DIVISION DES PASSIONS
d'après s. THOMAS.
Aristote d'abord, et l'école Péripatéticienne du moyenâge admettent la division suivante des passions: 1" amour et haine ; 2° désir et aversion; 3° joie et tristesse; 4° crainte et audace; 5° espérance et désespoir; 6° colère. En tout onze passions que S. Thomas sépare ainsi et examine dans sa Somme théologique : six pour la faculté concupiscible : l'amour, la haine, le désir, l'aversion, la joie, la tristesse ; cinq pour la faculté irascible : la crainte, l'audace, l'espérance et le désespoir, la colère qui n'a pas de contraire. Telles sont, dans ce système, les passions-mères dont on faisait dériver toutes les autres {*).
Les six premières ne présupposent dans leurs objets que la présence ou l'absence. Les autres ajoutent la difficulté à l'absence ou à la présence de l'objet. S. Thomas appelle appétit concupiscible celui où do-
(') « Quaecumque passiones respiciunt absolutè bonum vel malum, pertinent ad concupiscibilem, utgaudium, tristitia, amor, etc.; quœcumque verè respiciunt bonum vel malum sub rations ardui, prout est aliquid adipiscibile vel fugitibile cum aliquâ difficultate, pertinent ad irascibilem, utaudacia; timor, spes, etc. » S., p. 1^ 2^% p. q. 23, a. 1.
mine le désir; et irascible, celui où domine la colère (*\
La joie, l'amour et le désir, bien que distincts comme mouvements, ont une même tendance, une même nature, un même esprit. Ces trois mouvements peuvent et doivent être considérés comme les degrés successifs du développement d'un seul : il en est de même des mouvements opposés. L'amour et le désir tendent à unir, autant que possible, celui qui est aimé avec Fobjet aimé (^) ; la haine et Faversion étouffent tous les sentiments généreux. La joie épanouit l'âme ; la tristesse la resserre. L'audace s'efforce de posséder un objet difficile à acquérir ; la crainte fait tomber le courage avec la force. L'espérance ranime l'âme ; la colère est toujours prête à s'élancer, furieuse et rugissante, au moindre bruit qui l'éveille.
Cette dernière passion, que la concupiscence allume (^), bouleverse l'âme tout entière, la parcourt en tous sens, la sillonne en traits de feu. La tristesse l'engendre aussi (''). Alors la raison se trouble, le ressentiment s'exhale en menaces ; la fureur se porte à tous
{') « In concupiscibili sunt très conjugationes passionuirij scilicet amor et odium, desiderium et fuga, gaudium et tristitia; similiter in irascibili sunt treSj scilicet spes et desperatio ; timor et audacia , et ira , oui nulla passio opponitur. » Ib. a. 4.
(^") « Est propriumamoris unire amantem cum amato, in quantum possibile est. » S. Cont. Gent, 1. h, c. 54. « Desiderium autem fruitionis alicujus rei amore illius rei causatur. » S. Cont. Gent., 1. h, c. 54.
Çf) « Omnes passioncs irascibiles incipiunt à passionibus concupiscibilibus. M S. p. 1. q. 81, a. 2.
(*) <( Iranascilur exillalii trislitià. » S. p. \, q. 81, a. 2.
les excès, et contemple d'un œil satisfait les plus affreux désastres (*).
Le caractère de la passion irascible paraît s'opposer à la passion concupiscible, et se replier d'un autre côté, comme la flamme d'un incendie sous un vent qui change , car le feu de la concupiscence diminue celui de la colère Q. L'âme n'est pas faite pour haïr; Tamour de soi , loi suprême des êtres vivants, quand il est renfermé dans de justes limites, se traduit par des attachements intimes et durables (^). Que le véi^étal naisse, grandisse et meure sans rien sentir, sans éprouver aucune émotion ; que l'animal agisse par impulsion plutôt que par choix, c'est assez pour la matière ; mais l'amitié est faite pour s'épancher et renouveler les impressions qui la nourrissent (^). Elle élargit assez le cœur, pour lui permettre d'y comprendre d'abord nos amis (^), puis l'humanité toute entière (^).
La vie de l'animal est complète, quand il obéit aux instincts qui le dominent f); la vie de l'homme.
(') « Etvindicta referensin laetitiam termiiiatur. » S., p, 1, q. 81, a. 2.
(2) « Passiones irascibiles repugnare videnturpassionibusconcupiscibilibus; nam concupiscentia minuit iram. » Ib. a. 4.
{^) Voyez le ch. 1 1 7 du 3^ liv. de la somme de S. Thomas cont. les Gentils.
(*) Ibid. V. 2^ 2»^ q. 31.
(^) « Quicumque diliget aliquem , consequens est ut etiam diligat dilectos ab eo et eos qui conjuncti sunt ei » S. Cont. Gent. 1. 3, c, 117.
(") Ex divinâlege dilectio horainibus praecipitur. » Ibid.
Ç) « Videmus quod natura illis operatonibus animalium delectationem apposuit quae sunt manifesté ad fines necessarios ordinatse, sicutin usu ciborum « S. Cent. Gent. 1. 3, c. 26,
au contraire, n'est jamais complète, parce qu'il accomplit incessamment un mouvement d'ascension vers la science et vers l'infini, c'est-à-dire vers un terme qu'il ne peut atteindre sur la terre, mais dont il doit s'approcher sans cesse (^). Chez l'animal, la sphère d'action est bornée ; dans Thomme, elle parcourt tous les degrés du développement dont notre nature est susceptible. Chez l'animal, la délectation est la satisfaction d'une inclination purement instinctive et matérielle (^) ; chez l'homme , la raison doit maîtriser les passions et enchaîner leur fougue (^).
Du reste, les passions (si par ce terme, nous entendons simplement les désirs^ les sentiments, les inclination s du cœur humain) ne sont pas vicieuses dans leur nature {^) ; des faisceaux de lumière ou des incendies en jaillissent selon qu'elles se déploient en harmonie ou en désaccord avec la raison. La force morale peut dompter la force physique ou la diriger. Nous n'abattons donc pas indifféremment, comme autrefois Lycurgue, roi de Sparte , ce que les passions ont d'utile avec ce qu'elles ont de dangereux; mais tel qu'un jardinier
{') «Intclleclusnoneritextoto in actu nec in ultimo suo fine, nisi quando omnia sallem ista materalia cognoverit. Sed hoc non potest homo assequi per scientias speculativas, quitus in hâc vitâ veritatemcognoscimus.» s. Cont. Gent., 1. 3, c. 48.
(^; « Delectalio videtur esse quietatio cujusdam inclinationis in aliquo bono convenienti. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 20.
('") « Sensitiva potentia intelleclivae subditur, etsub ejus imperio conlinelur. » S. Coût. Cent., 1. 3, c. 81.
(*) « Passiones ex se ipsis non habent rationem boni et mali. S. I. p. 2»« p. q. 59, a. '1 . «Mala sunt ista, si malus est amor; bona, si bonus. » S. August. in XIV de civ. Dei, c. Vil.
sage et intelligent, nous retranchons ce qu'il y a de sauvage et de superflu , adoucissant l'apreté de la sève, et rendant les fruits plus agréables et plus sains.
. Il y a des passions qui se disputent les actes d'une existence dont elles semblent être le premier mobile, tels que J'ambition , l'honneur, la domination, la victoire et autres semblables. Mais c'est aussi l'époque des grandes actions et des grands sacrifices. Si, à un certain âge, les organes sont travaillés d'un excès de vie qui cherche une issue , l'âme n'est pas moins riche en amitiés chaudes, en désirs bons et humains dont les efforts expansifs la tourmentent. Aussi est-ce dans cette phase de leur carrière, à l'instar d'un astre dans son plein, qu'ont brillé des hommes par la force, la grandeur d'âme, la mansuétude, et d'autres vertus du môme genre. Les Vincent de Paul et les Charles Borromée n'auraient pas été les plus charitables des hommes s'ils n'en avaient été les plus sensibles. S. François- Xavier avait une âme ardente, et il devint l'Apôtre des Indes C).
La peinture des passions n'est pas moins émouvante que les plus grands spectacles de la nature, rajeunie au printemps ou fécondée par l'été. Le cœur humain a, si j'ose le dire, deux expressions diff'érentes: il a sa physionomie du jour et du moment, il a aussi sa figure éternelle. Les sentiments et les émotions sont
(') QuEedam verb scilicet passioneSj secundum inclinationem appetitus in aliquid spirituale bonum, sicut est honor, dominium^ Victoria, etc^ et alia hujus modi ; circà quorum species et audacias et omnino appetitus sunt fortitudo, magnanimitas, mansuétude, et aliae hujus modi virtutes. » S. Gont. Gent, 1. l, c. 92.
toujours les mêmes. Nous ne louons ni ne blâmons les passions (*); Dieu lui-même, en créant l'homme, en a mis le germe dans son cœur ; c'est à nous à en faire la matière de nos vices ou de nos vertus. Elles sont tout à la fois le feu qui vivifie le monde moral et le feu qui le consume (^).
(') « Passionibus propriè non miremur nec vituperemur. » Q. quodl., q. de sensualitate.
(2) « Passiones animée dupliciter possunt considerari : iino modo, secundum se ; alio modo, secundum quod subjacentimperio rationis et voluntatis. Si igitur secundum se considerentur, prout sunt motus quidam irrationalis appetitus, sic non est in eis bonum vel malum morale^ quod dependet a ratione. Si autem considerentur secundum quod subjacent imperio rationis et voluntatis^ sic est in eis bonum vel malum morale. Propinquior enim est appetitus sensitivus ipsi rationi et voluntati, quam membra extsriora, quorum tamen motus et actus sunt boni vel mali moraliter, secundum quod sunt voluntarii; unde multo magis et ipsae passiones, secundum quod sunt voluntariee , possunt dici bonae vel malae moraliter. » 1. 2, q. 21. a^ 3.