‹ De la philosophie de St Thomas d'AquinChapitre 18 sur 60 · QUESTION SUR LES UKIVERSAUX · texte numérisé non relu

QUESTION SUR LES UKIVERSAUX

d'après s. THOMAS.

Le réalisme et le nominalisme qui étaient en germe dans Porphyre et dans les commentaires de Boëce soulevèrent des discussions mémorables au moyen-âge. Pour Roscelin, les individus seuls existaient et constituaient l'essence des choses; le reste n'était qu'abstraction et jeu du langage (*). Au contraire, pour Guillaume de Champeaux, l'essence des individus était dans le genre auquel ils se rapportent ; en tant qu'individus ils n'étaient que des accidents (2), « L'universel, selon Guillaume de Champeaux, dit Abélard, est quelque chose de réel, rem, qui est identique, eamdem, essentiellement, essentialiter, intégralement et simultanément , totamsimul, dans tous les individus

(') « s. Anselme reproche au nominalisme de ne reconnaître d'autre individualité que les choses particulières : « Non potest intelligere aliquidesse hominem, nisi individuum, etc. » S. Anselm. opp. Dialo^s de veritate.

(2) Guillaume de Champeaux est réaliste le sachant et le voulant, et c'est sans doute par cela que les historiens de la philosophie le considèrent comme le fondateur de l'école réaliste et le véritable adversaire de Roscelin. Voyez Muratori, Rer, Italie, tom. V, p. 485; Mabillon, Annal., tom. V,

qui en participent et composent le genre ; de sorte que ces individus ne diffèrent aucunement dans leur essence, quorum quidem nulla esset in essentia diversitas, mais seulement dans leurs éléments accidentels, sed soîâ multitudine accidentium varietas. » De Guillaume de Champeaux date l'école réaliste, comme l'école nominaliste de Roscelin.

On enseignait d'abord que les universaux sont des conceptions de l'esprit et qu'ils n'ont de réalité que dans les individus où l'esprit les aperçoit par voie de comparaison et d'abstraction. De là à conclure que les genres et les espèces ne sont que des mots, il n'y avait qu'un pas ; mais ce pas personne ne l'avait fait. Dans toute l'antiquité, le péripatétisme , développé et commenté par tant d'esprits pénétrants, ne produisit jamais une telle conséquence , ou du moins cette conséquence n'eut jamais le rang et la dignité d'une doctrine. Le nominalisme a été donné à la philosophie moderne par la scolastique (*).

S. Thomas résout la question des universaux par une application des idées de forme et de matière. La matière de l'idée universelle d'homme, par exemple, c'est la réunion des attributs qui constituent la nature humaine. Sous ce rapport, les universaux sont à parle rei; leur matière existe uniquement dans chaque individu. Leur forme est le caractère d'universalité qui s'applique à cette matière : on n'obtient le caractère d'universalité qu'en faisant abstraction de ce qui est

(') «Voyez les ouvrages inédits d'Abélard, par M. V. Cousin, Introduction, p. LXXXVI et XGIII.

propre à chaque individu , pour considérer ce qui est comnnun à tous. Sous ce rapport, les universaux sont aparté mtellectûs.

Le saint docteur examine donc les trois questions sur les genres et les espèces ; s'ils existent par euxmêmes ou s'ils ne sont que des conceptions de l'esprit; s'ils sont corporels ou incorporels; s'ils existent seulement dans les choses sensibles ou s'ils en sont séparés (*). Sur la première question qui résume les deux autres, c'est-à-dire si les genres et les espèces ont une existence réelle, le saint docteur déclare positivement que les universaux ne sont que des abstractions, qu'ils n'affectent que Fintelligence, dont les opérations sont purement spéculatives f ). Ses arguments contre la réalité des universaux appartiennent à Aristote , dans la polémique contre la réalité de l'idée platonicienne (^).

S. Thomas s'explique ensuite sur la nature et l'origine des universaux considérés comme simples conceptions de l'esprit. Toute conception a un objet auquel elle se rapporte. Cette conception est semblable à son objet ou non. Dans le premier cas , c'est-à-dire si la conception générale était telle que l'objet de cette conception, le genre humain aurait eu une véritable réalité et serait ailleurs que dans les individus. Dans le

(') «An corporalia ista sint an incorporalia. Quod duobus modis accipitur. Nam genus, etc. Ouvrages inédits d'Abélard, par M. V. Cousin, Introd. p. LXXXIII.

(^) « Neque tamem oportet quod, si scientiee sunt de universalibus, universalia sint extra animam perse subsistentia, gicut Plato posuit. » S. Gont. Gent., 1. 2, c. 75.

("') « Cajus signuni est quod, ad hoc quod fiant formse rerum materialium intelligibiles actu, oportet quod à materiâ abstrahantur. » Ibid.

second cas, si la conception n'est pas telle que son objet, cette conception est vaine. Mais il faut distinguer : il n'y a erreur et fausseté que dans la réunion de ce qui est séparé dans la nature ; il n'y en a pas dans la division ou abstraction. La conception d'un abstrait, pour n'être pas conforme à la réalité , n'est pas fausse pour cela; l'esprit peut donc séparer dans la nature l'incorporel du corporel, et en cela il n'y a pas d'erreur.

Les universaux se forment ainsi : l'intelligence recueillant dans plusieurs individus une ressemblance, la contemplant et l'examinant dans sa vérité, cette ressemblance devient une espèce , et la ressemblance des espèces devient à son tour un genre (*). Les universaux existent donc en tant que pensées, et il ne faut entendre par espèce qu'une pensée recueillie en vertu d'une ressemblance substantielle en une multitude d'individus dissemblables Q. Dans le particulier, cette ressemblance est sensible ; dans l'universel , elle est intelligible ; et réciproquement, sensible elle demeure dans le particulier ; conçue, elle devient universelle. Le sujet de l'universalité et de la particularité est donc le même, mais considéré sous deux points de vue. Il est universel dans la conception, particulier pour les sens (^).

(') Bœth. ûpp. p. 56. « Ciim gênera et species cogitantur, lune ex bingulisin quibus sunt corum similitudo colligitur^ etc.

{-) « Cogitantur ver5 universalia nihil qu.'B species , etc.

(^) « Singularitati et universalitati unum quiJem subjcctum est, sed ulio niudo univcrsalc est cum cogitaturp alio singulare cum sentitur. »

La conclusion dernière de S. Thomas , par rapport aux trois questions agitées dans l'ardente querelle du nomipalismc et du réalisme, est que, sous le point de l'existence, les genres et les espèces ne sont intelligibles que dans les choses matérielles (*).

Selon Platon, les universaux n'existent pas seulement en tant que conçus , mais en eux-mêmes et en dehors des choses individuelles et corporelles; selon Aristote, ils n'ont d'existence réelle que dans les objets sensibles, et ils ne sont universels et immatériels que dans l'intelligence (^).

De peur de l'abstraction et de la généralité, S. Thomas, pour sauver la réalité , l'individualité , la différence, s'est renfermé dans l'activité (^), mais il n'y est pas resté ; car si l'être sans acte qui le réalise est une abstraction, l'acte lui-même sans un fond substantiel, est une abstraction; il n'y a de réalité que dans la relation de l'être et de l'acte, de l'acte comme manifestation perpétuelle de l'être, et de l'être comme base éternelle de l'acte. Ainsi, quoique la nature du genre et de l'espèce ne se réalise jamais que dans les individus déterminés , l'intelligence ne saisit pas moins la nature du genre et de l'espèce Ç"),

(') « Na.tura generis et speciei. . . quae est immaterialis effecta per intellectum agentem utpotè abstracta à materiâ et conditionibus materiae quibus aliquidindividuantur. » S. Gont. Gent.;, 1. 2, c. 75.

(^) De anima, IIÏ, c. 4. V. Opusc. 41, de la nature du genre.

(^] « Nam universalia non movent, sed particularia, in quibus est actus. » S. Gont. Gent., 1. 2, c. 75.

{^) « Licet natura generis et speciei nunquàm sit nisi in his individuis/ intelligit tamen intellectus naturam speciei et generis. » S. Gont. Gent., 1. 2, c. 75.

Le S. Docteur ne s'est donc pas jeté dans un réalisme absurde, car il n'a pas confondu les notions abstraites et les noms avec les genres et les espèces ; il ne s'est pas précipité non plus dans un nominalisme universel, car assurément les universaux sont quelque chose (*). Une se contredisait donc pas en disant qu'ils n'ont aucune subsistance hors de l'âme, et que l'intelligence, en connaissant les universaux , connaît des êtres qui sont extrinsèques à l'âme (^). S. Thomas savait que non-seulemement il y a des individus humains, mais en outre le genre humain ; que s'il y a de l'unité dans le genre, il y a différence dans l'individualité (^) Il rejetait donc les conséquences naturelles ou forcées qu'on imputait au nominalisme de Roscelin, précurseur de l'école empirique (^), et qui ont été plus tard reprochées il Guillaume Occam. La religion chrétienne, essentiellement idéaliste avait poité l'âme et l'esprit de

(') « Cum autem i'ormatio geiieris et speciei, quîe est actus intellectus, non sit fictitia, necessario in re ipsâcorporeâ aliquid erit. » Opusc. 4, c. 8.

(2) « Et sic lieec duo non répugnant^ quod universalia non subsistant extra animam, et quod intellectus, intelligens universalia, intelligat res quae sunt extra animam. » Ibid. « Aussi dans la Scholasliquc, en apparence, tout est péripatéticien, et la méthode et le langage ; mais en

réalité, tout est platonicien. » Ouvrages inédits d'Abélard, pour servir à l'Histoire de la philos, scolastique en France, publiés par M. V. Cousin, p. LXXIV. Introduction.

(^) Dès qu'on reconnaît d'autres réalités que celles qui tombent sous les sens, disait S. Anselme à Roscelin; quand on n'admet comme existant que ce qui est individuel ; quand on ne veut pas comprendre que plusieurs hommes individuels contiennent en eux quelque autre chose encore que ce qui les distingue, et que, dans ces différents hommes , il y a une seule et même humanité, comment pourrait-on comprendre, que les trois personnes de la Trinité, dont chacune est Dieu, ne constitue qu'une seule et même divinité? » Anselm. de fide Trinatatis sivc Incarnatione Verbi, contra blasphemias Roscellini, p. 41 .

S. Thomas au culte et à la foi de l'invisible. L'esprit du S. Docteur était donc pour Platon ; son éducation savante pour Aristote.

L'Ange de l'école se disait : il y a dans les êtres, sous leurs éléments particuliers et individuels, quelque chose de commun et de général qui nous permet de les ranger en diverses classes, dont chacune a son unité : cet élément général , pris en lui-même a sa réalité et n'est point un pur mot ; mais il ne s'en suit nullement qu'on puisse prendre au hasard dans une chose, au lieu de son attribut fondamental et générique, telle ou telle qualité accidentelle pour la considérer séparément, et s'imaginer alors que cette qualité accidentelle possède en effet quelque réalité hors du sujet individuel où elle a été prise ou hors de l'esprit qui la considère : ce serait réaliser des abstractions (*).

La philosophie moderne convient, avec le S. Docteur, que la faculté de former des genres par voie de comparaison et d'abstraction , est distincte de la perception intérieure qui ne voit que les individus, tandis que l'autre faculté oublie les individus pour n'en considérer que les vraisemblances, fondement des genres et des espèces générales. Mais son assentiment s'arrête là (^). Cette haute question métaphysique , la question de la réalité ou de la non réalité des espèces

(') « Uttamen non fiat in hoc vis quod partes hominis nonponuntur in génère vel specie secundum se, sed solum ut sunt principia totius. n S. Cont. Gent., 1. 2, c. 75.

(2) Revue des cours publics, 15 novembre 1856, p. 99.

et des genres n'est pas encore épuisée. On ne doit pas cependant identifier la question des universaux avec la discussion relative à la réalité de nos connaissances et au fondement des principes généraux de la raison humaine (*). S. Thomas rattache au-dessus des sens et des facultés qui en dérivent, un moyen spécial de reconnaître, une faculté propre et indépendante, l'intelligence, la raison. Selon l'empirisme, on ne peut voir ni toucher les universaux , et pas davantage se les représenter ; on arrive à tout autre résultat avec la philosophie qui regarde la raison comme distincte des sens et de l'imagination, comme étant la faculté de connaître par excellence, c'est-à-dire spéciale et indépendante (2). On pourrait donc dire que l'école fondée par S. Thomas est une branche d'un développement du nominalisme ; développement où les principes nominalistes, dégagés des extravagances qui les décriaient, ont pu reparaître à la lumière, se soutenir contre les principes de l'école opposée, et faire leur chemin à travers les siècles.

Entre le réalisme et le nominalisme s'éleva un nouveau système qu'on a nommé le conceptualisme.

(') « Intellectus enim facit uuiversalitatem in rébus.» Opusc. 41, c. 5

(^) « Id vero quod intelligitur est ipsa ratio rerum existentium extra animam. » S. Cont. Gent.,1. 2, c. 75. « Gonceptio intellectus est quidem in intellectu sicut subjecto, in re autem intellectâ sicut in repreesentato. » Opusc. 9, q. 1.

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