de toute connaissance C").

(') « Intellectus autem non habet aliquam operationem ad corpus pertinentem... intelligere enim ipsum non est operatio quœ perorganum, corporis exerceatur.» S. Cont. Gent.^ 1. 3, c. 90. Voyez Royer-Collard dans les œuvres de Ried, traduit par Jouffroy, tome III, p. 237 ; Reid luimême, tome III, p. 230.

(-') « Ejus substantia est elevata suprà raateriam corporalem, non dependens ab ipsâ. » S. Con. Gent., 1. 3. c. 61.

(•') « Est igitur inillâ (facultate intellectivâ) quae est cognitiva universalium. » S. Cont. Gent, 1. 2,^c. 73.

(•^) « Operatio autem propf^ia hominis et intelligere, cujus principium est intellectus agens, qui facit species intelligibiles. S. Cont. Gent., 1. 2. c. 76.

Jamais les sens, qu'ils aiguisent autant que possible leur pointe matérielle, ne pénétreront jusqu'aux idées éternellement subsistantes (*) Mais si la sensation n'est pas le principe unique de connaissance, il ne suit pas qu'il ne vienne de la sensation aucune connaissance. Le sensualisme peut toujours en appeler au témoignage des sens; l'idéalisme à celui de la raison. Mais, d'une donnée vraie, S. Thomas ne tire pas un système exclusif. Il ne rejette ni la sensation , ni l'idée ; il s'attache seulement à les délimiter et à les distinguer. Le S. Docteur conclut donc à une combinaison de deux méthodes , au rationalisme et à l'empirisme , tempérés Fun par l'autre, complétés l'un par l'autre, et renfermés chacun à part dans leur domaine respectif. S. Thomas, qui regardait certaines lois, certains axiomes, comme conditions de toute science {^), et qui s'appuyait sur les données de l'expérience , comme moyens ou du moins comme occasions de généralisations, reconnaît non-seulement que la raison a pour objet ce qui est nécessaire, mais encore qu'elle est capable de s'élever à la conception de l'infini. Il lui attribue les idées de cause, d'espace, de temps, de durée, de fini et d'infini , qui ont occupé les penseurs depuis Platon jusqu'à nos jours.

Après avoir établi l'existence du principe de causa- Origine de ridée

T r 1 o T-w 1 ' • 1 • V • 1 / 1 ^6 cause .

lite, le S. Docteur décrit la première idée de cause et le procédé intermédiaire qui lie l'actuel au primitif.

(*) « Natura intellectualis aliis praeeminet, cujus perfectio est iatelligere. » S. Gont. Gent., 1. 1, c. 15. V. Opusc. 16.

{'^) « Principia indemonstrabilia , quae cognoscuntur per lumen intellectus. » S. Gont. Gent., 1. 1, c. 15.

Or, le pouvoir de commencer le mouvement est un attribut de l'âme, aussi bien que la sensation et la pensée ; et toutes les fois que le mouvement commence, c'est l'âme qui le produit. La maxime nihil est in intellectu qiiod non fuerit priùs in sensu, est donc fausse, car les mouvements internes ne sont aperceptibles et appréciables que par la conscience. Mais il ne suffit pas d'atteindre le primitif, il faut encore saisir le procédé par lequel nous arrivons du primitif à l'actuel (*), c'est-à-dire rechercher les acquisitions successives des idées et leur développement historique.

Idée de substance. Lcs phénomènes du mot changent ; le mot est inva-

Idée d'étendue, .-,,',,, , -i , t

d'espace. riable. Or, 1 être oppose aux accidents, n est explicacable que par l'énergie de l'esprit humain. Le principe de la substance est immédiat, comme le principe de la causalité. Il n'est dérivé d'aucun autre (^). Les caractères de l'idée d'espace sont Tunité, l'immensité, l'infinité, l'absolu, la nécessité. Mais avant la notion d'espace, il y a la notion de l'étendue. Nous plaçons

(') «Nisi... ab aliquâ simplice acceptionne inciperetj quae quidem acceptio est intellectus principiorura. » Q. quodl. q. de ratione superiori et inferiori.

Ç^) « Anima cognoscit cognitione immateriali et necessaria. . . non per corpora, nequè per sirnilitudines niateriales et corporales, sed per species immateriales, et intelligit qu8e per sui essentiam in anima esse possunt. » S. p. 1, q. 84, a. 4.

« Les réalistes du moyen-âge ne doivent point être traités aussi légèrement qu'on le lait ordinairement; ils ont du moins connu le problème des idées, et ils en ont présenté une solution importante. Les réalistes sentaient qu'il y a dans l'intelligence humaine quelque chose d'absolu, de nécessaire, qui existe indépendamment des abstractions et des mots, et en cela ils avaient raison. » Cours d'histoire de la philos, moderne, par M. V. Cousin (1816-17), p. 342.

dans l'espace tous les corps que nos sens aperçoivent, et tous ceux que notre imagination peut former. Or, par cela même que l'idée d'espace est une réalité sans limite et sans figure, elle ne saurait être déduite de Texpérience. Nul de nous n'a vu l'infini. La loi nécessaire de l'espace, qu'il ne faut pas confondre avec l'ordre et la situation des corps ainsi que l'a fait Leibnitz, ni regarder comme un attribut de Dieu, suivant l'exemple de Clarke, se développe dans la raison (*). Les sens n'attaquent point l'être en lui-même ; ils ne saisissent dans les corps que les modifications variables.

Le temps est la mesure du mouvement {^) ; la du- idée de temps, rée contingente du temps, due à la mémoire dont l'ob- ^^ ^"^^^* jet est une chose passée, est la succession du moment qui précède et de celui qui suit ('). C'est ainsi que les événements se sont écoulés ou s'écoulent dans un certain temps C'). Mais l'idée du temps, qui suppose la notion de succession et d'identité personnelle, est indépendante de nous et des choses matérielles : c'est une idée invariable, absolue, universelle, nécessaire, c'est-à-dire une croyance irrésistible (^). Aurions-nous jamais songé à la durée extérieure si nous n'eussions pas senti la nôtre ? Ce n'est donc pas dans Texpérience

(') « Omnis cognitio humanae animae, proprie est per viam rationis. » Q. quodl., de Ratione superiori et inferiori.

(*) « Tempus est -numerus motus. » S. Cont. Gent.,1. l, c, 15.

(■') a Temporis auiem duratio successione prioris et posterions extenditur. » s. Cont. Cent., 1. 1, c. 66. V. de instantibus, Opusc. 35.

(*) « Si aliqua actio in tempore, hoc erit vel propter principium actionis, quod est in tempore, sicut actiones rerum naturalium sunt temporales. » s. Cont. Gent., 1. 3, c. 61.

{^) Opusc. 35.

sensible , mais en nous-mêmes, dans un acte de raison que nous puisons le principe de substance, de causalité, ou tel autre de même nature. (*)

Idée de fini et L'idée de l'infini est distincte du fini, par conséquent d'infini. (Jq j^ multiplication du fini par lui-même, c'est-à-dire de l'infini. Elle se révèle tout d'un coup et immédiatement à la raison. (-) ce Le parfait est le premier, dit Bossuet, et en soi et dans la pensée ; l'imparfait en toute façon n'est qu'une dégradation (^). L'indéfini est ce dont nous ne pouvons pas assigner de limites ; Finfini ce à quoi nous n'en pouvons pas concevoir. Mais s'il est nécessaire d'avoir une idée de l'infini pour connaître quoi que ce soit, on ne peut pas non plus rien connaître sans se connaître soi-même, c'est-à-dire le fini. La connaissance du fini précède dans l'acquisition de nos idées, la connaissance de l'infini. Nous débutons par le fini, et, à l'occasion du fini, nous apercevons l'infini. Dansl'ordre delà réalité c'est, au contraire, l'infini qui précède le fini ; il en est le principe et le fondement. L'idée du fini est l'antécédent chronologique de l'idée de l'infini, et l'idée de l'infini est à son tour l'antécédent logique de l'idée du fini. Ces deux éléments, le fini et l'infini, cette corrélation nécessaire se retrouvent dans toute connaissance. L'idée de Finfini est l'idée fondamentale, l'idée unique delà raison. Et si la connaissance que nous avons de l'infini est bornée, l'objet de cette connaissance est sans bornes.

(') «In hoc consistit ratio temporis. » Opusc. 35,

(^) « Frustra autem esset heec ordinatio intellectus ad infinitum, nisi esset aliqua res intelligibilis infinita. Oporlet igitur aliquam rem intelligibilem infinitam esse. » S, Cont. Gent.,1. 1, c. 43.

(^) Elévation, l'"^ semaine. Voyez les œuvres de Reid, tom. IV.

S. Thomas distingue encore l'ordre d'acquisition de nos connaissances et leur ordre logique (*). Dans l'ordre logique, le fini suppose l'infini comme son fondement nécessaire (^) ; dans l'ordre chronologique, l'idée du fini est la condition indispensable de l'idée de l'infini (^). On peut puiser dans la contemplation de ce monde, la connaissance de Dieu, mais on y parvient surtout en se contemplant soi-même. La conscience nous montre le moi dans ce qu'il y a d'invariable, c'est-à-dire à la fois comme sujet et qualité ; nous nous élevons de là, par une autre faculté que la conscience, à la perception ou à la connaissance d'une substance hors de nous, absolue, indépendante, nécessaire {'').

(') « Logicus enim considérât aliqua secundum quod sumuntur in ratione. » Opusc. ^, c. 7.

(2) «Quantitatc quàlibet finita data, intellectus noster majorem excog-itare potest. » S. Gent., 1. 1, c. 43.

(^) u Omne namquè quod secundum suam naturam ûnitura est, ad g-eneris alicujus rationcm determinatur. Deus autena non est in aliquo génère; sed ejus perfectio omnium prenerum perfectiones continet; est igitur infinitus. » S. Gont. Gent.j 1. 1^ c. 43.

(^) « Est dignior rébus sensibilibus et ipsa anima per quam intellectus humanus in cognitionem ascendit. » S. Thomas. Aristote reconnaît aussi qu'il y a dans l'esprit des idées qu'on ne peut expliquer par l'expérience sensible. Analyt. Poster. 1. 31. Metaphys. 1. XII, ch. IX, etc.

« Principium autem quo intelligimus, est intellectus, ut Aristoteles dicit. » Opusc, 16.

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