PSYCHOLOGIE MORALE
DE S. THOMAS
La psychologie morale a pour objet spécial l'étude de la sensibilité affective et de nos différents principes d'action. Elle est à la morale proprement dite ce que la psychologie intellectuelle est à la logique , c'est-àdire qu'elle lui sert d'introduction.
Par principes actifs, S. Thomas entend les causes internes, qui tiennent au fond même de la nature humaine. Le S. Docteur les divise en plusieurs classes, d'après la distinction de leur contingence, c'est-à-dire en instinctifs, en sensitifs, qui comprennent l'irascible et le concupiscible, et en rationnels. La distance qui sépare les principes instinctifs des rationnels, et entre lesquels l'anatomie intellectuelle creuse un abîme , peut disparaître jusqu'à un certain point , c'est-à-dire qu'un principe d'action purement instinctif dans l'organisation peut devenir rationnel. En effet, ceux qui connaissent par l'intelligence sont doués d'un appétit proportionnel à cette connaissance, savoir la volonté (2).
(') Quae enim omnino cognitione carent habent appetitum naturalem tantum ; quae ver5 habent cognitionem sensitivam^ et appetitum sensibilem habent, sub quo irascibilis et concupiscibilis continetur ; quae ver5 habent cognititionem intell ectivam et appetitum cognitioni proportionatum habent; scilicet voluntatem. » S. Gont. Gent., 1. 3, c. 26.
S. Thomas s'occupe d'abord des appétits instinctifs, c'est-à-dire qui sont dans la nature. Dès qu'ils se manifestent, la sensibilité est mise en jeu (*). Elle sourit à un ami; elle se resserre devant un ennemi. Cette émotion ou ce phénomène passif de l'âme est subordonné à la raison [^). Lorsqu'à l'instinct devenu sensible se mêle quelque conception d'un but à atteindre, les tendances qui partent directement de l'âme se nomment désirs. A l'appétit s'oppose la répugnance, au désir l'aversion.
Le S. Docteur distingue la volonté qu'il appelle appétit intelligent de l'appétit naturel (^). Il établit que la volonté n'est pas le propre de la nature intellectuelle en sa qualité d'appétit, mais seulement en ce qu'elle dépend de Fintelligence {^). Ailleurs, il se fonde sur la différence qui existe entre les appétits et les désirs. Il y a le désir de connaissance, le désir d'estime, le désir de commandement.
(t) « Apprehenditur enim ut ens sensibile. » S. p, 1, q. 80, a. 1. « In quantum ex appetitu apprehenso per sensuni movetur vis appetiva. » Q. quodl., q, de sensualitate.
(2) « Appetitus sensibilis est infrà appetiturn rationalem. » Q. quodl., q. de sensualitate. Voyez Lévesque de Pouilly, Traité des sensations agréables. Jouffroy, mélanges philosophiques, p. 287. Damiron, cours de philosophie, tom. 1, p. 152.
(^) « Inveniuntur igitur in appetitu intellectivo , qui est voluntas, operationes similes, secundum rationem speciei, operationibus appetitus sensitivi, in hoc différentes quod in appetitu sensitivo sunt passiones propter communicationem ejus ad organum corporale, in intellectivo autem sunt operationes simplices. » S. Cont. Gent., 1. 1, c. 90.
(*) « Voluntas igitur, secundum quod est appetitus, non est proprium inlellectualis naturœ, sed solum secundum quod ab intellectudependet. » S. Cont. Cent., 1. 3, c. 26.
Les appétits , compagnons inséparables des sensations désagréables, peuvent aussi être conçus à trois états différents : T appétit pur et simple; 2° appétit avec l'intervention de la sensibilité; 3^* appétit avec l'intervention de la sensibilité et de l'intelligence (*).
L'utilité des instincts, considérés dans leur état primitif, est très grande. Ils résultent d'un mouvement indélibéré qui naît en partie de la réaction de la fibre musculaire, en partie de l'effet de la fibre nerveuse, telle qu'elle appartient à la vie organique. Il le fallait, car il est des cas qui exigent des mouvements si soudains, si rapides, qu'ils échappent à toute réflexion. L'instinct supplée dès lors à la raison. Il rassemble et appelle toutes les facultés de l'individu au secours de l'existence en péril. C'est une sentinelle dont le regard voit tout, et qui ne s'oublie jamais (^). Elle résiste aux forces matérielles qui tendent à nous détruire. Nous sommes redevables à la sensibilité de la conservation de la vie, de nos premiers et plus importants développements (^).
Si l'homme est moins bien partagé que la brute, sous le rapport de l'organisme, il possède en revanche les
(') « Appetitus. — Sensibilis. — Rationalis. » Q. quodl. q. de sensu alitate.
C^) « Appetitus non est proprium intellectualis naturee , sed omnibus inest, licetsi diversi modi indiversis. » S. Gont. Cent., 1. 3, c. 26.
(^) « Una potentia per quam anima simpliciter inclinatur ad prosequen. dum ea quae sunt convenientia secundum sensum, et ad refugiendum nociva. » S., p. !, q. 82, a. 2. L'intelligence qui n'a pas encore pensé est une intelligence en puissance; et l'intelligence qui pense, à l'heure qu'il est, est une intelligence en acte.
facultés intellectuelles et morales, et cette divine tendresse qui s'épanche à flots d'or sur toute la nature. L'instinct est puissant chez l'animal, nul doute (*) ; la raison est plus puissante (^). Pleine de ressources, elle ennoblit l'âme, l'exalte, la transporte d'amour pour le bien et le beau ; elle lui fait chérir les actions saintes et les grands caractères ; elle la remplit, et se révèle par des chefs-d'œuvre.
Le bonheur est écrit dans toute âme humaine , non seulement comme un but, mais comme une espérance. Cette remarque ingénieuse se trouve répétée dans S. Thomas (^) ; mais, pour arriver au bonheur, on peut se méprendre et on se méprend, en n'attachant pas le moindre bien au bien général {^). Souvent la passion nous séduit et nous entraîne avant que l'expérience nous ait instruits et que la raison se soit fait entendre. Les jouissances sensibles donnent presque un aspect héroïque, et jettent dans les imaginations une sorte d'éblouissement. Les sens fouettés se révoltent à leur tour et applaudissent. Le manque d'énergie, l'asservissement aux besoins du corps , l'abaissement des caractères , l'amour grossier , l'envahissement du luxe, la falsification des mœurs sous l'influence de l'esprit de lucre, l'ascendant croissant des hommes
(') « Animal appétit habere dominiumet victoriam super ea quae sunt sibi contraria, etc. Q. quodl. q. de sensualitate.
(2) Intellectus estmelior sensu. » S. Gont. Gent., 1. 3, c. 33.
(^) Voyez dans le Z^ liv. de la Somme contre les Gentils : De la fin des êtres.
{*) « Minus principale ad principalius référendum est. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 108.
d'argent et le déclin des supériorités morales, versent sur la multitude l'enivrant poison de la corruption. Des talents éminents ne se dégagent pas toujours de cette boue, et ne trouvent plus des hymnes pour célébrer les grandeurs de la vertu, des larmes pour déplorer les erreurs des hommes (*).
L'appétit concupiscible est un aiguillon sensible qui sillonne nos flancs : il a deux sortes d'objets, ceux qui flattent les sens et ceux qui affectent la raison (2). Les plaisirs de l'esprit, qui ont pour objet la beauté morale, intellectuelle, divine, sont toujours purs : il ne s'y mêle aucune douleur (^). Les voluptés terrestres altèrent les sources de la vie et enfantent tous les désordres (").
Dans le sensualisme, il n'y a pas de ressort qui tende au progrès, pas d'eff'ort qui porte à la vertu. En vain l'industrie enfanterait des merveilles, la science des prodiges, si la brutalité des appétits n'était contenue, les passions mauvaises étouff'ées C^), les sens soumis à
(') « Peccatum voluntatis in nobis accidit^, qiium appetimus quid contra idquodestnobisbonumsimpliciter. )) S. Cont. Gent., 1. 3, cl 08.
(2) «In appetitu sensibili duo inveniuntur. . . cajus proprium objectum est delectabile secundum sensum ... » Q . quodl. q. de sensualitate
(^) « Per appetitum intellectivum appetere possumus iramateralia bona quae sensus non apprehendit sicut scientiam yeritatis. » S. Cont. p. 1, q. 80, a. 1.
(*) « Inferiori ejus motus sensualis dicitur, etc. » Q. quodl., q. de sensualitate. Voyez le ch, 33 du 3<= livre de la Somme contre les Gentils, que la félicité ne consiste pas dans la partie sensitive.
(^) « Delectabilia carnis in quse concupiscibilis tendit.» S. Cont. Gent., 1. 3, c. 109.
la raison (*), une ruine serait inévitable (^). C'est une loi de la logique. Peu à peu le style se glace, ou s'irrite. Les mots même , qui paraissent toujours les mêmes mots, sont morts ; l'âme y manque. Mais l'esprit agrandit l'horizon des sciences et fait naître des plaisirs nouveaux. Le sentiment qui dérive de la beauté morale est infiniment plus délicat et plus exquis que celui de la beauté physique ; « il a transporté les philosophes et leur a fait souhaiter que la nature n'eût donné aux hommes aucunes voluptés sensuelles, parce qu'elles troublent en nous la joie de goûter la vérité toute pure. »
« Qui voit Pythagore ravi d'avoir trouvé les carrés des côtés d'un certain triangle, avec le carré de sa base, sacrifier un hécatombe en actions de grâces : qui voit Archimède attentif à quelque nouvelle découverte , oublier le boire et le manger ; qui voit Platon célébrer la félicité de ceux qui contemplent le beau et le bon, premièrement dans les arts, secondement dans la nature , et enfin dans leur source et dans leur principe qui est Dieu ; qui voit Aristote louer ces heureux moments , où l'âme n'est possédée que de l'intelligence de la vérité, et juger une telle vie seule digne d être éternelle , et d'être la vie de Dieu : mais qui voit les saints tellement ravis de ce divin exercice, de connaître, d'aimer et de louer Dieu, qu'ils ne quittent ja-
(') « Et propler hoC; ratione oportM passionem reprimi et rogulari. » S. Cont. fiont, 1. 3, c. 89.
(2) In nobis peccatum est ex lioc quod bona inferiora, scilicet corporis, appetimus absquc ordine rationis. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. MO.
mais , et qu'ils éteignent , pour le continuer durant tout le cours de leur vie , tous les désirs sensuels ; qui voit, dis-je, toutes ces choses, reconnaît dans les opérations intellectuelles un principe et un exercice de vie éternellement heureuse (*).
(') De la connaissance de Dieu et de soi-même, par Bossuet, p. 324, œuvres compl. tome 15., 324. «Bonum igitur intellectus est melius quam bonum seiisus. » S. Cont Gent., 1. 3, c. 33. «Propria autem opcratio hominis est intelligere. Tn hâc operalione Aristoteles felicitatem ultimam constituit » Opusc. IG.